SERVICES S RELIGIEUX
religion imaginaire, et vivent dans Je dérèglement. C'est pourquoi j'estime que telles personnes ne sont point en sûreté de conscience, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous préserve d'une telle légèreté. »
Ainsi, ce n'était pas aux communautés seulement, c'était encore, aux particuliers, que Vincent aimait à rendre ses bons offices. Tous le consultaient, qu'ils voulussent entrer dans une religion, ou en sortir pour passer dans une autre. Rarement, à moins de désordre dans une communauté, il permettait le changement. Par la lettre suivante on peut juger des autres, et aussi des humbles et charitables précautions à l'aide desquelles il faisait passer les reproches ou les conseils sévères : « J'ai vu votre lettre, mon révérend Père, avec respect et, certes, avec confusion, de ce que vous vous adressez au plus sensuel et au moins spirituel des hommes, et reconnu tel d'un chacun. Je ne laisserai pas néanmoins de vous dire mes petites pensées sur ce que vous me proposez, non pas par manière d'avis, mais par la pure condescendance que Notre-Seigneur veut que nous rendions à notre prochain. J'ai été consolé de voir les attraits que vous avez à l'union parfaite avec Xotre- Seigneur ; votre fidèle correspondance pour cela, et les caresses dont sa divine bonté vous a souvent prévenu ; les grandes difficultés et contradictions que vous avez rencontrées dans les divers états par lesquels vous avez passé, et enfin le singulier amour que vous avez pour cette grande maîtresse de la vie spirituelle, sainte Thérèse.
« Or, encore que tout cela soit ainsi, je pense néanmoins, mon révérend Père, qu'il y a plus de sûreté pour vous de demeurer dans la vie commune de votre saint ordre et de vous soumettre entièrement à la direction de votre supérieur, que de passer à un autre, quoique saint :
1° parce que c'est une maxime que le religieux doit aspirer à s'animer de l'esprit de son ordre, car autrement il n'en aurait que l'habit ; et comme votre saint ordre est reconnu des plus parfaits de l'Église, vous avez une plus grande obligation d'y persévérer et de travailler pour en prendre l'esprit, en pratiquant les choses qui vous y peuvent faire entrer ; 2° c'est une autre maxime que l'esprit de Notre-Seigneur agit doucement et suavement, et celui de la nature et du malin esprit, au contraire, âprement et aigrement ; or, il paraît, par tout ce que vous me dites, que votre manière d'agir est âpre et aigre, et qu'elle vous fait tenir avec trop d'arrêt et d'attache à vos sentiments contre ceux de vos supérieurs, à quoi même votre complexion naturelle vous porte. Selon cela, mon révérend Père, je pense que vous devez vous donner de nouveau à Notre-Seigneur pour renoncer à voire propre esprit, et pour accomplir sa très-sainte volonté dans l'état auquel vous avez été appelé par sa providence. »
C'est dans le même sens qu'il répondit à un religieux docteur en théologie, qui, mécoutent de sa religion, en voulait porter plainte à Rome par son entremise : * Je compatis, mon Révérend Père, à vos peines, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous en délivre ou qu'il vous donne la force de les porter. Comme vous les endurez pour une bonne cause, vous devez vous consoler d'être du nombre de ces bienheureux qui souffrent pour la justice. Prenez patience, mon révérend Père, et la prenez en Notre-Seigneur qui se plaît à vous exercer : il fera que la religion où il vous a mis, qui est comme un vaisseau agité, vous conduira heureusement au port. Je ne puis recommander à Dieu, selon votre souhait, la pensée que vous avez de passer dans un autre ordre, parce qu'il me semble que ce n'est pas sa volonté. Il y a des croix partout, et votre
âge avancé vous doit faire éviter celles que vous trouveriez en changeant d'état. Quant à l'aide que vous désirez de moi pour procurer le règlement dont il s'agit, c'est une mer à boire. C'est pourquoi je vous supplie trèshumblement de me dispenser de faire présenter à Rome vos propositions. »
La charité de Vincent de Paul s'étendait au temporel comme au spirituel des communautés religieuses. A lui encore elles s'adressaient, et il s'y employait avec empressement, pour percevoir leurs rentes sur les domaines du roi, si difficiles à recouvrer dans les temps de troubles politiques. Il se faisait leur solliciteur auprès de la reine et du cardinal ; il les protégeait, particulièrement sur les frontières, contre les entreprises des gens de guerre ; il les maintenait toutes en la jouissance des dons et des privilèges qui leur avaient été accordés en des temps meilleurs.
