LA RENAISSANCE RELIGIEUSE
Le complément des missions. — État du clergé depuis le concile de Trente. — Nécessité d’une réforme. — Les exercices des ordinands. — Saint-Lazare. — La conférence du mardi. — Bossuet. — Les retraites spirituelles. — Le collège des Bons-Enfants. — Vincent de Paul et Olier. — Les séminaires. — Services rendus par Vincent aux ordres religieux. — Réforme générale. — Fondation de communautés religieuses. — Saint - Cyran et le jansénisme.
« Tels sont les pasteurs, tels sont les peuples », disait saint Vincent de Paul. Dans le cours de ses missions, il avait souvent remarqué que l’ignorance et le désordre des populations venaient du dérèglement du clergé. A quoi servait-il dès lors de travailler au salut des gens de la campagne, si le départ des missionnaires les laissait sans soins spirituels et sans bons exemples ? Une oeuvre en appelait une autre. Toute la vie de Vincent de Paul présente ainsi un enchaînement admirable d’œuvres, dont le principe est la parfaite conformité du saint à la volonté de la Providence et qui ont pour lien entre elles son infatigable charité envers le prochain. « Il était nécessaire, pour maintenir les peuples en bon état et conserver les fruits des missions, de faire en sorte qu’il y eût de bons ecclésiastiques parmi eux. » C’est ainsi que le saint fondateur de la Mission expliquait à ses confrères la pensée qu’il avait eue, de joindre la sanctification des ecclésiastiques à l’évangélisation des pauvres et d’en faire la seconde fin de l’institut.
Le clergé avait dégénéré, parce que les moyens de formation lui
manquaient. Au seizième siècle, la plupart des anciennes écoles épiscopales étaient tombées. Les clercs les plus fortunés allaient étudier dans les universités pour en revenir avec des grades, les autres prenaient leurs leçons dans les collégiales et les presbytères. Ce n’étaient point là des institutions de discipline et de piété ecclésiastiques propres à préparer de bons prêtres. Déjà saint Ignace de Loyola, avec les plus vertueux personnages de son temps, s’était efforcé de tirer l’Église d’une situation si favorable aux entreprises des novateurs hérétiques. Le concile de Trente avait mis la réforme du clergé dans la réforme de l’éducation cléricale : l’établissement des séminaires ordonné par la sainte assemblée allait faire un clergé nouveau. En Angleterre, le cardinal Polus, légat apostolique du Saint-Siège, avait devancé le décret du concile, en ordonnant la fondation d’écoles ecclésiastiques dans toutes les églises cathédrales ; saint Charles Borromée s’était fait le promoteur des séminaires pour l’Italie; sous l’influence du grand Pie V et de pieux évêques, l’Allemagne et la Belgique, l’Espagne et le Portugal, la Pologne, la Suisse avaient vu s’élever peu à peu des écoles de science et de piété sacerdotales pour les jeunes clercs. Dans tous ces pays les Jésuites s’étaient consacrés aux séminaires. Restait la France. L’opposition des parlements, les troubles religieux empêchaient les effets du concile de Trente de s’y faire sentir. Cependant plusieurs évêques, le grand cardinal de Lorraine, le cardinal et prince Charles de Bourbon, Ce cardinal de Joyeuse, des conciles, des
assemblées du clergé s’étaient préoccupés de réaliser la pensée de *
l’Eglise, sans que leurs efforts eussent réussi.
