LA CHARITÉ TRIOMPHANTE
Groupe de marbre attribué à Jean de Pise, au Campo-Santo de cette ville, treizième siècle. — Les Vertus cardinales forment ici le piédestal de la Charité, qui est la reine des vertus chrétiennes. — La Foi sera anéantie par la vision de Dieu, l’Espérance par sa possession, mais la Charité, dont l’objet ne cesse d’être l'amour de Dieu, subsistera toujours.
INTRODUCTION
fkation et la consolation des pauvres, enfin l’exemple et la sanctification du clergé, qui recevait des envoyés de Vincent les leçons et les secours dont il avait besoin, et qui se réchauffait à l’ardeur de leur zèle.
Dans toutes ces missions, le travail était immense; dans toutes, le péril était grand. Ici, il fallait affronter la guerre; là, les persécutions et les avanies ; ailleurs la peste, l’excès des privations et des fatigues ; dans les moins rudes, le climat. L’esprit et le cœur de Vincent soutenaient tout, résistaient à tout. A mesure que le champ de la Mission s’étendait davantage et que la mort peuplait, comme il disait, sa petite communauté du ciel, les novices se présentaient plus nombreux à Saint-Lazare. Pro patribus tuis nati surit tibi filiP. La charité pourvoyait aux dépenses d’hommes comme aux dépenses d’argent. Celles-ci étaient effrayantes. Tous les malheureux de Paris savaient le chemin de Saint-Lazare. Un jour il y vint une nation.
On sait dans quelle désolation inexprimable la Lorraine se trouva plongée par ces guerres qui furent une des hontes, ou pour mieux dire un des forfaits de la politique de Richelieu. Vincent adopta ce malheureux peuple qui mourait de faim. Il lui envoya des missionnaires, et il y ajouta des aumônes qui ne s’élevèrent pas à moins de seize cent mille livres, somme énorme pour le temps, sans compter une immense quantité de vêtements et d’outils.
Pendant la Fronde, il fit la même chose pour la Picardie et la Champagne, réduites au même état par les jeux des princes et des parlementaires. Cette guerre civile, qui paraît comme un amusement dans les mémoires où les frondeurs ont eux-mêmes raconté leurs
prouesses, mettait tout à feu et à sang. Les soldats de la Fronde ne
laissaient rien à envier aux bandes étrangères qui avaient dévasté la Lorraine. Ils tuaient les hommes, ruinaient les maisons, saccageaient
les églises, et laissaient en se retirant les vivants sans pain et les
moitb sans sépulture. La famine et la peste moissonnaient où ils avaient passé.
i. Ps. 4, v. 17.
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INTRODUCTION
Les secours que lu France réclamait n empêchaient point A incent de songer aux souffrances des chrétiens dans les pays barbaresques. Ses envoyés, dont plusieurs souffrirent eux-mêmes la prison et la torture, et perdirent la vie, établirent le culte religieux dans les bagnes, y administrèrent les sacrements, et rachetèrent à Tunis, à Alger, à Bisserte environ douze cents esclaves, qui coûtèrent plus de douze cent mille livres.
A Paris, quel malheureux s’était jamais inutilement montré à lui, et quelle infortune cachée ne savait-il pas découvrir? En même temps, il recevait dans la vaste maison de Saint-Lazare, avec la plus large, on pourrait presque dire avec la plus téméraire hospitalité, quiconque voulait s’y retirer pour penser à Dieu ; non seulement les ordinands, mais les prêtres -, non seulement les prêtres, mais les laïques. Depuis 1 63 5 jusqu’à sa mort, il a reçu ainsi plus de vingt mille personnes, c’est-à-dire environ huit cents par année. Fasse qui pourra le compte des âmes raffermies, consolées, sauvées par ce double torrent d’aumônes spirituelles et matérielles qui coula soixante ans de ses mains et de son cœur !
Mais si les pauvres paysans paraissaient davantage attendrir son cœur, il n’oubliait et n’abandonnait personne, et ne se lassait jamais d’une infortune qui durait trop longtemps. La noblesse ruinée ne lui dut pas moins que les cultivateurs. Une quantité de filles nobles étaient en danger de se perdre par l’excès du besoin, il les recueillit et leur trouva des emplois honorables. Il nourrit pendant de longues années les émigrés lorrains qui étaient venus chercher un asile à Paris, et qui n’y auraient sans lui trouvé que la mort. Il établit pour eux spécialement une société de laïques charitables dont il donna la direction au baron de Renty, et qui a de nos jours fourni le modèle de ces Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, devenues en peu de temps si nombreuses et si populaires qu’il n’y a point d’éloges pour elles plus grand que leur nom.
