MADAME LA PRESIDENTE DE LAMOIGNON
D'après une sculpture de son tombeau par Girardon, dix-septième siècle. — Madame de Lamoignon était de la Compagnie des Dames de la Charité et prit part à toutes les oeuvres de saint Vincent. « Pour moi, madame, disait-elle un jour à Marie de Gonzague après une exhortation du saint prêtre, quoique je sois lort peu sensible à toutes les choses qui regardent Dieu, je vous avoue néanmoins que j’ai le cœur tout embaumé de ce que ce saint homme vient de dire. » — En voyant le saint se rendre chez la présidente, le peuple répétait : « Voilà le Père des pauvres qui va chez la Mère des pauvres. »
l’exemple des missionnaires de Pologne, presque à l’agonie en ce moment-là, et qu’il venait de recommander à leurs prières : « Mais qu’ont-ils souffert en ce pays-là? La famine! Elle y est. La peste? Ils l’ont eue tous les deux, et l’un par deux fois. La guerre! Ils sont au milieu des armées et ont passé par les mains des soldats ennemis. Enfin Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle! Nous verrons les autres s’exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons aussi timides que des poules mouillées! O misère! ô chétiveté ! Voilà vingt mille soldats qui s’en vont à la guerre pour y souffrir toutes sortes de
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maux, où l’un perdra un. bras, l’autre une jambe, et plusieurs la vie, pour un peu de vent et pour des espérances fort incertaines; et cependant ils n’ont aucune peur et ne laissent pas d’y courir comme à un trésor. Mais, pour gagner le ciel, il n’y a presque personne qui se remue, et souvent ceux qui ont entrepris de le conquérir mènent une vie si lâche et si sensuelle qu’elle est indigne non seulement d’un prêtre et d’un chrétien, mais d’un homme raisonnable; et s’il y en avait parmi nous de semblables, ce ne seraient que des cadavres de missionnaires. Or sus, mon Dieu! soyez à jamais béni et glorifié des grâces que vous faites à ceux qui s’abandonnent à vous... N’importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main ! »
On voit quel parti savait tirer saint Vincent de Paul des traits que lui fournissaient ceux à qui il avait si bien inspiré son esprit. On peut dire que c’est là principalement le secret de cette éloquence, tout ensemble familière et très haute, qu’il avait le don de rendre saisissante au point d’enchaîner presque aussitôt les volontés de son auditoire. Quoi de plus simple, par exemple, mais en même temps quoi de plus sublime, et, au point de vue du récit, quoi de mieux conduit et de plus émouvant que ce simple trait d’un gentilhomme qu’il proposait un jour en exemple aux membres de la Compagnie : «J’ai connu, dit-il, un gentilhomme de Bresse, nommé M. de Rougemont, qui avait été un franc éclaircisseur , et un grand duelliste; c’était un grand homme bien fait, qui s’était trouvé souvent aux occasions, en étant prié par d’autres gentilshommes qui avaient des querelles, ou lui-même appelant en duel ceux qui n’allaient pas droit avec lui. Il me l’a dit, et il n’est pas croyable combien il a battu, blessé et tué de monde. Enfin Dieu le toucha si efficacement qu’il rentra en luimême, et reconnaissant l’état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, et Dieu lui en fit la grâce. Depuis ce changement, ayant demeuré quelque temps en sa façon commençante, et en son progrès, il alla si avant qu’il demanda à M. l’Archevêque de Lyon permission de tenir le Saint-Sacrement en sa chapelle pour y honorer Notre-Seigneur et mieux entretenir sa piété, qui était singulière, et
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connue de tout le monde. Comme je l’allai voir un jour, en sa maison, il me raconta les pratiques de sa dévotion, et entre les autres celles de son détachement des créatures. Je suis assuré, me disait-il, que, si je ne tiens à rien du monde, je me porterai tout à Dieu; et pour cela je regarde si l’amitié d’un tel seigneur, d’un tel parent, d’un tel voisin
l’église de cadouin (dordogne)
Monument du douzième siècle. — Cet édifice, seule partie à peu près intacte d’une riche et puissante abbaye, sert aujourd’hui d’église paroissiale et est desservie par les prêtres de la Mission.
m’arrête ; si c’est l’amour de moi-même qui m’empêche d’aller ; si ce sont mes biens ou la vanité qui m’attachent; mes passions ou aises qui me retardent; et quand je m’aperçois que quelque chose me détourne de mon souverain bien, je prie, je coupe, je brise, je me fais quitte de ce lien ; ce sont là mes exercices.
