HÔPITAL DE LA CHARITÉ A LA N O U V E L L E - O R L É A N S
APPENDICES
Chardonnet, où elle fut frappée de peste et vint mourir à l’hôpital de Saint-Louis. Voilà, mes filles, quel a été le commencement de votre Compagnie. » A la suite de cet exemple, saint Vincent faisait comme il suit le portrait des filles de village. Le morceau paraîtra peut-être long, mais il est intéressant, curieux et édifiant dans son entier, car c’est, en même temps qu’une haute leçon de morale, une vue complète sur toute une situation sociale qui a été longtemps, non seulement ignorée, mais surtout méconnue et défigurée.
« Mes sœurs, je m’étais proposé de vous parler le jour de sainte Geneviève, et comme elle était une pauvre fille de village, mon dessein était de vous entretenir de ses vertus et de celles des vraies filles de village, en ce que les premières qui sont dans la Compagnie ont été des filles de village. Mais vous saurez que, quand je vous parlerai des filles de village, je n’entends point parler de toutes les filles de village, mais seulement de celles qui ont les vertus des vraies filles des champs ; vous saurez aussi que, quand je parle des filles des champs, je n’entends point exclure toutes les filles des villes, car certainement il y a des filles des villes qui ont les vertus des filles des champs, et, sans aller plus loin, il y a dans la Compagnie des filles des villes que je ne puis voir sans une grande consolation : Dieu en soit béni, mes sœurs, oh ! Dieu en soit béni ! Au contraire, il n’y a que trop de filles de village qui ont l’esprit des filles des villes, surtout lorsqu’elles en sont assez proches, car l’air des villes a je ne sais quoi de contagieux pour elles ; et la fréquentation des unes et des autres fait qu’elles prennent les mauvaises inclinations de celles avec qui elles conversent.
« Je vous parlerai volontiers des vertus des bonnes villageoises, à cause de la connaissance que j’en ai par expérience et par nature, étant 1 enfant d un pauvre laboureur, et ayant demeuré à la campagne jusqu’à 1 âge de quinze ans; notre exercice depuis longues années a été parmi les villageois et on peut dire qu’il n’y a guère de personnes au monde qui connaissent mieux les villageois que le font les prêtres de la Mission. Je vous dirai donc qu’il n’y a rien de meilleur que les personnes qui ont véritablement l’esprit des villageois : on ne voit
SAINT VINCENT DANS LA LITTERATURE
rien qui soit plus rempli de foi, et qui ait plus de recours à Dieu dans leurs besoins, et de reconnaissance dans leurs prospérités.
« Les vraies filles de village sont extrêmement simples, elles a’usent ni de finesses, ni de paroles à double entente; elles ne sont point entières dans leurs opinions, ni attachées à leur sens, et croient tout simplement ce qu’on leur dit. C’est en quoi vous les devez
imiter, car vous serez de vraies Filles de la Charité si vous êtes toutes simples et n’êtes point entières dans vos opinions, mais que vous vous soumettiez volontiers aux sentiments des autres, et si vous êtes candides dans vos paroles, en ne disant pas d’une façon et
pensant d’une autre; je veux croire cela de vous, oh! Dieu soit béni, mes filles !
« On remarque une grande humilité dans les vraies filles de
village : elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, elles ne parlent
point de leur parenté, elles ne pensent point avoir de l’esprit, elles vont tout bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien, plus que les autres filles, elles ne font pas pour cela plus les suffisantes, mais vivent également avec toutes. Ordinairement, il n’en est pas de même des filles de villes, lesquelles parlent toujours de leur maison, de leur parenté, de leurs commodités, et même se vantent souvent d’avoir ce qu’effectivement elles n’ont pas. Oh ! les Filles de Charité doivent être bien éloignées de cet esprit des filles de villes ; et il me semble, par la grâce de Dieu, qu’il paraît assez qu’elles en ont beaucoup d’éloignement; car, quoiqu’il y ait parmi vous des filles de toute sorte de conditions, néanmoins on voit que tout y est égal, et qu’il n’y a point de distinction ni de particularités. C’est ainsi qu’il faut que vous en agissiez toujours, et que des filles de maison, qui sont dans la Compagnie, travaillent à acquérir le vrai esprit des bonnes villageoises et s’efforcent de les imiter dans leur manière de vivre.
« Je vous dirai qu’il y en a parmi vous qui ont cet esprit et qui me donnent bien de la consolation toutes les fois que je les vois, et lorsque je les rencontre ayant, par les rues, la hotte sur le dos, je ne puis vous exprimer la joie que cela me cause, tant elle est grande. Oh ! Dieu en soit béni !
APPENDICES
« L’humilité des bonnes filles de village fait qu’elles sont sans ambition; je vous dis des bonnes, car je sais qu'elles ne sont pas toutes si vertueuses et qu’il y a des ambitieuses aux champs comme en ville : je parle donc toujours des bonnes, qui n’ont rien contracté de l’esprit des filles de ville. Ces bonnes filles de village sont contentes de ce que Dieu leur a donné; elles ne désirent ni plus de richesse ni plus de grandeur que ce qu’elles en ont, elles ne souhaitent autre chose que d’avoir le vivre et le vêtir ; bien moins songent -elles à dire de beaux mots, leur parler est humble ; si on leur donne des louanges, elles ne savent ce que c’est, et aussi ne les écoutent - elles point ; leur parler est tout simple et tout véritable. O mes sœurs, aimons la sainte humilité, qui fait que nous ne nous mettons guère en peine qu’on nous méprise, qui fait même que nous nous réjouissons d’être méprisés; les apôtres tenaient à gloire d’avoir reçu quelques confusions pour le nom de Jésus-Christ : saint Paul se regardait comme la balayure du monde. Vous serez vraies Filles de la Charité si vous êtes bien humbles, sans ambition ni présomption, et si vous ne vous estimez pas plus que ce que vous êtes, ni plus que les autres, ou pour le corps, ou pour l’esprit, ou pour votre famille, ou pour les biens, ou même pour la vertu; car à vous estimer plus vertueuse, ce serait la plus dangereuse ambition.
