AU BAGNE DE MARSEILLE
Emu de pitié envers cet homme, plus malheureux que coupable, Vincent se dévoue et le rend à sa famille désolée. Tableau de M. Bonnat dans l’église Saint-Nicolas-des-Cliamps, à Paris, dix-neuvième siècle.
D’après la gravure publiée par MM. Goupil et Cie, à Paris.
renier et déshonorer, et où la mauvaise disposition de ces misérables enchaînés rendait toutes leurs souffrances inutiles et sans fruits. Étant donc touché d’un sentiment de compassion envers ces pauvres forçats, je me mis en devoir de les consoler et assister le mieux qu’il me fut possible, et surtout j’employai tout ce que la charité put me suggérer pour adoucir leurs esprits et les rendre par ce moyen susceptibles du bien que je désirais procurer à leurs âmes; j’écoutais leurs plaintes avec patience, je compatissais à leurs peines, j’embrassais leurs fers, pour les rendre plus légers, je m’employais autant que je pouvais par prières et remontrances envers les comités et autres officiers, à ce qu’ils fussent traités plus humainement, m’insinuant ainsi dans leurs cœurs pour les gagner plus facilement à Dieu. »
Dans une de ses visites, l’aumônier remarqua un forçat encore jeune, qu’on venait d’amener à la galère. L’infortuné se livrait au plus violent désespoir, à la pensée de la misère et de la honte dans laquelle il laissait sa femme et ses enfants. Vincent apprend de lui qu’il est plus malheureux que coupable; ému de compassion, il pleure sur sa captivité, baise tendrement ses chaines et l’exhorte à la patience. Le désespoir du condamné redoublait. Vincent ayant donné tout son cœur et toutes ses larmes au malheureux, n’avait plus rien à donner que luimême. Il n’hésite pas; sans être vu, il détache les fers du galérien, se met à sa place et le renvoie en liberté. « Le voilà donc, s’écrie Maury dans son panégyrique du saint, confondu avec les forçats, chargé de chaînes, une rame à la main, sous les dehors humiliants d’une victime des lois, victime de la charité ! Qu’il est grand, qu’il est auguste dans son abjection ! — Fers honorables, sacrés trophées de la charité, que n’êtes-vous suspendus aux voûtes de ce temple, comme l’un des plus beaux monuments de la gloire du christianisme ! Vous orneriez dignement les autels de Vincent de Paul, en rappelant à la société les citoyens que lui donne la religion de Jésus-Christ; et la vue de ces chaînes justement révérées comme un objet de culte public, aiderait, de siècle en siècle, notre ministère à lui en former encore de pareils.»
Cet incomparable héroïsme n’était pourtant pas nouveau. « Nous en connaissons plusieurs parmi vous, écrivait le pape saint Clément,
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qui se sont mis dans les fers pour racheter leurs frères, qui se sont livrés à la servitude pour les nourrir du prix de leur liberté. » Un peu plus tard, saint Paulin de Noie s’était vendu pour racheter de la servitude le fils d’une pauvre veuve. Dans l’ordre de la Merci pour la rédemption des captifs, aux trois vœux ordinaires de pauvreté, d’obéis-
L1 HOPITAL DES FORÇATS A MARSEILLE Partie d’an plan de cette ville conservé à la Bibliothèque nationale. Dix-septième siècle.
sance et de chasteté, il s’en ajoutait un quatrième par lequel les frères s’obligeaient à engager jusqu’à leur personne pour la délivrance des esclaves chrétiens. Imitateur de ces magnanimes exemples, A incent de Paul devenait lui -même un nouveau modèle de 1 héroïsme de la charité.
Quoique le gardien retrouvât son compte à cette pieuse substitution, le nouveau galérien ne tarda pas à être reconnu. La fraude était
trop admirable pour être reprochée à son auteur et pour que le libéré n’en reçût pas sa grâce. Rendu à ses fonctions, l’aumônier général des galères s’employa avec plus d’autorité au soulagement corporel et spirituel des forçats. Il fit cesser les mauvais traitements qu’on ajoutait à leur supplice, et adoucit, autant qu’il était en son pouvoir, une si dure condition. Aidé par les aumôniers ordinaires, il s’appliquait surtout à inspirer la foi à ces coupables, afin d’alléger leur malheur par la résignation chrétienne. Ayant gagné leurs coeurs à force de tendresse et de dévouement, il les ramena si bien à la religion qu’en peu de temps le bagne de Marseille, comme les cachots de la Conciergerie, devint un lieu d’édification.
