VUE DU FORUM ROMAIN AU DIX-SEPTIEME SIECLE
D’après une gravure d'Israël Sylvestre. — C’est au milieu de l’emplacement occupé par le Forum que les Romains abandonnaient les enfants dont ils ne voulaient pas se charger. Ils y périssaient de froid ou de faim étaient dévorés par les chiens ou ramassés par des entrepreneurs de mendicité. Aristote et Platon enseignaient que les enfants nés difformes ne méritaient pas de vivre.
à quoi il cherchait à ramener les diverses œuvres auxquelles il mettait la main.
Après l’affranchissement du christianisme sous Constantin, les transformations sociales avaient amené une nouvelle organisation de la charité. Au ministère des diacres on vit succéder l’établissement de maisons de secours propres aux divers âges et aux divers besoins. Chaque espèce d’infortune eut comme sa demeure particulière. Le mode primitif d’assistance ne suffisait plus. La communauté chrétienne des
SAINT VINCENT DE PAUE
temps de persécution était devenue peu à peu l’empire romain luimême. Avec la multiplication de la pauvreté au sein de l’Église, il fallut trouver de nouveaux modes de secours, en suppléant à l’action individuelle par des fondations capables d’assurer d’une manière permanente l’entretien des pauvres et le soulagement des diverses nécessités.
L’hôpital remonte à ces temps. Il s’appelle de divers noms et prend toutes les formes du besoin; car il y a des maisons spéciales pour le vieillard et pour l’orphelin, pour les enfants trouvés et les malades, des hospices pour les voyageurs, des refuges pour les vierges et les veuves, des asiles pour les mendiants, les infirmes et les incurables. Du premier coup, la charité de l’Église avait tout inventé en ce genre. Toutes ces fondations commencent à la maison de l’évêque, qui est le premier hospice, et s’épanouissent à l’ombre des églises et des monastères. Les maisons de charité partent à la fois de Jérusalem, de Constantinople, de Rome, pour se propager dans tout le monde chrétien. Après le concile de Nicée, qui prescrit d’établir dans chaque ville un lieu ouvert aux étrangers et aux passants, c’est saint Basile le Grand, surnommé par ses contemporains le Prédicateur de l’aumône, puis saint Jérôme, avec sainte Paule et sainte Mélanie, saint Jean Chrysostome, que les lettrés appellent Jean Bouche -d’Or, et les pauvres, Jean l’Aumônier, puis saint Macaire et les autres, qui fondent des hôpitaux célèbres dans le monde entier, où étrangers, infirmes, indigents, lépreux trouvent abri et secours. Les empereurs chrétiens, Théodose et Justinien, en bâtissent à leur exemple. L’Occident imite l’Orient. Le Tibre voit s’élever sur ses bords le magnifique hôpital de sainte Fabiola, la petite-fille de Fabius, qui n’a d’égal que celui que bâtit dans le même temps saint Pammaque, le descendant de Camille. Rome, la ville des Papes, compte autant de diaconies, c’est-à-dire autant de centres d’aumônes et de maisons hospitalières, que de quartiers.
