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Lettre du 4 mars

484 SAINT VINCENT DK l'AUL.

contentait de percevoir les revenus, et dont on laissait tomber en ruine les bâtiments et les églises. Vincent obtint du conseil qu'on écrivît de la part du roi à tous les procureurs généraux des parlements qu'ils eussent à se rendre parties contre ces bénéficiers injustes, et à les contraindre, par la saisie du temporel, à l'entretien et aux réparations nécessaires.

La simonie et la confidence, renaissant toujours sous les anathèmes de tous les siècles, excitèrent particulièrement son horreur et son zèle. Sollicitations importunes, démissions de grosses abbayes, promesses de pensions, tout était mis en usage par la fureur d'arriver aux prélatures. « Je tremble, disait le saint, qu'un si damnable trafic n'attire la malédiction de Dieu sur ce royaume. » Il commençait par donner des avis charitables à ceux qui s'y engageaient par ignorance ou par une cupidité irréiléchie ; mais, s'ils résistaient à sa charité, ils tombaient sous son inflexible justice. Dès lors, il poursuivait la simonie dans ses routes les plus tortueuses ; il examinait avec un soin scrupuleux les permutations, les résigna • tions, les autres traités où se glissaient la duplicité et la fraude : avait-il enfin découvert le vice infâme, ni respect humain, ni promesses, ni menaces, rien ne l'arrêtait jusqu'à ce qu'il l'eût banni du sanctuaire. Plus d'une fois ii lut en butte aux railleries amères, aux plus noires calomnies. On tâcha de le perdre dans l'esprit de la reine, du ministre et des gens de bien : ce lui était un honneur et une récompense de son zèle. « Vous êtes un vieux fou », lui dit une fois un jeune gentilhomme, qu'il avait sans doute frustré de ses espérances coupables. — « Vous avez raison, mon fils ;>, répondit le saint vieillard en tombant à genoux, « et je vous demande pardon de l'occasion que je puls vous avoir donnée de me dire de telles paroles. » — « Savez-vous bien, monsieur Vincent, ce qu'on dit do

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vous ? » lui demanda un jour la reine en riant. — «. Madame, je suis un grand pécheur ! — Mais vous devriez vous justifier. — On en a bien dit d'autres contre Notre- Seigneur, et il ne s'est jamais justifié. »

Jamais il ne se justifia. Un mauvais ecclésiastique, qu'il avait écarté d'un bénéfice, voulut s'en venger en répandant contre lui des bruits déshonorants. « Si M. Vincent, colporta-t-il chez des personnes de condition, n'a pas été pour moi, c'est que je n'ai pas voulu l'acheter. Mais cet homme, si ennemi de la simonie dans les autres, s'en accommode parfaitement pour lui-même ; et je sais quelqu'un à qui il vient de procurer un bénéfice au prix d'une bibliothèque et d'une bonne somme d'argent. » — Cette fois le saint fut ému, et, dans son premier mouvement, il prit la plume pour écrire une lettre de justification. Mais à peine avait-il tracé quelques mots : « 0 misérable ! se dit-il à lui-même, à quoi penses-tu ? Quoi! tu veux te justifier ! et voilà que nous venons d'apprendre qu'un chrétien, faussement accusé à Tunis, a demeuré trois jours dans les tourments, et enfin est mort sans proférer une parole de plainte, quoiqu'il fût innocent du crime qu'on lui imposait : et toi, tu te veux excuser ! Oh ! non, il n'en sera pas ainsi ! » Et il déchira la lettre commencée. A quelques jours de là, le calomniateur mourait misérablement, et tout le monde y vit une vengeance de Dieu.

Dans ce temps même, des faits de notoriété publique justifiaient assez le plus désintéressé des hommes. Sa maison était épuisée par ses aumônes, et non-seulement il ne demandait rien à la cour, mais il ne faisait et ne permettait aucune démarche pour rentrer en possession de ce qui lui avait été injustement ravi ; bien moins eût-il marché vers la fortune par des voies simoniaques. Un magistrat en grand crédit se donnait alors beaucoup