« Il me dit particulièrement ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu’un jour allant en voyage, et s’occupant de Dieu le long du chemin, à son ordinaire; il s’examina si, depuis le temps qu’il avait
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renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache. Il parcourut les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il retourne; enfin il jette les yeux sur son épée. Pourquoi la portes-tu ? se dit-il à luimême. Quoi! quitter cette chère épée qui t’a servi entant d’occasions, et qui après Dieu t’a tiré de mille et mille dangers ! Si on t’attaquait encore, tu serais perdu sans elle; mais aussi il peut arriver quelque riotte, où tu n’auras pas la force, portant une épée, de ne t’en pas servir, et tu offenseras Dieu derechef. Que ferai-je donc, mon Dieu ! que ferai-je? Un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au cœur? Je ne trouve que cette épée seule qui m’embarrasse. Oh ! que je ne serai plus si lâche que de la porter ! Et en ce moment, se trouvant vis-à-vis d’une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée, et la rompt et met en pièces sur cette pierre, et puis remonte à cheval et s’en va. «
Grande leçon, ajoutait saint Vincent; et en effet, qui ne se sentirait dans l’admiration de ce trait véritablement héroïque pour un chevalier? Mais qui n’admirerait aussi l’art merveilleux avec lequel saint Vincent tournait aux fins de son exhortation une histoire comme celle-là ? C’est ainsi qu’il en usait d’ordinaire, et, sous ce rapport, ses conférences sont une mine inépuisable. On se le représente, ainsi qu’il se peint lui-même quelque part, au milieu de ses confrères rangés «en rond », et prenant texte soit d’une nouvelle du jour, soit des lettres de missionnaires qu’il venait de recevoir, soit du texte des règles dont il donnait le commentaire pour entamer ces entretiens où l’attention des auditeurs, empressés à le suivre, était à chaque instant réveillée par le tour qu’il donnait à ses réflexions. Comme dans une causerie véritable, il interpellait tour à tour ceux qui l’entouraient, les questionnant sur l’objet de l’entretien et tirant de leurs réponses un nouvel aliment à ses remarques et à leur piété. Cette méthode, dont il usait également dans ses admirables conférences aux Filles de la Charité, se recommande d'elle-même, car il est certain que l’auditoire en reçoit des impressions plus personnelles et que les résultats pratiques en sortent avec bien plus de force et d’abondance; mais on
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peut dire que saint Vincent s’en est servi avec un succès tout particulier. Ajoutons qu’elle nous permet de saisir en lui les caractères multiples de ce talent de parole qu’il ne recherchait guère, et dont il voulait même qu’on se défiât par-dessus tout, mais qui jaillissait si naturellement de son cœur d’apôtre. Ainsi, nous avons vu comment il se servait des nouvelles du jour ou de la Mission pour en tirer des leçons spirituelles au profit des siens. Cette occasion lui était
ÉGLISE DE l’aSSOMPTION
A Ning-Po-Fou. province de Tcbé-Hiang (Chine). Cette paroisse est desservie par les prêtres de la Mission.
