‹ Saint Vincent de Paul et sa mission socialeChapitre 61 sur 236 · D’APRÈS LA GRAVURE DE DU CHANGÉ, DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

D’APRÈS LA GRAVURE DE DU CHANGÉ, DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Mademoiselle Le Gras, née Louise de Marillac, était nièce du chancelier Michel de Marillac et du maréchal Louis de Marillac, tous deux victimes de la vengeance de Richelieu après la journée des Dupes. Elle avait été mariée à Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis. — A cette époque, il fallait être femme au moins d'un baron ou d’un chevalier pour mériter le titre de Madame ; Louise de Marillac, n'ayant épousé qu’un écuyer, ne pouvait être appelée que Mademoiselle.

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LES ŒUVRES

la multiplicité des ordres religieux de femmes, l’Église n’avait pas encore eu la sœur de charité. Vierge sans cloître, religieuse dans le monde, modèle de vie contemplative au sein de la vie la plus active, épouse de Jésus-Christ et servante des pauvres à la fois, la sœur de charité est la dernière et la plus merveilleuse invention du génie chrétien. C’est ainsi que saint François de Sales, inspiré par les nécessités du siècle, avait d’abord voulu ses religieuses de la Visitation. Ce que l’illustre évêque de Genève n’avait fait que concevoir, l’humble prêtre devait l’exécuter.

Depuis que Vincent de Paul avait établi la première confrérie de la charité à Châtillon-les-Dombes, il s’en était fondé d’autres en grand nombre, dans les campagnes d’abord, puis dans les villes et même à Paris. Mais, avec l’extension des confréries, l’esprit de la première institution s’altéra; les dames qui s’y étaient engagées, ou se fatiguaient de servir les pauvres, ou étaient empêchées de leur donner les soins assidus et personnels prescrits par les règlements de l’association. A la longue, l’ardeur des premiers jours se ralentissait ; l’assistance des pauvres malades, surtout dans les villes, se changeait en une simple aumône envoyée à domicile ou apportée par des mains mercenaires. Tout le zèle de Mademoiselle Le Gras ne suffisait pas à entretenir partout un dévouement égal aux besoins de l’indigence. Elle faisait part à son saint directeur de la nécessité d’avoir, à côté des dames de la confrérie, de bonnes et pieuses servantes instruites à soigner les malades et à préparer la nourriture des infirmes et des vieillards. Dieu y pourvut.

Un jour, à Villepreux, Vincent de Paul rencontra une pauvre fille au cœur dévoué : jeune, elle s’était appris à lire avec l’aide des passants, en gardant les vaches, et, par piété, elle instruisait à son tour les petits enfants du village. Entendant dire qu’on assistait à Paris les malades, elle s’offrit au missionnaire pour les servir.

Habitué à voir en tout la main de la Providence, Vincent accueillit cette bonne fille et la donna à Mademoiselle Le Gras, qui la prépara et l’envoya dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, où elle mourut de la peste. Telle fut l’origine de l’institut des Filles de la

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Charité. Une petite paysanne, dont Dieu seul sait le nom, en était l’instigatrice. Après elle, d’autres filles de bonne volonté se présentèrent, qui, à l’école de Mademoiselle Le Gras, furent successivement préparées à ce nouvel office de charité. Mais ni la formation n’était assez complète, ni le lien assez fort entre elles et leur directrice, pour que la petite institution donnât des résultats satisfaisants et durables. Mademoiselle Le Gras se proposa à son directeur pour faire de cette formation son œuvre. Préparée elle-même par une longue expérience, elle semblait bien avoir reçu de Dieu la mission de connaître les maux et les nécessités des pauvres, pour être en état d’initier les autres à la pratique des œuvres de miséricorde. Après y avoir réfléchi longuement devant Dieu, selon sa coutume, le saint lui confia quatre pieuses filles pour qu’elle fît leur éducation de gardes-malades et les initiât en même temps aux exercices de la vie spirituelle ; car il lui paraissait impossible de persévérer longtemps dans une vocation si pénible et de vaincre les répugnances de la nature, sans un grand fonds de vertu et surtout sans une union continuelle avec Dieu. C’était le 29 novembre 1 633 que les quatre servantes se réunirent dans la maison de Mademoiselle Le Gras ; c’est de ce jour-là aussi que se forma, dans l’humble noviciat de l’infirmerie et l’épreuve du dévouement l’héroïque phalange des Sœurs de la Charité.