Aucun séminaire n’était encore fondé au commencement du dix* septième siècle. Les désordres du clergé s’aggravaient et l’on ne savait plus d’où viendrait la réforme. Heureusement Dieu suscita des saints pour travailler à la régénération de son Église. Pierre de Bérulle fonde l’Oratoire, qui devient comme le séminaire des réformateurs. De là sortent presque en même temps Eudes et Bourdoise, Vincent de Paul et Olier. Chacun d’eux se met à l’œuvre. Le P. de Condren, « le grand homme, et le véritable saint de l’Oratoire français », l’homme incomparable, selon Vincent de Paul, communiquait l’esprit de réno-
L’ACTION
vation à un groupe de disciples fervents ; Bourdoise, restaurateur zélé de la discipline ecclésiastique, établissait la compagnie de Saint-Nicolasdu-Chardonnet pour l’éducation des jeunes clercs et la sanctification des prêtres par la vie commune; Eudes fondait la société de son nom, consacrée à la préparation des aspirants au sacerdoce. Est-ce à Vincent ou à Olier qu’il faut rapporter la gloire de l’institution des séminaires en France? Elle leur appartient à tous deux, mais Vincent de Paul commença, au milieu de beaucoup d’autres travaux, ce qui fut ensuite la tâche particulière d’Olier.
Comme les plus ardents réformateurs de la sainteté de l’Eglise, un dom Barthélemy-des-Martyrs en Portugal, un Charles Borromée en Italie, avaient été en même temps d’admirables modèles de charité, ainsi Vincent de Paul, le père des pauvres, l’organisateur de l’aumône, se montra l’ouvrier le plus zélé de la réforme du clergé. Mais que fallait-il faire d’abord ? L’œuvre nouvelle à laquelle le saint allait s’appliquer, sans autre dessein de sa part que de suivre la volonté de Dieu, se présenta comme d’elle-même. Un vertueux prélat, affligé de l’état de son clergé, le consultait sur le remède à apporter à un si grand mal. « Monseigneur, répondit Vincent, allons droit à la source. Impossible de redresser les ecclésiastiques endurcis dans le désordre, car un mauvais prêtre ne se convertit presque jamais. C’est donc dans les aspirants au sacerdoce, et non dans ceux qui en sont déjà revêtus, qu’il vous faut chercher le principe de la rénovation du clergé. N’admettez aux ordres que ceux en qui vous verrez la science requise et toutes les marques d’une" véritable vocation ; et ceux-là même, préparez-les le plus longtemps possible, pour les rendre de plus en plus capables des fonctions du saint ministère. » Quelque temps après, l’évêque, ayant réfléchi au meilleur moyen de préparer les jeunes ecclésiastiques aux ordres sacrés, disait au saint prêtre : « Pour le moment, je ne puis rien faire de mieux que de les recevoir chez moi, de les y retenir quelques jours, et de les faire instruire pendant ce temps, au moyen de conférences réglées, des choses qu’ils doivent savoir et des vertus qu’ils doivent pratiquer. » C’était le projet de Vincent réalisé. « Oh ! monseigneur, s’écrie-t-il, voilà une pensée qui
est de Dieu, voilà un excellent moyen pour remettre petit à petit tout le clergé de votre diocèse en bon ordre. » Ainsi prenait naissance l’œuvre des ordinands. Vincent de Paul réglait le plan des exercices de la retraite, et, au mois de septembre 1626, il commençait à Beauvais, avec le pieux évêque Potier, les retraites d’ordination qui allaient s’établir partout sur ce modèle.
L’heureuse expérience de Beauvais décida l’archevêque de Paris, sur les instances du P. Bourdoise, à imposer à tous les aspirants aux ordres dans son diocèse la retraite des dix jours ; en même temps il priait Vincent de les recevoir au collège des Bons-Enfants. Ce n’était point là le propre de la Mission, mais son zélé supérieur, toujours disposé à suivre la voie de la Providence, accepta ce nouvel emploi, et bientôt Saint-Lazare, la nouvelle résidence de l’institut, s’ouvrait aux ordinands. Les retraites commencèrent sous la direction du saint prêtre ; il s’en faisait six par an, avec un tel fruit que les pieuses dames de l’entourage de Vincent, la présidente de Herse, la généreuse marquise de Maignelay à leur tête, voulurent contribuer par leurs dons à y faire admettre les ecclésiastiques de tous les diocèses. Tout grandissait avec lui. Son zèle excitait celui des autres, et cette sainte contagion du bien se changeait en libéralités qui venaient étendre encore le domaine de sa charité.