souvent fournie par la mort de membres de sa Compagnie, envoyés au loin dans les missions, ou par le décès d’autres personnages, si bien qu’on composerait facilement un ouvrage plein de charme avec le seul recueil des courtes oraisons funèbres qu’il prononçait en ces circonstances. Parfois il aimait à s’étendre sur le mérite et les œuvres du défunt; mais, la plupart du temps, quelques mots lui suffisaient pour résumer toute une vie de dévouement et de sacrifices ; mais quelle éloquence dans ces simples mots! Voici, par exemple, comment
il annonçait la mort d’un de ses plus chers collaborateurs, M. Portail :
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« Il a plu à Dieu de nous priver du bon M. Portail. Il avait toujours appréhendé la mort, mais la voyant approcher, il l’a envisagée avec paix et résignation, et il m’a dit plusieurs fois que je l’ai visité, qu’il ne lui restait aucune impression de sa crainte passée. Il a fini comme il a vécu, dans le bon usage des souffrances, la pratique des vertus, le désir d’honorer Dieu et de consommer ses jours, comme Notre- Seigneur, en l’accomplissement de sa sainte volonté. II a été un des premiers qui ont travaillé aux missions, et il a toujours contribué aux autres emplois de la Compagnie, à laquelle il a rendu de notables services, en sorte qu’elle aurait beaucoup perdu en sa personne si Dieu ne disposait de toutes choses pour le mieux, et ne nous faisait trouver notre bien où nous pensons recevoir du dommage. Il y a sujet d’espérer que ce sien serviteur nous sera plus utile au ciel qu’il n’eût été sur la terre. Je vous prie de lui rendre les devoirs accoutumés. » Un autre jour, il dira de M. Olier : « Il a plu à Dieu de disposer de M. l’abbé Olier, qui a établi le séminaire de Saint-Sulpice, et de qui Notre-Seigneur s’est servi pour beaucoup de bonnes œuvres. » C’est tout, mais, étant donné celui qui parle de la sorte, que de choses en ce simple témoignage! Voici ce qu’il dit de Louis XIII : «Il a plu hier à Dieu de disposer de notre bon roi, le jour même où il a commencé son règne, il y a trente-trois ans. Sa Majesté a désiré que j’assistasse à sa mort avec messeigneurs les évêques de Lisieux et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Binet, son confesseur. Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir personne plus chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il m’a fait commander de l’aller voir, et comme il allait mieux, je n’y suis pas retourné le jour suivant. 11 m’a fait réclamer, il y a trois jours, pendant lesquels Notre-Seigneur m’a fait la grâce de rester auprès de lui; je n’ai jamais vu une plus grande élévation à Dieu, une plus grande tranquillité, une plus grande crainte des moindres actions qui peuvent être péchés, une plus grande bonté ni un plus grand jugement en une personne d’un tel état. Avant-hier, les médecins, l’ayant vu endormi et les yeux tournés, craignirent qu’il n’allât expirer et le dirent au confesseur, qui l’éveilla tout à coup et lui dit que les médecins esti-
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niaient que l’heure était venue et qu’il fallait faire la recommandation de l’âme. Au même instant, l’esprit rempli de celui de Dieu, il embrasse ce bon père et lui rend grâce de la bonne nouvelle qu’il lui donne. Tout à coup, élevant les yeux et les bras vers le ciel, il dit le Te Deum laudamus et le finit avec une ferveur si grande que le seul souvenir m’attendrit dans cet instant que je vous parle. » Si nous ne nous trompons, il est difficile d’esquisser, en moins de traits, un tableau qui donne l’idée d’une scène plus grande et émouvante, et nous doutons qu’on puisse rien dire qui grandisse davantage Louis XIII aux yeux de l’histoire.
Mais ce n’est pas seulement par ce côté qu’on peut admirer le talent de saint Vincent de Paul. Au point de vue moral et social, il a des portraits et des aperçus que ne désavouerait certainement aucun des écrivains du grand siècle. La Rochefoucauld , par exemple, qui a si finement et, il faut le dire, si méchamment parlé de toutes choses, a-t-il rien écrit sur l’honneur avec quoi saint Vincent ne puisse soutenir la comparaison, lorsqu’il dit : « A quoi vous servira, je vous prie, d’être dans la bonne opinion des hommes ? Quel profit et quel avantage retirerez-vous de cette réputation ? Qu’est-ce que cet honneur ? Une certaine chose qui est dans leur esprit, et qui s’en va presque aussitôt qu’elle y est produite. Certainement, mes frères, si l’on cherche à être estimé, on est bien trompé ; ceux qui courent après l’honneur ne rencontrent, pour l’ordinaire, que la confusion, et l’expérience fait assez voir que si les hommes vous louent, ils le font ou par malignité ou par flatterie, disant tout le contraire de ce qu’ils pensent. Après tout, le monde est composé partie de bons, partie de méchants : les bons interprètent bien vos bonnes actions ; mais les méchants, dont le nombre est presque infini, s’en moqueront ; et ainsi, cherchant de l’honneur, vous trouverez du mépris et de la confusion. Ah ! nous sommes si chétifs et si misérables que nous voulons avoir de l’honneur, et qu’est-ce que cela ? C’est une fumée qui est dans l’esprit et qui se dissipe en un instant. La plupart se moquent de nous et nous restons idolâtres d’estime. C’est être insensé, c’est être fou, c’est être comme ceux qui s’imaginent être papes, être rois. C’est une folie