De tous les points du monde on recourait à lui. Ainsi, en 1658, un capucin, nommé le P. Sylvestre, vint du Mont-Liban à Paris, pour y chercher secours contre les vexations que les chrétiens maronites avaient à souffrir des Turcs. Il s'agissait d'obtenir la déposition du gouverneur du Liban, homme avare et brutal, et la nomination d'un homme considéré dans le pays, favorable aux chrétiens. Pour en venir à bout, disait-il, il ne fallait que douze mille écus ! et il les venait demander à la charité d'une ville elle-même épuisée.
Il s'adressa naturellement à Vincent de Paul, et lui remit un Mémoire. A la prolixité près, le saint trouva le Mémoire « fort bien fait, affectif, et très-propre à inspirer des sentiments de compassion. » Lui-même, qui en ressentait pour tous les besoins, était fort désireux de venir en aide à un peuple si attaché à l'Église romaine au sein même de l'infidélité, Mais, objecta-t-il, au
P. Sylvestre : « Les Turcs sont insatiables ; plus on leur donne, plus ils demandent ; quand les pa uvres chrétiens ont bien payé une année, ils sont plus maltraités l'année suivante, parce que leurs tyrans s'imaginent que ce qu'ils ont donné une fois, ils le peuvent toujours donner ; d'ailleurs, il n'y a rien de stable dans les emplois qui dépendent du Grand Seigneur; partie de gré, partie de force, il dépose souvent ses vizirs, dont le changement est suivi presque toujours de celui des ministres inférieurs, surtout des ministres modérés, tels que celui qu'on propose pour le Liban ; et ainsi on court risque de faire une grande dépense et d'en tirer peu de fruit. Je ne vous dis ceci, mon Révérend Père, ajouta le saint, que parce que vous avez souhaité que je vous découvrisse mes sentiments ; je le fais pour les soumettre entièrement aux vôtres, et non pour me dispenser de vous servir : car je me ferais un plaisir de contribuer d'une drachme à votre pieuse entreprise ; et cela pour notre consolation, pour le salut de nos frères et pour la gloire de notre commun Maître. »
En effet, Vincent proposa l'affaire à son Assemblée de Dames, et il le fit avec tant d'intérêt, que le P. Sylvestre emportait bientôt de Paris des lettres de change de la valeur des douze mille écus nécessaires au soulagement des chrétiens d'Asie.
On voit assez désormais son zèle et son affection pour les communautés, zèle humble et désintéressé qui, dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes, les lui faisait toujours préférer aux siennes. Il recommandait à ses prêtres et à ses Filles delà Charité estime et respect pour toutes, sans jamais ouvrir leur esprit à l'envie, à la jalousie et à la rivalité. « Parlez-en toujours, leur disait-il, avec toutes sortes de témoignages d'honneur ; approuvez ouvertement tout ce qu'elles font, et ue condarr-
nez rien à leur conduite ; si vous croyez avoir à vous en plaindre, n'en dites jamais de mal ni en chaire, ni en conversation, ne prenez pas parti contre elles, mais cherchez l'occasion de les servir, et témoignez-leur en toute rencontre votre bonne volonté. »
Ainsi il agissait pour sa part, et il aimait à faire retomber sur d'autres les honneurs et les avantages qu'on lui offrait à lui-même. Un ecclésiastique d'Anjou, voulant fonder une communauté de prêtres dans un de ses bénéfices, lui demanda quelques Missionnaires pour l'aider cà cet établissement : il le renvoya aux prêtres de Saint-Sulpice ou de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet : « Ce sont, lui répondit-il, deux saintes communautés qui font de grands biens dans l'Église, et qui étendent beaucoup les fruits de leurs travaux... Elles sont plus propres et plus capables que nous pour commencer et perfectionner cette bonne œuvre que vous avez tant à cœur. »
C'est encore aux prêtres de Saint-Sulpice qu'il conseilla à une dame d'appliquer le revenu d'une fondation faite par les seigneurs ses ancêtres pour former de bons ecclésiastiques : « Si vous faites, Madame, cette application, vous devez tenir pour certain qu'elle sera exécutée en la manière que ces seigneurs ont désiré pour l'avancement de l'état ecclésiastique. Et s'il vous plaît pour cela vous informer des biens qui se font à Saint-Sulpice, vous pourrez en espérer de semblables, lorsque cette communauté sera établie en ce lieu-là, puisqu'elle est animée partout d'un même esprit, et qu'elle n'a qu'une seule prétention, qui est la gloire de Dieu. »
