L’APOSTOLAT DE LA CHARITÉ
Les prémices du dix-septième siècle. — Vincent de Paul et le P. de Bérulle. — Vincent est nommé curé de Clichy. — Ses premiers travaux. — Son entrée dans la maison deGondi. — Les pauvres gens des campagnes. — Première mission à Folleville. — Vincent quitte Paris et prend possession de la cure de Châtillon-les-Doinbes. — Réforme de la paroisse. — Insignes conversions. — Origine des confréries de charité. — Vincent revient dans la famille de Gondi.
Avant de recevoir cette merveilleuse grâce d’en haut qui le confirma dans sa vocation, Vincent de Paul n’était pas encore 1 homme d action que la postérité admire. Humble jusqu’à la plus entière abnégation de lui-même, extrêmement réservé dans toute sa conduite et ne se croyant capable d’aucun bien, il songeait moins que pei sonne a entreprendre quoi que ce fût. A l’époque où il entrait dans la maison de la reine Marguerite, toute sa préoccupation, tournée \ ers les siens, était, comme il 1 écrivait à sa mère, de se trouver le moyen de faire une retraite honnête pour employer le reste de ses
LA VOCATION
jours auprès d’elle. C’est dans cette intention qu’il accepta, le io juin 1610, d’ètre pourvu de l’abbaye de Saint-Léonard de Chaumes, de l’ordre de Cîteaux, au diocèse de Saintes. Il bornait sa vie aux occupations d’un bénéficier ordinaire. Dieu disposa les choses autrement.
Le nom de saint Vincent de Paul évoque de si grands souvenirs, ses œuvres sont si considérables, qu’on a peine à se le figurer autrement qu’entouré de l’auréole resplendissante des héros. On s’étonne presque, en assistant aux débuts de ce grand homme, de n’y trouver rien de merveilleux et d’extraordinaire. Il faut se faire à l’idée d’un Vincent de Paul le plus modeste et le plus simple des hommes, le plus éloigné des grands projets et des hautes aspirations, et le moins fait en apparence pour l’action. De lui-même, il n’eût été qu’un de ces saints prêtres ignorés qui font le bien autour d’eux sans marquer dans le monde. C’est par un dessein particulier de la Providence et par une correspondance merveilleuse de Vincent de Paul à la grâce, que cet homme humble et petit se trouve avoir été le héros d’une épopée illustre entre toutes, dont tous les exploits et les merveilles furent des bienfaits pour l’humanité.
Quelques mois après avoir été pourvu de l’abbaye de Saint-Léonard
de Chaumes, Vincent quittait la cour de Marguerite de Valois, chargé
du poids de sa tentation. Son titre d’aumônier de la reine lui paraissait
sans doute trop élevé, ou son genre de vie à la cour trop bruyant. Il
chercha un séjour plus calme. Dès son arrivée à Paris, l’humble prêtre
s’était mis sous la conduite de M. de Bérulle, qui passait pour le
directeur le plus expérimenté des âmes et le modèle accompli de la
perfection sacerdotale. On dit que ces deux saints personnages, appelés
l’un et l’autre à exercer une si grande action dans l’Eglise, s’étaient rencontrés par hasard, comme autrefois Dominique et François d’Assise, à l’hôpital de la Charité où, inconnus l’un à l’autre, ils visitaient les malades. Le P. de Bérulle, qui avait déjà introduit en France, de concert avec madame Acarie, ces admirables filles de Sainte- Thérèse, dont l’influence devait être si grande sur la haute société, s occupait alors de donner aussi à la France l’Oratoire de Saint-Philippe-de-Néri, très florissant en Italie. C’est chez lui que Vincent de Paul se retira,
non dans l’intention de s’adjoindre à la compagnie de prêtres que M. de Bêrulle commençait à réunir autour de lui, mais pour trouver, sous la direction d’un tel maître, le calme de l’âme, la force contre l’horrible tentation du doute et le loisir de vaquer pieusement à la prière et à l’étude.
Admirable bienfait de Dieu envers la France! Voici qu’à la suite des hérésies et des guerres qui ont tant éprouvé sa foi, une génération nouvelle de saints se lève pour réparer les maux du protestantisme. Ces hommes suscités de Dieu se réunissent et se concertent dans le même dessein de restaurer la piété. La rénovation religieuse commence. François de Sales ouvre la voie à M. de Bérulle, qui conduit Vincent de Paul, et tous deux donnent la main à M. Olier, au vénérable Eudes, au P. Bourdoise. Les Jésuites, rappelés par Henri IV, redeviennent les maîtres de la jeunesse, et avec eux les Ursulines commencent l’éducation des filles. Voici les Carmélites, voici les Oratoriens ! La Visitation est fondée; bientôt viendront la Mission, les Filles de la charité et les séminaires. Heureux commencements ! Douce aurore de ce grand siècle qui s’ouvre dans la sainteté pour s’achever dans la gloire !
Ne se doutant pas de l’œuvre à laquelle il était prédestiné, et quoiqu’il parût fait pour s’attacher à M. de Bérulle, Vincent de Paul passa près de deux ans à l’Oratoire, sans y prendre le désir de s’agréger au nouvel institut. De son côté, M. de Bérulle n’avait point cherché à retenir un disciple qu’il croyait appelé à une vocation particulière. L’éminente vertu du saint prêtre avait même fait dire à son pieux directeur que Dieu voulait se servir de lui pour rendre à son Église un important service, en établissant une nouvelle congrégation de prêtres qui la cultiveraient avec fruit et bénédiction.
Le peuple des campagnes avait surtout besoin à cette époque de 1 apostolat du prêtre. Avant de fonder pour lui ce ministère rural, devenu bientôt une de ses principales œuvres, Vincent de Paul fut appelé a connaître de près les misères et les nécessités spirituelles des habitants des champs. La cure de Clichy, aux environs de Paris, étant de\ enue \acante par le départ du P. Bourgoing, qui entrait à l’Ora-
toirc pour l’illustrer par l’éclat de ses talents et de sa piété, M. de Bérulle le proposa pour cette place. Sur les instances de son directeur, Vincent se décida, non sans quelque hésitation, à l’accepter, et bientôt l’on vit de quoi était capable son zèle sacerdotal. D’une piété consom-