‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 38 sur 236 · NUEL DE · texte numérisé non relu

NUEL DE

D’après une gravure de Cl. Duflos, dix-septième siècle. Apiès a\oii largement contribue

fondation de la Mission, M. de Gondi, étant devenu veuf, quitta le monde pour revêtir habit e i

toire, sous lequel il mourut deux ans après saint Vincent.

lui dit-il, qu’en toute humilité je vous dise un mot : je sais de bonne

part que vous avez dessein de vous aller battre en duel. Mais je vous

déclare, de la part de mon Sauveur que je viens de vous montrer et

que vous venez d’adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein,

il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité. « Cela dit,

l’aumônier se retira, l’âme remplie d’angoisses, laissant M. de Gondi à

sa conscience et à la grâce, qui acheva sur-le-champ l’effet de ces

fermes paroles. Tout est providentiel dans les commencements de saint

Vincent de Paul. Cette circonstance alluma en lui ce saint zèle contre

la fureur des duels qu’il fît paraître plus tard dans les conseils du

roi, au grand avantage de l’Etat.

A vrai dire, sa principale occupation dans la famille de Gondi fut moins l’éducation des enfants que la direction de la mère. Madame la générale des galères, femme d’une grande vertu, qui devait être l’auxiliaire la plus zélée des premières oeuvres du saint, ayant trouvé en lui la plus haute piété unie à la plus aimable sagesse, s’était mise sous sa conduite. Entre ces deux âmes éprises du même amour de Dieu, l’intimité devint grande et leur zèle du prochain s’en accrut. Sous l’inspiration de son directeur, madame de Gondi se livrait aux divers exercices de charité. Elle répandait abondamment l’aumône, elle visitait pieusement les malades et les servait de ses mains. Dans l’administration de ses domaines la pieuse châtelaine avait soin que la justice fût exactement rendue, et pour cela elle veillait à remplir les charges de personnes de probité; elle-même s’employait auprès de ses vassaux à prévenir les procès, à terminer les différends. Bonne à tous, charitable pour toutes les misères, elle avait une sollicitude particulière des orphelins et des veuves. En tous les lieux où elle avait quelque pouvoir, elle n’était pas moins active à servir les intérêts des âmes et la gloire de Dieu qu’à procurer le soulagement des besoins temporels, à incent de Paul était l’âme de toutes ces bonnes oeuvres, le conseil de toutes ces saintes entreprises, que la piété de M. de Gondi approuvait et encourageait. Et de son coté, le sage directeur ne manquait aucune occasion d exercer son ministère auprès des pauvres et des malades qu il consolait et des populations qu’il instruisait. Son exemple, ses

LA VOCATION

leçons avaient tourné à l’apostolat le plus actif la piété, les richesses et l'autorité de la noble maison de Gondi. Bien des familles seigneuriales de ce temps, sans posséder un Vincent de Paul, employaient ainsi leur

l’église de eolleville

Monument historique, d'après le Voyage dans l’ancienne France de M. le baron laylor La chaire du haut de laquelle saint Vincent instruisait le peuple subsiste encore.

influence pour le bien, et cette suzeraineté chrétienne de la noblesse, qui maintenait les classes inférieures dans la religion et dans le îespect, n’était pas une des moindres forces sociales du passé.

Jusqu’ici, chacune des circonstances décisives de la vie du saint a été précédée d’une épreuve. La maladie vint a son tout le fi appel, avant qu’il entreprît avec madame de Gondi lœuwe si impoi tante des

missions dans les campagnes. Elle faillit l'emporter; mais Dieu rendit la santé à son serviteur prédestiné. De sa maladie il ne garda qu’une enflure douloureuse aux jambes, renouvelée des meurtrissures de sa captivité de Tunis, et qui fut désormais, suivant son expression, l’horloge de sa vie.