Telles étaient son estime et son affection pour Saint- Sulpice, dont, vers le même temps, il donna une preuve héroïque. Il s'était entremis avec succès, en 1642, pour faire conférer à l'abbé Olier la cure de Saint-Sulpice. Or, trois ans après, Julien de Fiesque, qui l'avait rési-
gnée, poussé par des amis et des parents avides, voulut revenir sur ses pas et rentrer en possession de son bénéfice. Il accusa, dans un factum, le résignataire d'en être Tinjuste détenteur, en vertu d'une permutation nulle et obtenue par surprise. Munis de cette pièce, les ennemis d'Olier, c'est-à-dire les libertins et les femmes perdues, auxquels s'unirent, hélas ! quelques anciens prêtres de la paroisse, ameutèrent contre lui la populace et une tourbe de laquais et de valets. Le jeudi après la Pentecôte, 8 juin 1645, les émeutiers envahirent le presbytère, se saisirent du curé, le chargèrent de coups et d'injures, et le traînèrent ainsi dans les rues voisines. Informé du tumulte, saint Vincent survient en toute hâte, résolu de défendre la vie de son ami au péril de la sienne. En effet, la fureur de la plèbe se détourne sur lui. On savait la part qu'il avait prise à la résignation ; les gens perdus de vices se rappelaient qu'il avait été le promoteur et l'âme de cette Mission du faubourg Saint-Germain qui leur avait enlevé tant de complices et de victimes. Sans respect pour l'âge du saint vieillard, pour son caractère et sa vertu, sans reconnaissance pour les immenses services de ce père du peuple, on l'accable de reproches, on va même jusqu'à le frapper. Vincent ne profère pas une plainte, et se contente de répéter: « Frappez hardiment Saint-Lazare et épargnez Saint-Sulpice. » Il se réjouit de servir ainsi de paratonnerre à son ami ; il est heureux, il triomphe, quand il voit quelques amis d'Olier qui, profitant de cette dérivation de la fureur populaire, l'arrachent au tumulte et l'emmènent au palais di Luxembourg. Il se retire alors au milieu des huées di peuple, bénissant Dieu d'avoir affronté la persécutior pour la justice et l'amitié. Mais il n'était pas au bout de ce rôle de chrétienne substitution. L'affaire fut portée ai conseil d'État. Là, on rejeta sur lui tout le blâme de h
sédition. Le souvenir de la Mission de Saint-Sulpice, le titre de Missionnaires que prenaient alors les Sulpiciens, la confusion qu'on faisait souvent entre les prêtres de la conférence et les prêtres de la Mission, tout cela donnait lieu à plusieurs de regarder Vincent comme le supérieur d'Olier, et les disciples de celui-ci comme des membres de sa propre congrégation. Aussi, la première fois que Vincent alla au Conseil de conscience après la journée du 8 juin, il y fut accueilli par des murmures et des reproches presque universels. Courtisans, ministres d'État, princes même, tous censurèrent vivement sa conduite. Il n'avait qu'un mot à dire pour se mettre à couvert de ce blâme : a Les prêtres de Saint-Sulpice sont tout à fait étrangers à ma conduite et à ma Congrégation. » Avec quel empressement il l'eût dit, ce mot, si on lui avait attribué le bien fait par Olier et ses disciples ! Mais il s'agissait de prendre part à une persécution : il se garda bien de décliner la solidarité qu'on faisait peser sur lui. Il embrassa donc la cause d'Olier et de ses prêtres comme sa cause personnelle, et il la défendit avec plus de chaleur qu'il n'eût fait les intérêts de sa Congrégation. La vérité fut bientôt connue. Alors on s'étonna, on admira ; et comme on lui demandait comment il s'était exposé, contre toutes les règles de la prudence, à compromettre pour d'autres sa personne et les siens : « Je n'ai fait que mon devoir, répondit-il tout simplement. Tout chrétien devait agir de la sorte en suivant les maximes de l'Évangile *. » Les saintes entreprises d'un bon prêtre ne lui paraissaientpas un ouvrage particulier, mais comme un bien public que tous devaient conserver et défendre.