Pour former les siens à ce nouveau ministère, Vincent de Paul s’appliquait à leur en montrer la grandeur et la nécessité. « S’employer pour faire de bons prêtres, leur disait-il, c’est faire l’office de Jésus- Christ qui, pendant sa vie mortelle, semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont les apôtres; ayant voulu, pour cet effet, demeurer plusieurs années avec eux, pour les instruire et pour les former à ce divin ministère. Nous sommes donc tous appelés de Dieu à l’état que nous avons embrassé, pour travailler à un chef-d’œuvre : car c’est un chef-d’œuvre en ce monde que de faire de bons prêtres, après quoi on ne peut penser rien de plus grand ni de plus important. » Mais le saint estimait qu’on ne pouvait répondre à une si sublime vocation que par la plus profonde humilité. Dans les sentiments de bassesse et d’indignité qu’il s’efforcait d’inspirer à ses disciples,
L’ACTION
il puisait les motifs d’une sainte confiance en Dieu. Car, leur disait-il, « Dieu a toujours employé de faibles instruments aux grands desseins. En l’institution de l’Eglise, n’a-t-il pas choisi de pauvres gens ignorants
VUE DE l’ancienne ÉGLISE DE SAINT-LAZARE
D'après une estampe de la Bibliothèque nationale. — Dans cette église avaient lieu, sous la direction de saint Vincent de Paul, de fréquents exercices préparatoires aux ordinations.
et rustiques? Cependant c’est par eux que Notre-Seigneur a renversé l’idolâtrie, qu’il a assujetti à l’Église les princes et les puissants de la terre, et qu’il a étendu notre sainte religion par tout le monde. Il peut se servir aussi de nous, chétifs que nous sommes, pour aider à l’avancement de l’état ecclésiastique à la vertu. Au nom de Notre-
Seigneur, messieurs et mes frères, donnons-nous à lui pour y contri-
buer tous par nos services et par de bons exemples, par prières et par mortifications. »
La modestie, le bon exemple, la prière, la pénitence, tels étaient les moyens que Vincent de Paul leur recommandait comme les plus propres à assurer le succès des retraites des ordinands. A l’époque des ordinations, il formait, entre les communautés religieuses et les Dames de charité, une association de prières pour obtenir de Dieu de bons prêtres. Comme il avait réglé, avec la plus sage expérience, les exercices de la retraite, il avait donné aussi les préceptes de la plus utile prédication. Simplicité de parole, humilité d’intention, c’était toute sa rhétorique. La science de Dieu lui avait fait connaître combien il y avait de vanité et d’inutilité en la plupart de ces discours étudiés et pompeux dont les chaires retentissaient alors. Avec les ordinands comme avec les pauvres, il voulait que l’on se servît d’un langage simple et naturel, pour laisser à la parole de Dieu toute sa force et toute son onction-, «car Dieu, disait-il, est une source inépuisable de sagesse, de lumière et d’amour. C’est en lui que nous devons puiser ce que nous disons aux autres. Nous devons anéantir notre propre esprit et nos sentiments particuliers, pour donner lieu aux opérations de la grâce, qui seule illumine et échauffe les cœurs. 11 faut sortir de soi-même pour entrer en Dieu. Il faut le consulter pour apprendre son langage et le prier qu’il parle lui-même en nous et par nous. Il fera pour lors son œuvre et nous ne gâterons rien. »
Maison de paix, de prière et de recueillement, Saint-Lazare prêchait par lui-même. Ceux qui y venaient en sortaient meilleurs. Pour le jeune clergé, c’était à la fois un lieu de formation au sacerdoce et un séjour d’édification. L’austère réformateur de la Trappe, l’abbé de Rancé, écrivait après une retraite chez les humbles compagnons de Vincent : « J’ai eu grande satisfaction de ces bonnes gens, qui ont bien de la piété. C’est une véritable maison de Dieu ; il ne se trouve point ailleurs un pareil exemple. »
Un des premiers à suivre la retraite des ordinands fut Jean-Jacques Olier, le pieux et célèbre fondateur de Saint-Sulpice. Longtemps le disciple et toujours l’ami de Vincent de Paul, il ne le quitta que pour