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qire cela, une pure rêverie h » Mais voici d’autres remarques qui démontrent combien saint Vincent connaissait à fond et savait apprécier toutes les recherches du cœur humain : « C’est en la maladie que la foi s’exerce merveilleusement : l’espérance y reluit avec éclat, la résignation, l’amour de Dieu et toutes les vertus y trouvent une ample matière de s’exercer. C’est là où l’on connaît ce que chacun porte, et ce qu’il est. C’est la jauge avec laquelle vous pouvez sonder et savoir le plus assurément quelle est la vertu d’un chacun, s’il en a beaucoup, si peu ou point du tout. On ne remarque jamais mieux quel est l’homme que dans l’infirmerie ; voilà la plus sûre épreuve qu’on ait pour reconnaître les plus vertueux et ceux qui le sont moins : ce qui nous fait voir combien il est important que nous soyons bien établis dans la manière de nous comporter comme il faut dans les maladies. Oh ! si nous savions faire comme un bon serviteur de Dieu qui, étant dans son lit malade, en fit un trône de mérite et de gloire ! Il s’investit des saints mystères de notre religion : au ciel du lit il mit l’image de la très sainte Trinité; au chevet, celle de l’Incarnation; d’un côté, la Circoncision; d’un autre, le saint Sacrement; aux pieds, le Crucifiement; et ainsi, de quelque côté qu’il se tournât, à droite ou à gauche, qu’il levât les yeux en haut ou en bas, il se trouvait toujours environné de ces divins mystères, et comme entouré et plein de Dieu. Belles lumières, messieurs, belles lumières ! Si Dieu nous faisait cette grâce, que nous serions heureux ! »
C’est lui qui écrivait encore à Mademoiselle Le Gras, fondatrice des Filles de la Charité, laquelle, ayant laissé un fils dans le monde, se préoccupait à l’excès de ses faits et gestes : « Je n’ai jamais vu une mère si fort mère que vous. Vous n’ètes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, laissez votre fils aux soins de Jésus-Christ son père, qui l’aime plus que vous. » Et comme il la voyait plus tard tourmentée par la maladie, il lui écrivait : « Soyez bien gaie, je vous en supplie; oh! que les personnes de bonne volonté en ont grand sujet! ô Jésus! il n’est pas temps de mourir, Seigneur Dieu !
i. Seizième Conférence, du 29 août i65g, sur les maximes contraires aux maximes évangéliques.
Maison-mère des Filles de la Charité, à Paris. — Etat actuel.
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vous faites trop de besoin au monde! » Les traits de ce genre abondent dans sa correspondance, la plus étendue et diverse, quant aux personnes auxquelles il s’adressait, qu’on ait jamais pu voir. Ce serait une merveille, si on en avait le loisir, de choisir parmi ses nombreuses lettres toutes celles où, avec une présence d’esprit admirable, si tracassé qu’il fût par mille affaires dont il avait le règlement, il répondait et pourvoyait à tout. Quiconque se donnera la joie de les parcourir y trouvera de plus des indications curieuses sur les moeurs du temps, avec la preuve de la grande influence qu’exerça saint Vincent de Paul sur tout son siècle. Il nous suffira de citer encore quelques pages saisissantes, très propres à donner l’idée de la valeur intellectuelle du saint prêtre. Ainsi, n’est-elle pas admirable cette peinture des maux de la France qu’il adressait au pape Innocent X, le 16 août 1662 : « La maison royale est divisée par les dissensions-, les peuples sont partagés en diverses factions ; les villes et les provinces affligées par les guerres civiles; les villages, les bourgades, les cités renversées, ruinées, brûlées; les moissonneurs ne moissonnent pas ce qu’ils ont semé, et n’ensemencent pas pour les années suivantes; tout est en proie aux soldats ; les peuples sont exposés de leur part, non seulement aux rapines et aux brigandages, mais encore aux meurtres et à toutes sortes de tortures ; la plupart des habitants des campagnes, s’ils échappent au glaive, succombent à la faim. Les prêtres eux-mêmes n’échappent pas à leurs mains, et sont par eux inhumainement et cruellement traités, torturés, mis à mort. Les vierges sont violées ; bien plus, les religieuses elles-mêmes sont exposées à leur libertinage et à leur fureur; les temples sont profanés, pillés, renversés ; et ceux qui sont restés debout sont abandonnés de la plupart de leurs pasteurs et presque entièrement dépourvus de messes, de sacrements et de tout secours spirituel. Et ce qui fait frémir à penser, bien plus a dire, le très auguste sacrement du corps du Seigneur est traité ayec la dernière indignité, même parmi les catholiques; car, pour s emparer des pixides sacrées, ils répandent à terre et foulent aux pieds la tiès sainte Eucharistie. » Nous le demandons, est-ce Vincent de 1 aul, est-ce Bossuet qui fait cette sombre et magnifique description ?