Tout entier à chacune des œuvres auxquelles il plaisait à la Providence de l’appliquer, Vincent de Paul ne songeait qu’à poursuivre sa mission auprès des forçats ; mais le transfert des galères l’obligea à revenir à Paris avec le général de Gondi. En route, s’étant arrêté à Mâcon, il trouva la ville remplie d’affreux mendiants, abrutis par l’ivrognerie et la débauche, et aussi ignorants de la religion que dénués de moyens d’existence. Leur nombre inquiétait les habitants, car on n’osait les réprimer dans la crainte d’une sédition. Vincent eut compassion d’eux, et il entreprit d’apporter quelque remède à leur état. « Comme vrai imitateur du bon Samaritain, dit son premier historien, considérant tous ces pauvres comme autant de voyageurs qui avaient été dépouillés et dangereusement navrés par les ennemis de leur salut, il se résolut, au lieu de passer outre, de demeurer quelques jours à Mâcon pour essayer de bander leurs plaies, et leur donner ou procurer quelque assistance. » Personne ne croyait possible de mettre ordre à ce vagabondage. Quand on connut le projet de l’étranger, et qu’on le vit aux prises avec cette troupe déguenillée, chacun le montrait au doigt par les rues, croyant qu’il n’en pourrait jamais venir à bout. Vincent alla trouver d’abord l’évêque et les magistrats de Mâcon, et leur demanda leur assentiment pour un projet de règlement qui divisait les pauvres de la ville en deux classes, les mendiants et les honteux, et pourvoyait à l’assistance des uns et des autres. Les mendiants devaient s’assembler tous les dimanches à l’église
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pour y entendre la messe et l’instruction, après quoi ils recevaient de l’argent, du pain, des vêtements, du bois en raison de leurs besoins. Défense leur était faite de mendier dans la semaine, sous peine d’être rayés de la liste des distributions. Les pauvres honteux étaient secourus à domicile. Quant aux passants, ils trouvaient un gîte pour la nuit, et le lendemain on les renvoyait avec quelque argent.
Pour la pratique de ce règlement, Vincent établit, à l’imitation des confréries de la Charité, deux associations, l’une d’hommes, l’autre de femmes, chacune pour les pauvres de son sexe, en assignant à leurs membres différents emplois, selon leur aptitude et leur condition. Les uns étaient chargés exclusivement des malades, les autres des valides; ceux-ci devaient instruire et conseiller les indigents, ceux-là avaient pour tâche de rechercher les pauvres honteux. A l’instigation de Vincent, l’évêque, le doyen de la cathédrale, les principaux fonctionnaires ecclésiastiques et civils, les premières dames de la ville et un grand nombre de bourgeois se mirent de l’association. Les membres des deux confréries s’engageaient à se réunir une fois par semaine pour les affaires de l’œuvre, à visiter deux fois les pauvres honteux du quartier, principalement les malades, à pourvoir à leurs besoins spirituels et temporels, et, en cas de mort, à leur sépulture. Le saint étranger avait si bien parlé des avantages de la nouvelle institution pour la ville, et de la facilité de subvenir aux dépenses de la charité en retranchant du superflu de chaque jour, que tous les habitants s’empressèrent d’y contribuer. Les dons de chacun formèrent le premier fonds de l’association ; les collectes hebdomadaires des membres des deux confréries devaient assurer le fonctionnement de l’œuvre. En moins de trois semaines le plan de Vincent de Paul avait reçu son exécution. L’aspect de la ville était changé. Plus de mendiants dans les rues ; trois cents pauvres étaient logés, nourris, visités, instruits et consolés par la charité publique.
Son œuvre faite, Vincent se disposa à partir. Dès que son intention fut connue, les larmes universelles, les témoignages d’estime les plus empressés déterminèrent le saint à partir secrètement pour échapper à une ovation publique de reconnaissance et d’admiration. Ce lut
alors qu’on apprit, au milieu des sanglots du départ, que ce père des pauvres, ce bienfaiteur de la ville, couchait lui-même sur la paille. Les pères oratoriens, dont il était l’hôte à Mâcon, avaient surpris son secret.
L’admirable fécondité des oeuvres de saint Vincent de Paul est le signe providentiel de sa mission. L’acte de charité accompli, pour ainsi dire en passant, à Mâcon, fructifie merveilleusement. L’effet s’en étend bientôt au loin, et moins d'un demi-siècle après, l’assemblée du clergé de France exhortait tous les évêques du royaume à établir dans leurs diocèses des confréries sur le plan de celle de Mâcon. En Vincent de Paul la charité n’était pas moins ingénieuse qu’ardente. L’esprit pratique du saint servait merveilleusement son cœur ; avec un zèle incomparable pour la gloire de Dieu et le bien du prochain, il avait un rare génie d’organisation qui a assuré la durée et le développement de toutes ses entreprises.
A peine Vincent de Paul était-il de retour à Paris, qu’il partait pour Bordeaux où un grand nombre de galères se trouvaient réunies à l’occasion de la guerre contre les calvinistes. La paix de Montpellier lui était une occasion favorable de reprendre les missions commencées à Marseille. Avec l’appui du cardinal de Sourdis, que sa piété, sa charité et son zèle pour l’Eglise faisaient comparer à saint Charles Borromée, le fruit en fut aussi merveilleux que la première fois.
Dans cette capitale de la Guyenne, Vincent de Paul n’était pas loin de son pays natal. A Pouy vivait encore sa vieille mère avec ses frères et ses sœurs, qu’il n’avait pas revus depuis vingt-quatre ans. Vincent se défiait de son cœur; il savait que les œuvres de Dieu sont incompatibles avec les attaches de famille. Le parfait disciple de l’Évangile n’a plus ni père ni mère; mais tous les hommes sont ses frères en Jésus- Christ, et il se doit tout à tous. Cependant Vincent se décida à visiter
sa famille. Qui pouvait mieux que ce grand cœur accorder la nature *
avec l’Evangile? Il revoit les siens, mais pour les fortifier dans la foi, et leur faire aimer leur humble condition. Fils, il donne des baisers à sa mère; prêtre, il va à l’église du village renouveler les promesses de son baptême ; puis, accompagné de tous ses proches, il se rend en
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pèlerinage à la petite chapelle de Notre-Dame de Buglose où, jeune pâtre, il allait si souvent prier. Il y célèbre une messe solennelle, à