Au commencement de 1617, Vincent de Paul avait accompagné M. de Gondi dans ses terres de Folleville, en Picardie. On vint le prier un jour de se rendre en toute hâte au village voisin de Gannes, pour y assister un paysan très gravement malade qui réclamait les secours du prêtre. Le moribond passait aux yeux de tout le monde pour un bon chrétien; Vincent exigea néanmoins de lui une confession générale qui révéla une âme chargée depuis longtemps de péchés secrets. Durant les trois jours que le malade vécut encore, il publiait lui-même sa misère, et madame de Gondi étant venue le voir : «Ah! madame, s’écria-t-il devant tous les gens du village, j’étais damné si je n’eusse fait une confession générale, à cause de plusieurs gros péchés dont je n’avais pas osé me confesser. » L’assistance louait Dieu, mais la pieuse dame se tournant vers son aumônier : « Ah ! monsieur, fit-elle, qu’est-ce que cela et que venons-nous d’entendre? Qu'il est à craindre qu'il en soit ainsi de la plupart de ces pauvres gens! Ah! si cet homme, qui passait pour un homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! monsieur Vincent, que d’âmes se perdent! quel remède à cela?» Alors, ajoute le saint dans une de ses conférences, « considérant le péril où étaient toutes ces pauvres âmes, elle me proposa pour remédier à ce malheur de leur faire une instruction touchant la manière de faire une bonne confession générale, et la nécessité qu’il y avait d’en faire au moins une en sa vie. » Ce qui réussit, et « Dieu eut tant d’égard à la confiance et a la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et 1 énormité de mes péchés eut empêché le fruit de cette action), qu’il donna la bénédiction à mon discours. »

Ce discours eut lieu le 25 janvier, jour consacré par l’Église à la Conversion de saint Paul et choisi à dessein par madame de Gondi, joui mémorable qui vit le commencement de la Mission. Le saint ne

vue de l’église de gannes (oise)

Monument du seizième siècle. — La conversion d’un paysan moribond que saint Vincent fît dans cette paroisse inspira à madame de Gondi le projet de fonder la congrégation de la Mission. Quelques jouis après, saint Vincent prêchait à F olle ville le premier sermon de la Mission.

dit rien sans doute que d’ordinaire et de simple sur ce sujet des confessions générales, mais Dieu parlait en lui. L’éloquence a souvent remué des masses et provoqué des résolutions subites, jamais elle n’a rien fondé. Un simple discours inspiré par la charité jette les fondements d’une nouvelle congrégation dans l’Eglise, et en même temps d’une des plus utiles institutions de la société chrétienne. A ces prémices de la prédication de Vincent de Paul Dieu donna une ample bénédiction, présage des grâces qui allaient s’attacher à toutes ses entreprises. Tout le pays accourut au confessionnal. Les villages voisins voulurent entendre aussi le saint; partout il y eut grand concours. Vincent avec un seul prêtre n’y pouvait suffire. Madame de Gondi envoya prier les jésuites d’Amiens de venir l’aider à prêcher, catéchiser et confesser toutes ces bonnes gens. « Et voilà, dit Vincent, le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna le jour de la

Conversion de saint Paul : ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un

tel jour. » L’anniversaire de ce jour lui resta sacré, et trente-huit ans plus tard il invitait les prêtres de Saint-Lazare à célébrer la mémoire du sermon de Folleville par une communion d’actions de grâces envers Dieu, qui dans ce jour et dans cette première mission avait donné naissance à leur compagnie.

L’éclat que ses premières prédications jetaient sur lui, l’estime particulière où on le tenait dans la maison de Gondi, l’attachement extrême que madame la générale des galères avait pour sa personne, commençaient à alarmer l’humilité du bon prêtre. D’ailleurs ses élèves grandissaient et Vincent, qui s’estimait un écolier de quatrième, pensait qu’il fallait à de jeunes seigneurs appelés à faire figure à la cour un maître plus brillant que l’ancien pâtre de Pouy. Le grand monde

enfin et le séjour de Paris, que les troubles précurseurs de la Fronde

rendaient encore plus tumultueux, ne pouvaient convenir davantage à son âme paisible ; il se sentait poussé par l’esprit de Dieu à se retirer dans quelque province éloignée pour se consacrer entièrement au service et a 1 instruction des pauvres gens de la campagne. Le P. de Bérulle ne désapprouva point son projet, et même il lui indiqua comme digne de son zèle la petite ville de Châtillon-les-Dombes, en Bresse,

paroisse abandonnée depuis longtemps à des bénéficiers, lesquels se contentaient, pour ne point donner lieu à un dévolu, d’en toucher les revenus et de se faire représenter par des prêtres relâchés et négligents de leurs devoirs. Les chanoines de Lyon, patrons de la cure, étant résolus à mettre fin à cet abus, s’étaient adressés aux pères de l’Oratoire pour avoir un bon prêtre. Un tel ministère convenait au zèle apostolique de Vincent de Paul.