Voilà pourquoi il fut fidèle à Olier jusqu'à la mort.
i. Vie de M. Olier, t. I, pp. 543 et suivantes.
52 i SAINT VINCENT DE PAUL.
Il le visita plusieurs fois pendant sa dernière maladie, ef. il lui ferma les yeux le 2 avril 1657. Quatre jours 5, il écrivait à Jolly, supérieur de la Mission de ae : « 11 a plu à Dieu de disposer de M. l'abbé Olier, qui a établi le séminaire de Saint-Sulpice, et de qui Notre-Seigneur s'est servi pour beaucoup de bonnes res. J'ai eu le bonheur de me trouver auprès de lui lorsqu'il a rendu l'esprit: ce fut le lundi de Pâques. » Désormais, et jusqu'à sa propre mort, il l'invoqua comme un saint et demanda à Dieu plusieurs grâces importantes par son intercession. Nous le savons par une lettre qu'il écrivit à mademoiselle d'Aubray, fille du lieutenant civil et nièce d'Olier, qui l'avait consulté sur sa vocation. Cette lettre est du 26 juillet 1660, c'est-àdire antérieure de deux mois seulement à la réunion des deux amis dans le sein de Dieu. En attendant, il tâcha de consoler les enfants delà perte de leur père, et l'on a tout lieu de croire que les paroles suivantes, recueillies de la propre main de l'abbé de Bretonvilliers, second supérieur de Saint-Sulpice, sont un fragment d'une de ses touchantes allocutions : « J'aurais voulu, mes chers frères, voyant l'affliction dans laquelle vous êtes plongés par la mort de votre cher père, vous le rendre pour essuyer vos larmes. Mais, ne pouvant vous donner son corps vivant, j'ai cru devoir vous présenter son esprit qui est la meilleure partie de lui-même. La terre conserve son corps, le ciel son âme, son esprit est pour vous ; et si Dieu l'a jugé digne d'être mis dans son para" dis avec les anges, vous ne devez pas le trouver indigne d'avoir place aussi dans vos cœurs. Il aura volontiers quitté son corps, pourvu que son esprit puisse habiter en vous : c'a été tout son désir et son souhait pendant sa vie ; après sa mort vous pouvez le rendre content. 11 était dit dans la loi que, si un frère mourait sans en-
fants, son autre frère devait suscitare semen. Votre père, que je peux aussi appeler votre frère à cause de son âge (Oiier avait moins de quarante-neuf ans), est mort, pour ainsi dire, sans enfants; vu le désir qu'il avait de convertir tout le monde et de sanctifier le clergé. Il vous a laissé son épouse, qui est cette maison sainte, qu'il a acquise par son sang, par sa mort, étant mort en lui voulant donner la vie. Suscitez-lui des enfants, faisant connaître Jésus, et lui assurant, s'il y a moyen, autant de serviteurs qu'il y a d'hommes, et lui donnant autant de saints sacrificateurs qu'il y a de prêtres dans l'Église : Fac secundum exemptar quod tibi in monte moastratum est. »
Il ne s'en tint pas à ces consolations et à ces pieux conseils. 11 s'associa plusieurs fois aux prêtres de Saint- Sulpice, pour aviser avec eux aux moyens de maintenir et de perpétuer l'œuvre de leur instituteur. Il les fortifia dans le dessein de ne pas abandonner le séminaire, et il présida l'assemblée du 13 avril 1657, pour le choix du successeur d'Olier. Il y assistait au nom et de l'autorité de Henri de Bourbon, évêque de Metz et abbé de Saint-Germain, supérieur de la communauté de Saint-Sulpice. Le prélat lui avait écrit : « J'ai été averti de la perte de M. Olier, supérieur du séminaire du faubourg Saint-Germain ; et comme ces messieurs n'ont point voulu procéder à une nouvelle élection sans me le faire savoir, et m'ont fait l'ouverture de vous prier de vouloir les assister dans cette occasion, et autoriser de votre présence une action qui n'a d'autre but que la plus grande gloire de Dieu, je vous conjure, pour l'amour de moi, de ne leur point refuser ce secours, espérant que Dieu favorisera leur dessein et que vous serez le moyen dont il se servira pour y parvenir. » Non-seulement saint Vincent de Paul assista à l'élection deBretonvilliers,
désigné, du reste, par l'abbé Olier avant sa mort, mais il signa le premier l'acte qui en fut dressé par les notaires, selon la coutume du temps *.