La petite communauté s’accrut bientôt. Douée d’un merveilleux don d’institutrice, Mademoiselle Le Gras formait ses élèves à ce grand art de la charité dans lequel nul n’est maître s’il ne l’a exercé d’abord. Ayant commencé par faire elle -même ce qu’elle enseignait, elle excellait à donner sa science aux autres. Au bout de quelques mois, les premières filles placées sous sa conduite avaient fait l’apprentissage de leur pieuse profession. Les besoins des pauvres les appelaient dans les confréries dirigées par Mademoiselle Le Gras. Toutes les paroisses de la capitale les recherchaient. A leur exemple, d’autres filles, que l’attrait du dévouement sollicitait, vinrent se mettre au noviciat de Saint-Nicolas. Les desseins de Dieu se manifestaient. Sa miséricordieuse providence voulait évidemment le succès d’une œuvre inspirée par la plus douce piété, et à ce signe Mademoiselle Le Gras

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reconnaissait qu’elle avait enfin trouvé sa vocation. Il ne lui restait plus qu’à s’y engager par un voeu irrévocable. Cette fois, loin de

VUE INTÉRIEURE DE l’hÔPITAL SAINT-JEAN, A ANGERS

Premier établissement des Filles de la Charité en province; elles y furent installées en décembre iôdg par Mademoiselle Le Gras. — Saint-Jean d’Angers, transformé récemment en musée, était l’un des trois hôpitaux bâtis par Henri II, roi d’Angleterre, en expiation du meurtre de saint Thomas de Cantorbéry.

s’opposer à un projet l’encouragea, et le 2 5

qu’il avait ajourné jusqu’alors, Vincent de Paul mars i63q, fête de l’Annonciation de la Sainte

Vierge, la sainte veuve se consacrait publiquement à Dieu pour le service des pauvres.

Jour béni ! jour de gloire pour l’Église et de joie pour les pauvres, où, en se consacrant à Dieu dans la vie religieuse, une femme devenait mère de cette angélique compagnie des Filles de la Charité, plus nombreuse aujourd’hui que la postérité des plus illustres races de ce temps, plus glorieuse dans les annales du monde que les armées du grand roi ! Les voilà ces vierges nouvelles qui se multiplient par centaines et par milliers. Aux filles de la campagne viennent se joindre les descendantes des plus grandes familles. De la maison de Saint- Nicolas, elles se répandent dans toutes les paroisses de Paris et d’abord à Saint-Sulpice, appelées par le vénérable M. Olier ; puis de Paris à Angers, à Sedan, au Mans, à Nantes, dans cent villes de France, dans vingt royaumes, par toute la terre enfin. Servantes des pauvres, sœurs de tous les malheureux, elles deviennent aussi les anges gardiens de l’enfance, les mères des orphelins, les filles des vieillards, les institutrices de la jeunesse, les protectrices des fous et des forçats. Infini est le champ de leur charité ; leur vocation n’a d’autre borne que l’extrémité des afflictions humaines. Vincent de Paul les a faites pour toutes les misères, pour toutes les détresses. Ni l’école avec ses ennuis, ni l’hôpital avec ses horreurs ne suffisent à leur dévouement -, elles courent au-devant de la peste aussi bien que sur les champs de bataille, et il n’y a ni climat ni distance qui les arrête.

Dans les premiers temps, l’humble compagnie des sœurs grises, comme le peuple les appela d’abord, n’avait pour établissement que la maison de Mademoiselle Le Gras. Elles s’y formaient à leurs fonctions, avant d’aller desservir les confréries des paroisses et les hôpitaux. Le gain du travail, les aumônes des dames patronnesses et surtout le revenu que le roi et la reine, ainsi que la duchesse d’Aiguillon, avaient assuré à la communauté naissante, suffisaient à son entretien. Vincent dirigeait tout de ses conseils, animait tout de son esprit. Après avoir quitté le village de la Chapelle, où la petite famille s’était établie en second lieu, à cause des avantages que la

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