‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 32 sur 236 · HENRI IV, ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

HENRI IV, ROI DE FRANCE

D’aprts une médaille de 1606, Bibliothèque nationale. — Saint Vincent, à son retour de Rome, chargé d’une importante mission confidentielle pour ce prince, eut avec lui plusieurs conférences secrètes. Dans la suite, Vincent disait qu’ « en se rendant enfant de l’Eglise, Henri IV s’était rendu père de la France. »

grands projets de la fin de son règne. Arbitre de l’Europe par son ascendant et ses victoires, s’il ne conçut point le plan dune paix peipétuelle et de cette république européenne rêvée par Sully, il fonda du moins sur l’abaissement de la maison d’Autriche, alors toute-puissante en Allemagne et en Espagne, le projet dune réorganisation des États. Dans la ligue contre l’Autriche devaient entrer en premièie ligne les princes d’Italie, le duc de Savoie, Venise, le grand-duc de

Toscane et le Pape. De l’exemple du chef de l’Église dépendait surtout la résolution des autres principautés italiennes. Pour gagner Paul V à ses desseins, le roi de France entretenait à Rome plusieurs ambassadeurs. La réputation de Vincent de Paul vint jusqu’à eux, et l’on conjecture qu’au cours des négociations ils le chargèrent d’une mission de confiance pour le roi. Du moins l’humble prêtre quitta Rome à cette époque avec un message qui l’amena auprès de Henri IV.

Arrivé à Paris au commencement de 1609, Vincent eut entrée à la cour. Ni lui n’a parlé, ni l’histoire ne s’est occupée de la mission dont il était chargé auprès de Henri IV. L’œil perspicace du Béarnais, si fin connaisseur en hommes, dut apercevoir dans l’humble messager, son compatriote, un esprit supérieur et une vertu peu commune. Il n’eût tenu qu’à Vincent de Paul de profiter de cette excellente rencontre pour gagner les bonnes grâces du roi. Et qui sait si celui qui bornait ses vœux à un médiocre bénéfice n’eut pas dès lors à décliner les mêmes faveurs royales dont Henri IV avait déjà voulu combler Bérulle et François de Sales?

Vincent aussi estimait ce roi juste et bon qui, « en se rendant enfant de 1 Eglise, se rendit père de la France. » Ayant rempli sa commission, il disparut. Loin de se mettre à fréquenter la cour, pour y travailler à son avancement, il alla cacher sa vie dans un petit logement qu il s était choisi, au faubourg Saint- Germain, près de

1 hôpital de la Charité, avec le dessein de mener une vie toute sacerdotale.

Ce voisinage lui fit faire un nouveau pas dans la mission plus haute que Dieu lui avait confiée auprès des pauvres. Comme à Toulouse, comme à Rome, il vaquait assidûment à la prière et à l’étude ; mais de plus, il allait tous les jours visiter les malades, partageant avec joie le ministère et les soins des religieux hospitaliers. La Providence 1 avait mené là tout exprès pour qu’il expérimentât sa véritable

vocation. Mais de nouvelles épreuves devaient achever de purifier le serviteur de Dieu.

La calomnie vint d'abord attaquer cette vertu irréprochable. Son compagnon de chambre, qui était le juge de la petite ville de Sore,

VUE INTÉRIEURE DE L 1 1 N F I R M ER I E DE l’hÔPITAL DE LA CHARITÉ, A PARIS

D’après une gravure d’ Abraham Bosse, dix-septième siècle. — Chaque jour Vincent « allait soigneusement visiter, servir et exhorter les pauvres malades de la Charité. » Cet hôpital était desservi par les frères de Saint-Jean-de-Dieu, récemment appelés en France par Marie de Médicis. C’est là que Vincent rencontra pour la première fois M. de Bérulle. — Les gravures d’Abraham Bosse offrent la représentation exacte des costumes du temps de saint Vincent.

So

l’accusa un jour de lui avoir volé quatre cents écus, et il alla jusqu a le déférer à la justice. Vincent a raconté lui-même, sans toutefois se

mettre en scène, cette pénible aventure. Attentif à profiter de toutes

les occasions de croître en vertu, elle lui fut une leçon sur la manière de supporter les flétrissures ou les corrections injustes, et c'est comme exemple qu’il la proposait plus tard à scs frères. « Que si le défaut dont on nous avertit, disait-il, n’est pas en nous, estimons que nous en avons beaucoup d’autres pour lesquels nous devons aimer la confusion et la recevoir sans nous justifier, et encore moins sans

nous indigner, ni emporter contre celui qui nous accuse. » Et il ajoutait : « J’ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu’il ne

l’avait pas pris : mais voyant que l’autre persévérait à l’accuser, il se

tourne de l’autre côté, s’élève à Dieu, et lui dit : Que ferai-je, mon

Dieu, vous savez la vérité ! Et alors se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu’à tirer monitoire du larcin, et le lui faire signifier. Or il arriva, et Dieu le permit, qu’au bout de six ans, celui qui avait perdu l’argent, étant à plus de six vingts lieues d’ici, trouva le larron qui l’avait pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s’abandonnent à elle ! alors cet homme reconnaissant le tort qu’il avait eu de s’en prendre avec tant de chaleur et de calomnie contre son ami innocent, lui