de mouvement pour procurer une abbaye à son fils qui eu était indigne, et il redoutait surtout l'opposition de Vincent. N'osant le tenter lui-même, il s'adressa à un de ses prêtres, et lui dit : a Que M. Vincent me fasse accorder cette abbaye, et je m'engage, sans démarche de sa part ni d'aucun de sa congrégation, à le faire rentrer dans tous les beaux droits et les beaux revenus dont on a privé Saint-Lazare : je sais parfaitement la voie à suivre pour cela. Que M. Vincent n'ait pas de scrupule, et qu'il ne perde ni le temps de sa faveur, ni cette occasion pour accommoder sa Compagnie. Est-ce que les autres communautés, celle-ci, celle-là, s'en font faute? » A ce beau discours, quand il lui fut rapporté, le saint se contenta de répondre: «Pour tous les biens de la terre, je ne ferai jamais rien contre Dieu ui contre ma conscience. La Compagnie ne périra point par la pauvreté ; c'est par manque de pauvreté plutôt qu'il est à craindre qu'elle ne vienne à périr. »

Le gouverneur d'une ville considérable le pria de lui rendre un bon office à la cour, et lui promit, en récompense, de soutenir les Missionnaires du lieu, dont des personnes puissantes traversaient l'établissement : « Je vous servirai si je puis, répondit-il ; mais pour ce qui regarde l'affaire des prêtres de la Mission, je vous prie de la laisser entre les mains de Dieu et de la justice. J'aime mieux qu'ils ne soient pas en votre ville, que de les y voir par la faveur et l'autorité des hommes. »

La liste dos bénéfices.

Les abus retranchés suivant son pouvoir, Vincent dressa la liste des bénéfices. Il mit en tête, pour les béné-

fices inférieurs qui étaient à peu près à sa seule nomination, les ecclésiastiques de la maison du roi et de la reine, et les aumôniers des troupes qui avaient bien fait leur devoir. La régularité dans des lieux et des fonctions si remplis de danger lui était un gage d'une vertu solide. Sur sa liste était marqué ce que chacun possédait déjà ; puis, selon les besoins et les vacances, il partageait entre eux en consultant leur mérite et une exacte justice distributive.

Quant aux bénéfices supérieurs et aux prélatures, qu'on s'adressât à lui ou qu'on voulût lui imposer des choix, il ne consentit jamais à admettre des indignes.

Un aumônier du roi, d'ailleurs fort homme de bien, était sollicité par sa famille de faire valoir ses longs services à l'effet d'obtenir un évêché. Il s'y résolut d'abord; mais, se rappelant que s'ingérer de soi-même dans l'épiscopat était une marque d'indignité, il eut des scrupules et en écrivit à Vincent. Celui-ci lui répondit :

« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre avec tout le respect que je vous dois, et avec toute l'estime et la reconnaissance que mérite la grâce que Dieu a mise en votre aimable cœur. Gomme il n'y a que Dieu seul qui, dans l'inclination naturelle que les hommes ont de s'élever, ait pu vous donner les vues et les mouvements que vous avez ressentis de faire le contraire, il vous donnera aussi la force de les mettre en exécution et d'accomplir en cela ce qui est le plus agréable : en quoi, Monsieur, vous suivrez la règle de l'Eglise, qui ne permet pas qu'on se pousse soi-même aux dignités ecclésiastiques, et particulièrement à la prélature; et vous imiterez le Fils de Dieu qui, étant prêtre éternel, n'est pas néanmoins venu exercer cet office par lui-même, mais il a attendu que son Père l'ait envoyé, quoiqu'il fût attendu depuis un si

long temps, comme le désiré de toutes les nations. Vous donnerez une grande édification au siècle présent, où par malheur il se trouve peu de personnes qui ne passent par-dessus cette règle et cet exemple. Vous aurez la consolation, Monsieur, s'il plaît à Dieu de vous appeler à ce divin emploi, d'avoir une vocation certaine, parce que vous ne vous y serez pas introduit par des moyens humains. Vous y serez secouru de spéciales grâces de Dieu, qui sont attachées à une légitime vocation, et qui vous feront porter des fruits d'une vie apostolique, digne de la bienheureuse éternité, ainsi que l'expérience le fait voir dans les prélats qui n'ont fait aucune avance pour se faire évêques, lesquels Dieu bénit manifestement en leurs personnes et en leurs conduites. Enfin, Monsieur, vous n'aurez point de regret à l'heure de la mort de vous être chargé vous-même du poids d'un diocèse, qui pour lors paraît insupportable. Certes, je ne puis écrire ceci qu'avec action de grâces à Dieu, de vous avoir éloigné de la recherche dangereuse d'un tel fardeau, et donné la disposition de n'aller pas seulement au-devant : c'est une grâce qui ne se peut assez priser ni chérir. »