Services rendus aux communautés de femmes. La Visitation.
Ce qu'il fit pour les religieux, il le fit en même temps pour les communautés de filles.
Il était rentré, à son retour de Ghàtillon, dans la maison de Gondi, lorsqu'il connut saint François de Sales, venu à Paris pour accompagner le cardinal de Savoie. Ces deux hommes se devinèrent aussitôt, et une estime, une charité réciproque les unit désormais jusqu'à la mort. Pour Vincent, la douceur, la modestie, la majesté de François de Sales lui retraçaient une vive image de Jésus-Christ conversant parmi les hommes; et François de Sales publiait à son tour qu'il n'avait pas connu de plus digne, de plus saint prêtre que M. Vincent *. Il s'établit entre eux une aimable familiarité. C'était à Vincent que François aimait à ouvrir son âme, et il lui racontait ses démarches, ses succès, et aussi les saintes ruses de son humilité. Dès son arrivée à Paris, où sa réputation d'éloquence l'avait précédé, on était
1. Vie de M. Olier, t. II, pp. 483 et suivantes. — La plupart de ces faits sont également racontés ou indiqués dans la lettre de Leseha supérieur général de St-Sulpice, à Clément XI, en date du 11 août
2. Ce mol de saint François de Sales sur saint Vincent de Paul est rapporté dans la lettre de l'évêque d>-. Tulle à Clément XI, du 21 mars 1706, comme ayant été souvent entendu parCocqueret, docteur] de buruuune.
venu l'inviter à prêcher pour le 11 novembre, fête de saint Martin, dans l'église des prêtres de l'Oratoire. A cette nouvelle, toute la ville s'émut. Le roi, les deux reines, des évêques, des savants, toutes les classes de la société enfin voulurent entendre un prédicateur si renommé. Aussi la foule fut tellement compacte dans l'église le jour du sermon, que l'orateur, arrivé après les autres, ne put entrer que par une fenêtre à l'aide d'une échelle qu'on lui fit passer. On s'attendait à un discours digne d'un tel auditoire et d'un tel orateur. Le saint, qui s'en aperçut, résolut aussitôt de tromper ce grand monde au profit de sa vertu, et il se borna à réciter simplement la vie de saint Martin. A peine descendu de chaire, il vint raconter cela à Vincent et à Madame de Chantai, et il leur dit avec son aimable sourire : « Oh ! que j'ai bien humilié nos sœurs, qui s'attendaient que je dirais merveille en si bonne compagnie ! Il en est une qui a souffert particulièrement, car elle était assise auprès d'une demoiselle postulante qui disait pendant que je prêchais : « Voyez un peu ce maroufle et ce montagnard, comme il prêche bassement ! Il fallait bien venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit, et exercer la patience de tant de monde '. »
Madame de Chantai et quelques sœurs de la Visitation étaient donc déjà à Paris. En effet, François de Sales y avait mandé la sainte fondatrice pour y établir une maison, qui, en raison de mille obstacles, ne put être ouverte que le 1" mai 1619, d'abord au faubourg Saint- Michel, et bientôt rue Saint- Antoine. C'est Vincent que François en nomma le premier supérieur. Choix infini-
1. Lettre de Vincent à Martin, supérieur de la Mission de Turin, du 26 novembre 1655. — Vie de saint François de Sales, par M, (Hamon), t. IT, p. 195.