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Voici de quelle manière notre saint, paysan et fils de paysan, parle des laboureurs ; que l’on compare avec la trop célèbre description que fait La Bruyère des « bêtes de somme » dont nos révolutionnaires ont tant abusé. « S’il y a de vraies vertus, c’est particulièrement parmi ces pauvres gens qu’elles se trouvent. Ils ont une vive foi ; ils croient simplement; ils sont soumis aux ordres de Dieu; ils souffrent tout ce qu’il plaît à Dieu, et autant qu’il plaît à Dieu, tantôt par les violences de la guerre et puis par l’âpreté du travail ; ils sont tous les jours dans les fatigues, exposés tantôt aux ardeurs du soleil et tantôt aux autres injures de l’air; ces pauvres laboureurs et vignerons, qui ne vivent qu’à la sueur de leur front, nous donnent leurs travaux et ils s’attendent aussi qu’au moins nous prierons Dieu pour eux. Hélas ! mes frères, tandis qu’ils se fatiguent ainsi pour nous nourrir, nous cherchons l’ombre et nous prenons du repos!... C’est donc à ces pauvres auxquels nous devons rendre ces offices de charité, tant pour satisfaire au devoir de notre caractère que pour leur rendre quelque sorte de reconnaissance pour les biens que nous recevons de leurs labeurs. Tandis qu’ils souffrent et qu’ils combattent contre la nécessité et contre toutes les misères qui les attaquent, il faut que nous fassions comme Moïse, et qu’à son exemple nous levions continuellement les mains au ciel pour eux, et s’ils souffrent pour leurs péchés et pour leurs ignorances, nous devons être leurs intercesseurs envers la divine miséricorde, et la charité nous oblige à leur tendre les mains pour les en retirer. » En combien d’autres endroits se manifeste ainsi la tendresse de saint Vincent de Paul pour les paysans, dont il connaissait de près les labeurs et la vie !
On a reproché généralement aux auteurs du dix-septième siècle d’avoir ignoré les beautés de la nature ou bien, sauf pour La Fontaine, de les avoir systématiquement dédaignées, si bien qu’on a fait honneur à Jean-Jacques Rousseau d’avoir, pour ainsi dire, donné droit de cité dans ses livres à la description des chefs-d’œuvre de la nature. Ce reproche serait ici hors de saison , car on trouve constamment dans les discours et les lettres de saint Vincent de Paul des témoignages de son admiration pour ces phénomènes
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naturels dont il tira souvent des motifs pour exciter à la vertu ceux auxquels il parlait. Écoutons-le s’adresser aux Filles de la Charité : « Nous avons chez nous l’image d’un pauvre laboureur des montagnes de l’Auvergne qui toute sa vie avait travaillé à la charrue, ou avait gardé les chèvres, et toutefois s’était si bien appliqué à Dieu dans l’oraison, qu’il en parlait avec autant de dignité que parfois un prélat, un profond théologien ; je ne m’attends pas à en entendre parler si bien qu’il en parlait ; mais où avait-il puisé ces grandes lumières ? c’est dans quelque sermon où il avait prêté toute son attention ; et ensuite, ayant médité ce qu’il avait appris au sermon, Dieu, qui se plaît avec les âmes humbles et simples, s’était abondamment communiqué à lui. Oh ! si sa bonté infinie a fait cette grâce à un pauvre paysan qui menait sa charrue, ou qui gardait les chèvres de son père, la refusera-t-il à une Fille de la Charité qui se sera donnée toute sa vie à lui et qui se sera consacrée pour le servir dans ses pauvres membres, à une fille qui durant son travail ne laissera pas, comme une abeille mystique, de recueillir et de méditer les paroles qu’elle aura ouïes dans un sermon, dans une conférence, dans un avertissement de la supérieure! Oh! il ne faut pas douter, mes filles, que qui prendra ce bon chemin n’avance beaucoup en peu de temps, et si elle est assez heureuse que de ne point s’en écarter, vous la verrez croître en vertu comme l’aube du jour, qui n’est qu’un point à son lever, et qu’on voit arriver en peu d’heures à son midi. » Ailleurs encore, il se sert des mêmes comparaisons tirées de la nature pour y chercher des leçons qui atteignent à la plus haute éloquence : « Les jardiniers sont soigneux de prendre leur temps pour arroser deux fois par jour leurs plantes durant les chaleurs et les sécheresses de l’été, et ils le font prudemment : car sans cela leurs plantes mourraient ; mais avec ce secours, leurs racines prennent la nourriture de la terre, et il se coule le long de la tige une certaine humeur qui vient de cet arrosement et qui donne vie aux branches, aux feuilles, et de la saveur aux fruits. Ainsi, mes chères sœurs, la sécheresse venant a donner sur le jardin de notre âme, toutes les plantes y périraient, si le soin et 1 industrie du jardinier n’y prévoyaient, comme
SAINT VINCENT DANS LA LITTÉRATURE
on fait en vous donnant du temps pour faire oraison qui, comme une douce rosée, humecte tous les matins vos âmes par la grâce
qu’elle attire sur vous. Etes-vous fatiguées des rencontres et des peines qui arrivent durant le cours de la journée, vous avez encore le soir ce doux rafraîchissement, pour donner vigueur à toutes vos actions.