Sous prétexte d’un petit voyage, il quitte, sans rien dire, la maison de Gondi, et part pour Chàtillon. Il y trouve le presbytère en ruine, l’église dépouillée, la population de la ville, moitié catholique, moitié calviniste, aussi éloignée de la vie chrétienne qu’adonnée aux plus mauvaises passions. Le bon curé se met aussitôt à l’œuvre. L’hérésie et l’absence de pasteurs avaient fait tout le mal : il commence par ramener les chapelains de la paroisse à une vie régulière, en obtenant d’eux qu’ils se réunissent en communauté; il rétablit les catéchismes, les instructions, le service religieux. Sa douceur charitable et patiente lui gagne bientôt le cœur des habitants. On ne le vénérait pas moins qu’on l’aimait. Deux fois par jour il visitait une partie de son troupeau, et le reste du temps il le passait à l’église. Il n’y avait guère de jour qu’il ne prêchât ; la curiosité d’abord lui avait attiré des auditeurs, mais bientôt l’onction persuasive de sa parole, l’éloquence tout apostolique de ses prédications firent une profonde impression sur ces âmes égarées. Doux pour le pécheur, compatissant aux faiblesses humaines, le saint parlait du péché avec une force qui pénétrait les plus endurcis. La foule venait entendre ce prédicateur si différent des prêtres dont la conduite prêchait plutôt le vice que la vertu, ce curé qui n’était point un mercenaire et ne trafiquait point des choses saintes, ce pasteur vraiment doux et humble de cœur, qui visitait les malades, consolait les pauvres, instruisait les petits enfants. A sa voix, sur son exemple, beaucoup de pécheurs se convertirent, les hérétiques eux-mêmes revinrent à la foi. Les désordres avaient cessé; la célébration des saints offices remplaçait les scandales publics, les exercices de charité tenaient lieu de plaisirs. Plus de libertinage, plus de jeux ni de duels ; la piété,’ les bonnes mœurs régnaient dans la ville. En

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quelques mois, Vincent de Paul, aidé d’un autre bon prêtre qu’il s’était adjoint, avait renouvelé à Châtillon les merveilles de Clichy. Son zèle ne s’arrêtait pas à la paroisse. De tous les pays voisins où sa réputation s’était répandue, on accourait à lui; personne ne restait insensible à la vue de cet homme de Dieu, en qui la sainteté se manifestait sous les dehors de la plus tendre bonté; personne ne pouvait résister à la

parole de cet apôtre, plus éloquent avec le seul Evangile de Jésus- Christ que les plus beaux orateurs avec toute la rhétorique des écoles. A Châtillon, comme à Clichy, sa première prédication, sa principale œuvre était la charité.

C’est par la charité qu’il ramenait le plus de pécheurs à Dieu, c’est à la charité aussi qu’il tournait les cœurs de ses convertis. Deux jeunes femmes de qualité, célèbres dans la ville par leurs galanteries, furent les premières à renoncer aux habitudes mondaines pour embrasser le service des pauvres. La parole du saint les avait touchées au fond de l’âme; leur exemple en amena beaucoup d’autres à changer de vie et à se consacrer aux malheureux. Des plus libertins le bon curé faisait les auxiliaires les plus dévoués de son ministère de charité. Il y avait un seigneur voisin, homme de cour, duelliste renommé, qui passait pour un modèle du bon ton et des qualités du parfait gentilhomme. Le comte de Rougemont eut la curiosité de voir un homme dont tout le monde parlait. Il y fut pris. Le saint l’amena promptement à faire une confession générale; la grâce fit le reste. Alors ce gentilhomme vendit sa terre de Rougemont, dont il partagea le prix entre les monastères et les pauvres. « Il se mit, dit un contemporain, dans tous les exercices les plus héroïques de la vie chrétienne. Le château de Chandes, où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux et un hôpital pour tous les pauvres, sains ou malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoin de leurs corps que pour ceux de leurs âmes... Il n’y avait aucun pauvre de ses terres qu’il n’allât visiter lui-même ou servir, ou qu il ne fît \ isiter et servir par ses domestiques lorsqu’il était obligé de s absentei . » Le P. Desmoulins, de l’Oratoire, qui a rendu de lui ce témoignage, ajoute : « Ce bon seigneur était comme ennuyé de