ment honorable de la part d'un homme qui avait coutume de répéter qu'il faut choisir un directeur entre dix mille ; qu'il en est moins qu'on ne pourrait dire qui soient capables de cet emploi. Il avait donc reconnu dans Vincent les qualités qu'il exigeait du bon directeur: beaucoup de vertu et une charité singulière, une science étendue et une grande expérience. Quelque rares que pussent être alors les bons prêtres, il y avait néanmoins à Paris plusieurs ecclésiastiques savants, vertueux, plus âgés que Vincent ; il y avait des pasteurs vigilant^ et sages dans les paroisses ; des docteurs pleins de lumières dans les célèbres maisons de Sorbonne et de Navarre ; des directeurs éclairés dans les communautés religieuses : à tous ceux-là François préféra Vincent de Paul. Après avoir consulté longuement Dieu et Madame de Chantai, il n'avait pas cru qu'aucun autre lut aussi capable d'assurer les fondements du grand ouvrage qu'il voulait établir à Paris. Mais plus il en revenait d'honneur à Vincent, plus l'humble prêtre y devait opposer de résistance. François l'avait deviné. Aussi pria-t-il Henri de Gondi, premier cardinal de Retz et dernier évêque de Paris, de prévenir par un ordre formel ses délais et ses refus. L'évêque parla et fut obéi : pendant quarante ans. Vincent dir les Filles de la Visitation de Sainte-Marie avec le zèle et le succès que nous allons dire '.
1. L'on s'inquiétait, dans la vieillesse de sainte Chantai, de l'avenir de la Visitation, sans supérieure générale, ni visiteuse, ni assern, ni chapitres annuels. Saint Vincent de Paul y pensait sans c comme le prouvent plusieurs de ses lettres. Le 20 juillet 1635, sainte Chantai arriva à Paris. Dès le lendemain se réunirent quelqu. des évêques les plus affectionnés a la Visitation, et avec eux Vincent de Paul, le commandeur de Sillery et les principaux bienfaiteurs. On agita longtemps la question ; mais sainte Chantai trancha dans le sens de lu fondation (Histoire de sainte Chan al, par
Les monastères de la Visitation se multiplièrent bientôt à Paris : il s'en établit un second au faubourg Saint- Jacques, un autre à Saint-Denis, un quatrième dans la rue Montorgueil. Tous passèrent sous la direction de Vincent. Dieu lui-même sembla autoriser sa conduite par des miracles. Dans le monastère du faubourg Saint- Jacques, une religieuse était, depuis six ans, travaillée d'une tentation étrange. La sainte communion, les exercices de piété, ne lui étaient qu'une occasion de blasphème. A l'invitation de louer et de prier Dieu, elle ne répondait que par des malédictions. « Je n'ai pas d'autre Dieu que le diable, disait-elle ; je veux me tuer pour être plus tôt en enfer, où j'aurai la seule joie que je désire, de maudire Dieu éternellement. » On la fit voir à des prélats, à des religieux, à des médecins : conseils et remèdes, tout fut inutile. La supérieure eut alors l'inspiration de lui appliquer un fragment de rochet du saint évêque de Genève : en un instant, la paix revint à son âme, la force à son corps, et bientôt elle put exercer avec bénédiction les principales charges du monastère.