Après les invasions, qui ravagent tout, ces asiles de la miséricorde chrétienne se relèvent et se multiplient. Chaque église, chaque abbaye devient un hospice en même temps qu’une école. Tout ordre religieux
LES ŒUVRES
est un ordre hospitalier. Prêtres et laïques rivalisent d’un saint zèle pour les malheureux. Les fondations charitables, inspirées tantôt par la piété, tantôt par le repentir, constituent aux pauvres des ressources plus abondantes que celles des budgets modernes. Si la misère est parfois grande, grande aussi est le soulagement. En tous temps, des distributions d’argent et de vivres se faisaient à la porte des églises et des monastères ; beaucoup de seigneurs entretenaient près de leur donjon des aumôneries pour les passants et leurs vassaux nécessiteux. L’Europe chrétienne enfin se couvre d’hôpitaux, au-dessus desquels s’élève l’incomparable hôpital romain du Saint-Esprit, la gloire du grand pape Innocent III. Au moyen âge, la France seule en eut jusqu’à vingt mille, auxquels la piété de nos pères avait donné le doux nom de Maisons-Dieu. Des communautés, des confréries les desservaient; les rois eux-mêmes, un Louis le Débonnaire, un Robert le Pieux, un Louis VII, soignaient les malades. Saint Louis avait inauguré l’hôpital de Compiègne en y portant le premier malade dans ses bras; derrière lui marchaient ses fils et ses barons chargés aussi chacun d’un malade. Rien ne paraissait plus grand alors. Aumônerie, maladrerie, léproserie, l’hôpital portait tous les noms, abritait toutes les afflictions, ou plutôt tout était hôpital. Le dévouement des religieux et du clergé, la compassion des fidèles tenaient lieu d’administration de l’assistance publique; l’État ne contribuait au service des pauvres que par les largesses des rois.
Mais la Réforme, avec les guerres de religion, vint ruiner ce bel ensemble d’institutions hospitalières qui offraient, sur tous les points de la France, un refuge aux étrangers et aux voyageurs, une infirmerie aux malades, un asile aux vieillards, un abri aux lépreux et aux pestiférés. Avec les abbayes et les églises que la fureur huguenote détruisait ou saccageait partout sur son passage, tombèrent un grand nombre de ces établissements charitables qui étaient toute la ressource du pauvre. Une misère nouvelle s’était produite à la suite des longues guerres religieuses et civiles. Les villes souffraient comme les campagnes. Partout la mendicité s’était multipliée avec l’indigence. Des abus s’étaient introduits aussi dans l’administration des hospices dont
les bénéficiers détournaient parfois les revenus, et les congrégations de divers genres, attachées au service des maladreries, ne s’acquittaient pas toutes convenablement de leur emploi. Il y avait beaucoup à faire pour la charité, et Vincent de Paul paraissait à temps, à la suite de saint Jean de Dieu et de saint Camille de Lellis qui venaient de fonder, l’un en Espagne, l’autre en Italie, des ordres religieux pour l’assistance des malades et des infirmes. Les transformations sociales, les besoins nouveaux ne permettaient plus de s’en tenir aux anciennes pratiques, à l’initiative privée. L’hôpital s’imposait comme la forme principale de l’assistance des pauvres, comme le fondement des institutions charitables dans la société moderne; mais il lui fallait en quelque sorte un législateur. Si cette centralisation de la charité devait avoir pour l’action catholique et pour le bien spirituel des malades les inconvénients du régime administratif, Vincent de Paul y avait pourvu, en créant un ordre spécial de religieuses les mieux faites pour le service des hôpitaux et en répandant parmi les personnes du monde la pieuse pratique de la visite aux malades. Lui-même avait fait son apprentissage à l’hôpital de la Charité, bâti récemment par Marie de Médicis pour les Lrères de saint Jean de Dieu. Il y allait tous les jours aider les bons religieux. C’est là qu’il avait rencontré le P. de Bérulle, et il y laissa après lui, pour continuateur de ses exemples, l’admirable Claude Bernard, dit « le pauvre prêtre », un des plus grands amis des pauvres.
En même temps donc qu’il suscita autour de lui, par son zèle, par son exemple, un immense mouvement de charité individuelle, et qu’il imprima dans toutes ses œuvres un vigoureux élan à l’association libre, à l’action privée, il travailla aussi plus efficacement que personne au développement et à l’organisation des établissements hospitaliers.
Sa première création en ce genre fut celle des Enfants-Trouvés. Il n’y avait pas un hôpital dans tout le monde païen. Quelle misère aurait-il recueillie quand, pour la plus touchante de toutes, pour la détresse des enfants sans mère, le paganisme n’avait même pas de pitié ? Les législations antiques étaient dures pour les petits, surtout pour les enfants. Avec les effets inhumains de la puissance paternelle
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