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posséder ce bien, quoiqu’il ne semblât en être que le fermier et pour le faire valoir au profit des pauvres. Sur quoi il me dit un jour les larmes aux yeux : Que ne me laisse-t-on faire ? Et pourquoi faut-il que je sois traité de seigneur et que je possède tant de biens ? M. Vincent, qui le gouvernait pour lors, le tenait, disait-il, dans cette contrainte; que s’il me lâchait la main, je vous assure, mon père, que devant qu’il fût un mois, le comte de Rougemont ne posséderait pas un pouce de terre. Il s’étonnait comment un chrétien pouvait rien garder en propre, voyant le Fils de Dieu si pauvre sur la terre. »

Ce converti était arrivé en peu de temps à la plus haute vertu. Pour y parvenir, il avait suivi le conseil de l’Évangile : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, distribuez-en le prix aux pauvres et suivez-moi. » Ainsi avait fait le comte de Rougemont. Ayant renoncé à tout et à lui-même, l’ancien duelliste n’avait plus au monde qu’une attache, qu’une affection : son épée. « Or, raconte le saint, témoin de ses progrès extraordinaires dans la piété, il me dit particulièrement ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu’un jour, allant en voyage et s’occupant de Dieu le long du chemin, à son ordinaire, il s’examina si, depuis longtemps qu’il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache. Il parcourut les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain; il tourne, il retourne; enfin il jette les yeux sur son épée. Pourquoi la portes-tu ? se dit-il à lui-même. — Quoi ! quitter cette chère épée qui t’a servi en tant d’occasions, et qui, après Dieu, t’a tiré de mille et mille dangers ! Si on t’attaquait encore, tu serais perdu sans elle; mais aussi, il peut arriver quelque riote où tu n’auras pas la force, portant une épée, de ne t’en pas servir, et tu offenseras Dieu derechef. -Que ferai-je donc, mon Dieu? que ferai-je? Un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au cœur r Je ne trouve que cette épée seule qui m’embarrasse. Oh ! que je ne serai plus si lâche de la porter ! Et en ce moment, se trouvant vis-a-vis d’une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée et la rompt et met en pièces sur cette pierre, et puis remonte à cheval et s’en va. » Tel Roland à Roncevaux avait brisé sa Durcindal pour ne

la point voir tomber aux mains des Sarrasins. Mais la charité est plus grande, plus héroïque que la poésie. Tout à Dieu et aux pauvres, le comte de Rougemont rompt son épée pour n’avoir plus rien qui retienne son cœur captif sur la terre.

Ce détachement, cet héroïsme était l’œuvre du curé de Châtillon, qui en donnait le premier exemple. Toutes les conversions qu’il opérait devenaient autant de sources nouvelles de revenus pour les pauvres. Comme son cœur était tout dévouement, tout charité, il rendait le cœur des autres semblable au sien. Rien ne lui résistait. En peu de temps il avait converti un jeune et riche protestant, M. Beynier, dont il s’était trouvé l’hôte, n’ayant point de presbytère à Châtillon. De celui-là aussi on eut plus tard à raconter que : « sa charité était si grande qu’à force de donner, soit aux églises, soit aux pauvres, il devint pauvre lui-même. » Le neveu de ce converti, ramené également par le saint curé à la religion, resta plus de quarante ans l’un des continuateurs des œuvres de Vincent de Paul à Châtillon.

La principale de ces œuvres fut l’établissement d’une association des servantes des pauvres, modèle des confréries de la charité qui couvrirent bientôt la Lrance, et d’où est sorti l’admirable institut des Pilles de Saint-Vincent-de-Paul. Ici encore le saint ne fut que l’instrument de la Providence. C’était son principe qu’il fallait laisser d’abord agir la Providence, et ne mêler que le plus tard possible son action à l’action divine, persuadé que moins il y a de l’homme dans les affaires, plus il y a de Dieu. Il aurait craint de prévenir Dieu en formant des desseins, en prenant l’initiative de quelque œuvre que ce fut; mais Dieu prenait soin de lui marquer lui-même ses volontés et de le mener comme par la main d’une entreprise à l’autre, et il récompensait l’humilité de son serviteur, en donnant aux œuvres les plus petites à leurs débuts les plus grands accroissements.

Comme les missions à Folleville, les confréries de la charité commencèrent a Châtillon par accident et de la manière la plus simple. Le bon curé allait monter en chaire, un jour de fête, lorsqu’une des deux jeunes femmes qu’il avait ramenées à la vertu, madame de la Chassaigne, vint le prier de recommander au sermon une malheureuse

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