Tel est, en abrégé, le récit de Vincent lui-même ; mais ce qu'il ne dit pas, c'est que cette guérison merveilleuse s'opéra le jour même où, par l'ordre de l'archevêque de Paris, il faisait sa première visite au monastère ; c'est .pi'à la vue de cette malheureuse, touché d'une tendre compassi<jn, il s'était mis à genoux et avait prié ardemment pour elle ; que sa prière avait été comme la for-
M. l'abbé Bougaud, t. II, p. 359). Après la mort de sainte Chantai, Vincent de Paul paraît avoir été comme le supérieur général de cet ordre qui n'en eut plus jamais d'autre, car nous avons encore de lui des lettres patentes, par lesquelles il approuve et ordonne la translation des religieuses, même des supérieures, d'un monastère à l'autre, ^n dehors aussi bien qu'à l'intérieur de Paris.
mule de l'attouchement de la relique sacrée : d'où l'on doit croire que les deux saints amis s'entendirent encore des deux côtés de la tombe, pour obtenir de Dieu la délivrance de cette pauvre fille.
Du reste, telle était la pensée des religieuses mêmes de Sainte-Marie. Elles attribuaient à ses visites des effets « presque miraculeux. » Elles lui reconnaissaient particulièrement le don d'éclairer, de consoler et de pacifier li s urnes les plus affligées. Il suffisait de s'ouvrir à lui pour que toutes peines et toutes tentations s'évanouissent aussitôt. En lui seul, des souffrances intérieures, qui ne peuvent être comparées qua une sorte d'agonie morale, trouvaient leur remède. Lui-même avait conscience du don de Dieu, et il se prêtait à toutes les âmes qui recouraient à lui. Craignait-on de lui être à charge, il répondait : a Pas d'affaire qui me paraisse aussi importante que celle de servir une âme éprouvée. » C'est pourquoi il souffrait sensiblement lorsque ses propres infirmités l'empêchaient d'aller voir et consoler les pauvres malades. Mais, dès qu'il le pouvait, il y courait aussitôt, et alors, exhortations tendres et animées, prières ferventes, paroles même d'une sainte gaieté, il mettait tout en usage. « Je serais bien aise de mourir, lui dit un jour une sœur domestique. — 0 ma sœur, il n'est pas encore temps, r> répliqua-t-il ; et, faisant sur elle le signe de la croix, il la guérit à l'instant même.
Comme Celui qui a voulu passer par toutes nos infirmités pour nous servir de modèle, il citait quelquefois l'exemple de ses divers états de vie et de ses propres tentations, pour consoler celles qui se trouvaient en cas semblable ; mais il recommandait toujours le secret, tant il aimait à cacher les grâces qu'il avait reçues de Dieu et que la charité seule le pouvait porter à révéler. Il était plus empressé à saisir toute occasion de s'humi-
lier. Ainsi, une sœur domestique lui dit un jour qu'elle avait l'esprit trop grossier pour s'appliquer aux choses spirituelles, ayant été employée autrefois à garder les troupeaux de son père : « Eh ! ma sœur, lui répondit-il ; c'est là le métier que j'ai fait ; mais pourvu que cela serve à nous humilier, nous n'en serons que plus propres au service de Dieu. Courage ! »
On voit sa charité. Il écoutait la dernière novice avec autant de patience qu'il eût fait la plus ancienne professe. Sur la fin de sa vie, accablé d'infirmités et d'affaires, il fit plusieurs voyages à Saint-Denis afin de détourner une pauvre tomïère du dessein qu'elle avait de renoncer à ses vœux pour se marier *.
Combien il devait être éloquent pour exhorter à l'union des esprits et des cœurs, à l'obéissance aux supérieurs et aux règles, au support mutuel, à la douceur et à la déférence si bien recommandées et pratiquées par saint François de Sales ! Lui-même prêchait d'exemple. Jamais un mot qui pût blesser la charité ; pour tous déférence et respect ; attention à dire du bien de tout le monde, égale à celle qu'il avait à dire du mal de luimême. Fallait-il découvrir les défauts de quelqu'un : il ajoutait aussitôt tant de bien à sa louange, que la première impression en était presque effacée. Quand il voulait révéler les fautes, il disait : a Entrez en jugement avec Dieu et avec vous-même. » Mais il préparait avec tant de charité les esprits aux réprimandes, que l'on ressentait plutôt l'onction de ses paroles que l'amertume de la correction. Néanmoins, il devenait tout de feu, s'il s'agissait de quelque faute commise contre l'honneur de Dieu dans les saintes cérémonies. Malgré sa douceur, il reprenait avec fermeté, mais avec une fermeté réglée