« Les bonnes filles de village ont une grande sobriété pour le manger : souvent la plupart se contentent de pain et de potage, bien qu’elles ne cessent point de travailler, et en des ouvrages pénibles. C’est ainsi qu’il faut que vous fassiez, si vous voulez être de vraies Filles de la Charité. Il ne faut pas regarder ce qu’on donne; encore moins faut-il prendre garde s’il est bien apprêté; il ne vous faut manger que pour vivre, et non pour satisfaire à votre sensualité, et il faut que celles qui ne sont point de village, et qui veulent être Filles de la Charité, se résolvent à embrasser ce genre de vie et de nourriture.... Il faut que vous soyez sobres, que vous ne cherchiez point d appétits ni de ragoûts, et qu’il n’y ait point de distinction ni de particularité parmi vous, soit que vous soyez de pauvres villageoises, soit que vous soyez de grande condition. De quoi vivait la sainte
SAINT VINCENT DANS LA LITTERATURE
Vierge, quand elle était sur la terre ? Mais de quoi vivait Notrc- Seigneur? C’était de pain.
« Je vous dirai encore que les vraies filles des champs sont extrêmement modestes en leur maintien, elles tiennent la vue baissée; elles sont modestes dans leurs habits, qui sont vils et grossiers; ainsi doivent être les Filles de la Charité, qui ne doivent entrer dans les maisons des grands que quand elles y ont affaire pour le service des
L’ASILE SAINTE-ANNE POUR LES ENFANTS TROUVES A Washington (États-Unis d'Amérique).
pauvres ; et encore faut -il qu’elles le fassent avec crainte, qu’elles ne s’amusent point à remarquer ce qu’il y a dans les maisons, et qu’elles parlent à tout le monde avec une grande retenue et modestie. »
Saint Vincent continue sur ce ton en donnant encore en exemple sainte Geneviève qui, « comme bonne fille des champs, a aussi beaucoup aimé la pauvreté » ; mais ce qu’on a vu suffit pour donner une idée du charme singulier que savait répandre notre saint dans ses conférences aux Filles de la Charité et des qualités que révélerait, au seul point de vue littéraire, l’ensemble de ces conférences, si elles étaient publiées.
Il faut en dire autant de ces milliers de lettres qui abondent en traits saisissants, parsemés dans des conseils où la grande entente des
APPENDICES
affaires va naturellement de pair avec les plus hautes leçons de spiritualité. Là se manifestent surtout les étonnantes ressources de cet esprit qui voulait passer pour pauvre et qui s’appliquait sans efforts aux plus délicates subtilités de la controverse pour en faire sortir la vraie doctrine avec une force, une netteté, un éclat extraordinaires. Longtemps ami de Saint-Cyran, alors que celui-ci n’avait pas encore fait suspecter les desseins de son incommensurable orgueil, Vincent, en effet, n’hésita pas à rompre, dès que son âme droite découvrit le venin que recélaient les vertus apparentes et l’affectation d’austérité des jansénistes. Ses lettres à ce sujet sont de lumineuses démonstrations où son sens droit et ferme, guidé par son grand amour de /
l’Eglise et son inébranlable esprit d’obéissance à l’autorité du pape, se traduit en des termes d’une simplicité, d’une netteté et d’une vigueur qui devaient faire une singulière impression sur tous ceux qui recueillaient les échos de ces enseignements. A quelqu’un qui demandait que, dans l’intérêt de la paix, on traitât les jansénistes avec plus de modération : « Monsieur, dit-il, lorsqu’un différend est jugé, il n’y a point d’autre accord à faire que de suivre le jugement qui en a été rendu. Avant que ces messieurs fussent condamnés, ils ont fait tous leurs efforts afin que le mensonge prévalût sur la vérité, et ont voulu emporter le dessus avec tant d’ardeur qu’à peine osait- on leur résister, ne voulant pour lors entendre à aucune composition. Depuis même que le Saint-Siège a décidé les questions à leur désavantage, ils ont donné divers sens aux constitutions pour en éluder l’effet. Et quoique, d’ailleurs, ils aient fait semblant de se soumettre sincèrement au Père commun des fidèles, et de recevoir les constitutions dans le véritable sens auquel il a condamné les propositions de Jansénius, néanmoins les écrivains de leur parti qui ont soutenu ces opinions, et qui ont fait des livres et des apologies pour les défendre, n’ont pas encore dit ni écrit un mot qui paraisse pour les désavouer. Quelle union donc pouvons-nous faire avec eux s’ils n’ont une véritable et sincère intention de se soumettre ? Quelle modération peut-on apporter à ce que l’Église a décidé? »
Ainsi parle la vraie charité et, comme le fait excellemment
remar-
SAINT VINCENT DANS LA LITTERATURE
quer M. Maynard, on ne sait qu’admirer le plus ici, de la rectitude d’esprit de Vincent, de son sens pratique, de son cœur et de sa vertu. Faut-il s’étonner après cela que la renommée se soit levée tout de suite pour un homme dont ses contemporains avaient pu, durant tant d’années et malgré son humilité, contempler les admirables œuvres ! Nous avons vu quel témoignage en rendait Bossuet, écrivant au pape. Mais il devait inspirer après lui l’éloquence de bien d’autres panégyristes. « C’est lui, s’écriait en 1661 l’évêque du Puy, c’est lui qui, par