écrivit une lettre pour lui en demander pardon, lui disant qu’il en avait un si grand déplaisir, qu’il était prêt, pour expier sa faute, de venir au lieu où il était pour en recevoir l’absolution à genoux. » Humble, modeste, désintéressé, Vincent fut encore une fois tiré de son obscurité et amené au milieu d’un monde brillant qu’il devait connaître comme celui de la pauvreté. Au faubourg Saint-Germain, près du charitable prêtre, la reine Marguerite avait sa cour. L’épouse divorcée du roi de Navarre n'était plus cette Margot fastueuse et légère de la cour des derniers Valois, que Catherine de Médicis avait donnée pour femme au jeune prince de Béarn. Depuis que son mariage avec Henri I\ avait été déclaré nul selon les lois de l’Église, elle vivait plus régulièrement dans la piété et s’elTorçait de racheter,

LA VOCATION

par toutes sortes de bonnes œuvres, les années de licence de sa jeunesse. La cour de cette aimable princesse, toujours belle et recherchée, n’était pas seulement le rendez-vous des gens d’esprit, qui y venaient, à l’exemple de Ramus, « socratiser un peu », ou rimer avec Ronsard sur les modes de la Grèce; elle s’ouvrait aussi aux personnes charitables et de dévotion que Marguerite de Valois aimait à recevoir. Le hasard ayant amené son secrétaire, M. Dufresne, homme de sens et de vertu, à se lier d’amitié avec Vincent de Paul, il le fit connaître à la reine, qui le voulut pour aumônier ordinaire. Plus tard jl rendit de notre saint ce témoignage que « dès ce temps-là M. Vincent paraissait fort humble, charitable et prudent, faisant bien à chacun et n’étant à charge à personne, circonspect en ses paroles, écoutant paisiblement les autres, sans jamais les interrompre ; et que dès lors il allait soigneusement visiter, servir et exhorter les pauvres malades de la Charité. »

Un incident extraordinaire, qui marqua son séjour à la cour de la reine Marguerite, eut sur la vie du saint une influence décisive. Cette vertu de charité que les hommes admirent ne vient pas de l’homme ; son principe est d’en haut. Pour aimer dans les pauvres ses frères, il faut connaître le Père commun, et Jésus-Christ, son fils, mort pour tous, et l’Esprit saint de qui procède tout amour. « O Dieu, s’écriait saint Vincent de Paul, qu’il fait beau de voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l’estime que Jésus-Christ en a faite! Mais si nous les regardons selon les sentiments de la chair et de l’esprit mondain, ils paraîtront méprisables. » Sans la foi il n’y a point de charité. La foi, au contraire, en même temps qu’elle éclaire les esprits, échauffe aussi les cœurs et leur communique cet ardent amour de Dieu et du prochain qui est toute la loi. Sans elle la charité n’est qu’une vaine philanthropie, plus féconde en paroles qu’en actions. Dieu donc voulant rendre plus ferme et plus parfaite la foi de son serviteur, la soumit à la plus rude des épreuves.

Parmi les personnages de la cour se trouvait un docteur, savant controversiste que la reine avait appelé auprès d’elle pour sa science et sa piété. Cette nouvelle condition lui lit abandonner 1 emploi de

théologal qu’il remplissait dans son diocèse, « et comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus, raconte le saint, il se trouva assailli dans le repos où il était d’une rude tentation contre la foi, ce qui nous apprend en passant combien il est dangereux cie se tenir dans l’oisiveté, soit du corps, soit de l’esprit; car comme une terre, quelque bonne qu’elle puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche, produit incontinent des chardons et des épines, aussi notre âme ne peut pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté qu’elle ne ressente quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il était agité de tentations bien violentes contre la foi et qu’il avait des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une fenêtre, et il en fut réduit à une telle extrémité qu’il fallut enfin l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe et même de faire aucune prière ; d’autant que lorsqu’il commençait seulement à réciter le Pater , il lui semblait voir mille spectres qui le troublaient grandement ; et son imagination était si desséchée, et son esprit si épuisé à force de faire des actes de désaveu de ses tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun. )>

Une tendre compassion poussa Vincent de Paul à se substituer à ce malheureux. Le voyant réduit en un si pitoyable état et craignant avec sujet qu’il ne succombât enfin à la violence de ces tentations d’infidélité et de blasphème, il s’offrit à Dieu, comme on l’a su après, pour prendre sur lui l’épreuve du pauvre docteur, « imitant en ce point, dit M. de Saint-Martin son confident, la charité de Jésus-Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en guérir et qui a satisfait aux peines que nous avions méritées. Dieu, ajoute-t-il, voulut par un secret de sa Providence prendre au mot le charitable M. Vincent et, exauçant sa prière, il délivra entièrement le malade de sa tentation, il rendit le calme à son esprit, il éclaircit sa foi obscurcie et troublée, et lui donna des sentiments de religion et de reconnaissance envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, autant remplis de tendresse et de dévotion qu il en eût jamais eu. Mais en même temps, ô conduite

admirable de la divine sagesse! Dieu permit que cette même tentation passât dans l’esprit de M. Vincent, qui s’en trouva dès lors vivement assailli. » Ni les prières ni les mortifications ne purent le délivrer de ce mal.

Délaissé de Dieu, comme Job au milieu des ruines de sa fortune

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