Ln i < >3q. Mademoiselle Le Gras, une des saintes femmes que dirigeait Vincent de Paul, et trois ou quatre filles chrétiennes qui vivaient chez elle, firent vœu entre les mains du Saint « de servir
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INTRODUCTION
les pauvres, comme elles avaient déjà commencé, tout le reste de leur vie. » Ce fut la Congrégation des Sœurs de la Charité, qui remplirent bientôt la France, que la Révolution supprima, et qui remplissent aujourd’hui la France et le monde. Par l’institution des Sœurs de la Charité, saint Vincent a préparé la secourable merveille de l’apostolat des femmes, qui est devenu dans le siècle où nous sommes 1 une des plus précieuses forces de la religion. Cette création toute nouvelle, et qui parut téméraire à beaucoup de bons esprits, témoigne de la profonde connaissance que à incent de Paul avait du cœur humain, et des merveilles que l’on en peut attendre lorsque l’on sait y cultiver l’amour de Dieu. Mais cette science suprême et sublime, il la possédait parfaitement. On lui disait que les Sœurs de Charité courraient plus de périls que toutes les religieuses qu’on avait vues jusqu’alors. Il répondit que, s’il le fallait, elles auraient plus de vertus; et il leur donna des règlements dont les prescriptions, aussi admirablement observées qu’admirablement sages, ont produit les miracles dont le monde entier, depuis deux siècles, est le reconnaissant témoin. Quel livre de profonde et consolante philosophie on pourrait faire en rassemblant, avec un court commentaire historique, les règles données par les saints aux ordres et congrégations qu’ils ont fondés ! C’est là que l’on verrait d’un seul tableau tout ce qu’il y a, moyennant la grâce de Dieu, de sagesse et de majesté dans l’homme.
Quelques années après, l’homme de Dieu reçut avec angoisse un honneur qui fut infiniment utile à l’Église. Louis XIII mourant lui avait dit que s il revenait à la santé, il ne désignerait jamais un é\èque qui n eût passé trois ans chez lui. Anne d’Autriche, entrant dans la pensée du roi défunt, nomma Vincent membre du conseil de conscience qu elle consultait sur les affaires ecclésiastiques. Il y fut, comme paitout, un prêtre fidèle. Il ne donna jamais un avis contre sa conscience, et plus d une fois il en osa donner qu’on ne lui demandait pas. Son influence dans ce conseil, ses observations, ses résistances aidèrent puissamment à la réforme du clergé. Il fit tout pour Dieu, rien pour lui-même.
Fn 1648, il fonda définitivement l’œuvre des Enfants-Trouvés. «La
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postérité, a dit un évêque du dix-huitième siècle, sera étonnée, comme nos pères l’ont été, de voir dans un seul homme le ministre universel de la Providence, qui a su pourvoir à toutes les misères de toutes les sortes, de tous les âges, de tous les temps. » La plaie des enfants trouvés était sans doute la plus effroyable et la plus inconcevable de cette époque, sous d’autres rapports si cultivée et si brillante. Du temps de l’hôtel Rambouillet et de Voiture, du temps de VAstrée, on exposait, ou plutôt l’on jetait dans les rues de Paris, au coin des bornes, les enfants qui naissaient du vice ou simplement de la misère... « Il en mourait sans baptême, d’autres étaient égorgés pour servir à des opérations magiques ou à des bains sanglants, que la fureur de vivre a quelquefois inventés. » C’était un miracle qu’un enfant abandonné conservât la vie. Vincent osa se charger de cette famille. Il trouva, comme à l’ordinaire, de grands secours dans la charité, un grand zèle parmi les femmes chrétiennes.
Il faut passer sous silence d’autres oeuvres, dont l’énumération nous mènerait trop loin. Nommons pourtant l’hôpital du faubourg Saint- Laurent, fondé avec ce bel ordre, cette douce charité, ce grand respect pour la liberté des pauvres qui brillent en ce moment