LA SŒUR DE CHARITÉ
Mademoiselle Le Gras et Vincent de Paul. — Premiers rapports; premières œuvres. — Institution des Filles de la Charité, servantes des pauvres. — Une nouvelle religieuse. — Conférences. — Règles. — L’Hôtel de Rambouillet et l’Hôtel-Dieu. — Les Dames de la Charité. — Madame Goussault. — Concours des Filles et des Dames de la Charité. — Leurs œuvres multiples. — La veuve dans la primitive Eglise et la Dame de charité dans la société moderne.
Cette humble fille qui s’en va seule par les rues, les yeux chastement baissés, le front couvert d’une coiffe virginale, les mains croisées dans les larges manches d’une robe de bure, un chapelet au côté et une croix sur son cœur, c’est la Sœur de charité. Elle vient de visiter un père de famille sans travail, une pauvre vieille abandonnée, et en échange du lourd paquet de provisions qu’elle a laissé dans la mansarde, elle rapporte, avec l’allègement du cœur, un nouveau zèle qui rayonne sur sa face angélique; ou bien elle se hâte diligemment vers la salle d’asile où l’attend un petit peuple d’enfants mutins, vers l’école qu’elle a quittée un instant pour consoler l’agonie d’une pauvre ouvrière. Le monde entier la connaît, son domaine est l’humanité dans tous ses âges, dans tous ses lieux, dans toutes ses souffrances. Elle règne sur tout par l’empire de la charité. L’impie se tait devant elle, le Turc la vénère, le sauvage à sa vue sent naître en lui des sentiments nouveaux. Elle est l’honneur de notre âge, la plus pure gloire de notre civilisation.
Cette modeste héroïne que la terre admire, c’est la merveille de saint Vincent de Paul, le chef-d’œuvre de la charité. Dieu en fit le présent à la France par la main d’une noble femme qu’il envoya miséricordieusement à son serviteur.
A cette époque si féconde en grandes choses, la femme est mêlée à la plupart des actions de l’homme. A côté des plus saints personnages apparaît la compagne de leurs œuvres. Trois femmes illustres
entre toutes, après avoir passé par le mariage, furent, dans les commencements de ce siècle, les coadjutrices des hommes de Dieu qui fondèrent en France de nouvelles familles religieuses. Le spectacle des sainte Scholastique, des sainte Brigitte et des sainte Claire se renouvela. De même que Dieu avait placé madame de Chantal auprès de François de Sales pour être la mère des Filles de la Visitation, et qu’il avait uni madame Acarie au P. de Bérulle pour l’établissement des Carmélites, ainsi il donna Mademoiselle Le Gras à saint Vincent de Paul.
Fille de Louis de Marillac et de Marguerite Le Camus, et nièce de l’illustre chancelier Marillac, mariée à vingt-deux ans à Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis, puis veuve avec un fils à trente-quatre ans, cette noble femme, douée des plus aimables dons de l’esprit et des charmes de la beauté, s’était consacrée tout entière, quoique faible de corps, à Jésus-Christ dans les pauvres. Il parut tout de suite en elle que « Dieu l’avait donnée à son siècle pour prouver que ni la faiblesse du sexe, ni la délicatesse du tempérament, ni les devoirs même de la société, ne peuvent empêcher une âme d’arriver au plus haut degré de la perfection chrétienne. » Elle avait eu d’abord pour la diriger dans cette voie l’ami de saint François de Sales, Jean-Pierre Camus. Mais l’évêque de Belley, obligé de résider le plus souvent dans son diocèse, ne pouvait donner assidûment ses soins à cette âme si élevée en vertu. Il lui choisit pour directeur celui-là même que saint François de Sales avait donné comme supérieur à ses filles spirituelles. Ce fut peu de temps après son installation au collège des Bons-Enfants que Vincent connut Mademoiselle Le Gras.
La rencontre de ces deux âmes toutes brûlantes de l’amour de Jésus-Christ devait faire jaillir un feu nouveau de charité. A l’école de Vincent de Paul, Louise Le Gras se sentit bientôt un zèle ardent pour les œuvres auxquelles il s’appliquait. Mais le sage directeur l’acheminait comme par degrés à une vocation plus sublime encore. En réunissant la plus pieuse tendresse à la plus parfaite charité, Dieu avait voulu, par le concours de ces deux cœurs incomparables, susciter
LES ŒUVRES
dans le monde une race nouvelle de vierges, engendrées du plus pur dévouement de la femme et du plus fort héroïsme de l’homme ;