Voici un exemple semblable. Un religieux, très-cèlèbre dans son ordre par sa régularité, au dehors par son éloquence, lui écrivit un jour pour lui représenter ses longs travaux, l'austérité de sa règle, la diminution de ses forces et la crainte de ne pouvoir plus continuer longtemps ses services à Dieu et à l'Eglise. « Mais, ajouta-t-il, si la cour me faisait suffragantde l'archevêché de Reims, dispensé, comme évêque, du jeûne et des autres austérités religieuses, je pourrais prêcher longtemps encore avec vigueur et fruit. Je vous prie, comme mon ami, de m'en dire votre sentiment, et, s'il m'est favorable, de m'aider à obtenir la nomination du roi, auprès de qui je suis sûr

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d'être appuyé par des personnes qui ont à la cour crédit et autorité. »

Le sourire qui naît à la lecture de cette lettre est une suffisante réponse aux illusions de ce bon religieux. Voici celle que lui fit Vincent. Il lui témoigna d'abord, selon sa coutume, toute sorte d'estime et d'affection pour sa personne et pour son ordre, le félicita de ses talents et de ses vertus ; et il ajouta: « Je ne doute point que Votre Révérence ne fît merveille dans la prélature, si elle y était appelée de Dieu ; mais ayant fait voir qu'il vous voulait en la charge où vous êtes, par le bon succès qu'il a donné à vos emplois et à vos conduites, il n'y a pas d'apparence qu'il vous en veuille tirer : car, si la Providence vous appelait à l'épiscopat, elle ne s'adresserait pas à vous pour vous le faire rechercher ; elle inspirerait plutôt à ceux en qui réside le pouvoir de nommer aux charges et dignités ecclésiastiques de vous choisir pour celle-là, sans que vous en fissiez aucune avance, et alors votre vocation serait pure et assurée. Mais de vous produire vous - même , il semble qu'il y aurait quelque chose à redire, et que vous n'auriez pas sujet d'espérer les bénédictions de Dieu dans un tel changement, qui ne peut être ni désiré ni poursuivi par une âme véritablement humble comme la vôtre. Et puis, mon Révérend Père, quel tort feriez-vous à votre saint ordre, de le priver d'une de ses principales colonnes, qui le soutient et qui l'accrédite par sa doctrine et par ses exemples ! Si vous ouvriez cette porte, vous donneriez sujet à d'autres d'en sortir après vous, ou pour le moins de se dégoûter des exercices de la pénitence : ils ne manqueraient pas de prétexte pour les adoucir et diminuer, au préjudice de la règle : car la nature se lasse des austérités ; et, si on la consulte, elle dira que c trop, qu'il se faut épargner pour vivre longtemps et pour servir Dieu davantage ; au lieu que Nofcre-Seigneur a dit :

a Qui aime son âme la perdra/et qui la hait la sauvera. » Vous savez mieux que moi tout ce qui se peut dire sur cela, et je n'entreprendrais pas de vous en écrire ma pensée, si vous ne me laviez ordonne. Mais peut-être que vous ne prenez pas garde à la couronne qui vous attend : 0 Dieu, qu'elle sera belle ! Vous avez déjà tant l'ait, mon Révérend Père, pour l'emporter heureusemeut ; et peutêtre ne vous reste-t-il plus que peu de chose à faire : il faut la persévérance dans le chemin étroit où vous êtes entré, lequel conduit à la vie. Vous avez déjà surmonté les plus grandes difficultés : vous devez donc prendre courage et espérer que Dieu vous fera la grâce de vaincre les moindres. Si vous m'en croyez, vous cesserez pour un temps les travaux de la prédication, afin de rétablir votre santé. Vous êtes pour rendre encore beaucoup de services à Dieu et à votre religion, qui est une des plus saintes et des plus édifiantes qui soient en l'Église de Jésus-Christ. »