ÉCOLE DE SAINT- VINCENT, A PETALUMA (CALIFORNIE) Cette école est dirigée par les Filles de la Charité.
Oh ! que la Fille de Charité fera de grands fruits en peu de temps, si elle est soigneuse de se rafraîchir par ce divin arrosement! On la verra croître tous les jours de vertus en vertus ; ainsi que le jardinier voit profiter ses plantes de quelque degré, à mesure qu’il les arrose, on verra cette fille s’avancer, comme une belle aurore qui se lève le matin et va toujours croissant jusqu’au midi ; semblablement elle ne cessera point de faire de nouveaux progrès, jusqu’à ce qu’elle ait
atteint le soleil de justice, qui est la vraie lumière du monde, et
AP PENDICES
sc soit abîmée en lui, ainsi que l’aurore s’abîme, en quelque façon, dans le soleil du midi. »
Il faut l’entendre encore prêcher la constance aux Filles de la Charité : « Avez-vous jamais ouï dire qu’un soldat ait quitté sans ordre le poste où son capitaine l’a placé ? Quand un soldat est en sentinelle, qu’il tombe de la pluie, qu’il fasse du vent et de la grêle, de la gelée et du froid, que les canons déchargent de tous côtés, il ne lui est point permis de se retirer : il faut qu’il demeure, dût-il en mourir, et s’il est si lâche que de se retirer, il est mis à mort sans aucune miséricorde et on le fait passer par les armes, et pourquoi ? C’est parce qu’il n’est pas demeuré dans la place où son capitaine l’avait mis. » Quant à la simplicité, cette vertu principale des Sœurs de Charité, saint Vincent la recommande en des termes qui prouvent également combien cette grande vertu lui tenait à cœur. C’est ainsi qu’en maintes circonstances on le voit rappeler complaisamment que la première sœur de charité fut une pauvre fille de la campagne, et à ce propos il a tracé des filles de village un portrait que nous aurions regret de ne pas reproduire tout entier, parce que c’est tout ensemble un vrai chefd’œuvre de style et de doctrine spirituelle : « La première sœur qui entra dans votre Compagnie, dit-il en sa première conférence, fut une pauvre fille de village ; il faut encore que je vous la fasse connaître, afin que vous vous souveniez que la Providence ne veut dans la
communauté que de pauvres filles, ou qui le soient de naissance, ou qui fassent choix de pauvreté évangélique ; oui, je dis de pauvres
filles, car il faut que vous le soyez en effet. Cette pauvre fille s’était
appris à lire presque toute seule, en gardant les vaches ; elle priait les passants de lui montrer ses lettres et de lui aider à les assembler ; sachant lire, elle se donna à Dieu, et assembla de ses compagnes pour lui aider à instruire les enfants de son village. Nous allâmes faire mission en ce lieu, et Dieu fit bientôt voir que cette entreprise ne lui désagréait pas. Cette bonne fille, entendant dire qu’on assistait a Paris les malades, et désirant de les servir, nous la fîmes venir et la mîmes sous la direction de Mademoiselle Le Gras, ensuite 1 envoyant servir les malades dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-