Auprès des laïques eux-mêmes, les conseils si sagement chrétiens de Vincent triomphaient quelquefois de l'ambition et de la cupidité. Le secrétaire d'État Chavigny ayant perdu son second fils, pourvu d'une bonne abbaye, la famille s'employa pour la faire passer au troisième, âgé seulement de cinq ou six ans. Dieu donna à Vincent la force de résister à toute sollicitation. Édifié d'une telle conduite et revenu à de meilleurs sentiments, Ghavigny lui-même l'alla trouver et lui dit : « Je ne vous en veux pas de votre résistance ; au contraire, si vous aviez consenti aux désirs de ma femme, vous m'auriez scandalisé, je vous aurais tenu à mépris et j'aurais refusé le brevet de nomination 4. »

Une fois* ayant remarqué qu'un seigneur, d'abord son

1. Lettre de Vincentà d'Hoigny, à lluine, du y juillet 1615 ; Sumtn , p. 123,

ami, ne lui témoignait plus qu'aversion, ill'alla trouver: « Monsieur, lui dit-il avec un visage serein, je suis assez misérable pour vous avoir donné quelque mécontentement, sans en avoir eu aucun dessein ; et, ne sachant en quoi, je viens vous supplier humblement de me le dire, afin que je répare ma faute. » Devant tant de franchise et d'humilité, le seigneur n'osa se plaindre et revint à sa première amitié.

Ainsi fit le saint envers un religieux qui lui gardait rancune. Il s'habillait aux Bons-Enfants pour dire la messe, lorsque lui vint à l'esprit le mot de l'Évangile (Math., V, 23): « Si, offrant votre don à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez votre don, et allez d'abord vous réconcilier avec lui. » Soudain, il quitte les ornements sacrés, se rend auprès du religieux, se répand devant lui en excuses, en professions d'estime pour sa personne et pour son ordre, et revient à l'autel offrir le sacrifice de réconciliation et d'amour.

S'il ne réussissait pas du premier coup, son ingénieuse charité finissait toujours par trouver quelque moyen de désarmer la haine. S'étant jeté aux pieds d'un supérieur de communauté religieuse pour lui demander pardon d'une offense chimérique, il s'était vu repoussé avec mépris et injures, et s'était retiré joyeux d'avoir été maltraité pour l'amour de la justice. A quelques jours de là, quelques ornements manquant à Saint-Lazare, c'est à ce supérieur même, comme à son meilleur ami, qu'il en envoie emprunter. A une telle requête, le supérieur, confus et touché, s'écrie: « C'est à ce coup que je reconnais l'homme de Dieu ! » Les ornements partent, il les suit, et bientôt lui et le saint prêtre sont aux pieds et dans les bras l'un de l'autre.

Vincent de Paul ne trouvait pas toujours des âmes aussi

accessibles aux sentiments chrétiens. Rarement, en particulier, il voyait accepter ses invitations de renoncer à l'ambition des dignités ecclésiastiques. Alors, s'il le pouvait, il gardait le silence et ne portait pas les sollicitations au conseil. C'est ainsi qu'un jeune homme, ayant pris la tonsure et l'habit ecclésiastique uniquement pour succéder à un de ses parents dans une riche abbaye, il refusa pendant deux ans d'en parler à la reine. Le jeune homme finit par lui donner raison, car il entra dans le monde et avoua qu'il n'avait eu d'autre vocation pour l'Eglise que le désir d'en toucher les revenus l.

Il ne s'en tirait pas ordinairement à si bon marché, particulièrement avec les grandes dames. L'une d'elles l'ayant prié d'obtenir du roi un bénéfice pour un de ses enfants : « Excusez-moi, Madame, lui répondit-il, si je ne me mêle pas de cette affaire. » Étonnée d'abord d'être moins favorablement accueillie d'un pauvre prêtre que des plus grands seigneurs, puis emportée par l'orgueil et la passion : « Vraiment, Monsieur, lui dit-elle, on se peut passer de vous, et je saurai bien arriver par d'autres voies. Je vous faisais trop d'honneur de m'adresser à vous, et on voit bien que vous ne savez pas encore de quelle façon il faut agir avec les femmes de ma qualité ! » Vincent ne répondit plus que par un silence dont les injures mêmes ne le purent tirer. En cas semblable, s'il ajoutait quelque chose, c'étaient ces simples mots : « Madame, nos règles et ma conscience ne me permettent pas de vous obéir en cela ; c'est pourquoi je vous supplie très-humblement de m'en excuser. » Ou bien c'était un argument personnel qu'il opposait au solliciteur, comme à ce magistrat d'une cour souveraine, qui, l'ayant rencontré dans la rue, le voulut mettre dans ses intérêts:

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