‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 112 sur 122 · Summ., n° 68, p · texte numérisé non relu

Summ., n° 68, p

par la prudence et la sagesse. Pour corriger, il attendait l'heure favorable. Si l'esprit était troublé, il s'arrêtait et se taisait : « On ne donne pas, disait-il, sans grande nécessité, médecine à ceux qui ont la fièvre. » Mais il humiliait les superbes, quoique avec une adresse merveilleuse et comme en se jouant. Anéanties sous sa parole, elles se disaient : « Hé ! que deviendrons-nous donc, quand Dieu, au jour de son redoutable jugement, nous reprochera nos fautes, puisque la parole d'un homme nous atterre et nous réduit à rien ? » Les hautaines seules tremblaient devant lui; les autres, malgré le grand respect qu'inspirait sa présence, sentaient à son approche leur cœur s'ouvrir au heu de se resserrer. On était si bien récompensé de l'aveu des plus humiliantes faiblesses! Il les supportait avec bonté, il les excusait comme une mère bien tendre excuse celles de son enfant. S'il donnait des pénitences, il était aisé de voir qu'il lui aurait moins coûté de les accomplir que de les imposer.

Quel bien devaient faire ses visites fréquentes aux maisons de Paris et de Saint-Denis ! En quelque ferveur qu'il les eût trouvées, il les laissait plus ferventes encore. La seule trace de ses pas exhalait une odeur de vertu qui embaumait la communauté jusqu'à la visite suivante. Ce n'est pas pourtant qu'il usât de discours étudiés, de maximes nouvelles, de principes de spiritualité outrée : ordinairement il parlait peu, pour honorer lui-même et apprendre aux autres à honorer le silence que le Verbe divin a si longtemps gardé sur la terre. Néanmoins, la sainteté de sa vie, l'esprit de Dieu qui parlait en lui et par lui faisaient plus que tous les discours. On lui découvrait une peine de conscience : il ne répondait que quatre mots, mais si justes, que la lumière et la paix se répandaient dans l'âme. Son thème habituel était de

porter toutes les religieuses en général, et chacune en particulier, à reconnaître le don divin de leur vocation, à mener une vie conforme à l'esprit de leur institut, à estimer leurs règles tant de précepte que de conseil, en quoi il mettait toute la perfection de leur état. En effet, il s'informait sans cesse de ce qui était renfermé dans leurs constitutions, des sentiments qu'avaient eus sur chaque article leur bienheureux père et leur sainte fondatrice. Il n'usa jamais de son autorité pour y apporter le moindre changement ; il ne s'attachait qu'à les confirmer, qu'à y rendre fidèle dans les petites comme dans les grandes choses. Tous ses commentaires, il les puisait dans les écrits de saint François de Sales et de sainte Chantai, qui l'attendrissaient, disait-il, jusqu'aux larmes. Il ne conseillait pas d'autre lecture à leurs Filles, tant il redoutait pour elles la curiosité de tout lire et de tout savoir, et surtout de lire les livres dangereux qui circulaient alors jusque dans les communautés de femmes.

On profitait de sa présence pour lui exposer les embarras de la maison, et il répondait avec une prudence, une netteté et une profondeur admirables. Son égalité inaltérable lui donnait une présence d'esprit qui embrassait tout. Quelquefois on avait inutilement consulté des directeurs de religieux et des docteurs fort éclairés : un seul mot de lui tirait souvent la communauté d'affaire, sans nuire à la charité due au prochain *. Aussi telle sœur de grande naissance et de grande capacité était frappée de l'étendue de son esprit, et ne le quittait guère qu'avec le sentiment de la petitesse du sien, trouvant entre l'un et l'autre autant de disproportion qu'entre leurs vertus.

i. Sumin , n° 142, p. 250.

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A la tin de la visite, on lui demandait sa bénédiction. Alors il se mettait à genoux et se recueillait dans un profond anéantissement. Ensuite il la donnait en souhaitant que Dieu y joignît la sienne, et qu'il la répandît sur les personnes et sur les emplois. Il prescrivait enfin de tenir note de ce qui avait été dit et fait de meilleur et de plus utile pendant la visite, et de le lire de temps en temps dans le chapitre, parce qu'une telle lecture* disaitil, attire la grâce de Dieu. Les religieuses le .reconnurent par expérience : en relisant le précis de ses visites, elles sentaient revivre en elles les saintes dispositions qu'il leur avait inspirées. C'est à cet usage que nous devons les détails qui précèdent, extraits presque textuellement de deux relations rédigées par les sœurs de Saint-Denis et de la maison du faubourg Saint-Jacques.

Ces maisons si bien dirigées par lui, il les fermait soigneusement à tout ce qui pouvait y introduire l'esprit du siècle, ou les erreurs répandues alors dans l'Église. Gomme il voulait les tenir dans le dénûment, l'abnégation, loin de l'estime et des regards des créatures, il leur interdisait tout commerce même avec les religieuses des autres ordres, à plus forte raison avec les personnes du monde. Avec une sainte et généreuse fermeté, il en refusait l'entrée aux dames de la plus haute condition, à des princesses même, qui la lui demandaient pour satisfaire leur curiosité, ou une dévotion mal entendue. De cette règle étaient exceptées les seules bienfaitrices, dont il avait la liste exacte. Et ce titre de bienfaitrice, il ne le laissait pas acquérir par de seules générosités ; il fallait y joindre une foi pure et une vertu solide. En voici un exemple mémorable.

Anne Hurault deCheverny, veuve en deuxièmes noces du marquis d'Aumont, s'était retirée au monastère du faubourg Saint- Antoine, où elle avait fait des libéralités

montant à la somme d'environ 50,000 livres. Le parti janséniste, qui cherchait partout de l'argent et des influences, crut devoir s'insinuer auprès de la généreuse marquise. Par l'entremise de Mazure, curé de Saint- Paul, il introduisit auprès d'elle deux docteurs de la secte, l'irlandais Callaghan, et le fameux P. Desmares, qui l'eurent bientôt gagnée. Ils lui mirent alors dans la tête d'offrir une grosse somme au couvent, à la condition d'y introduire des prédicateurs et des confesseurs de son goût, ce qui eût été l'institution d'un second Port- Pi oyal à Paris. Les Filles de Sainte-Marie, alors fort endettées et ne soupçonnant pas l'intrigue, furent d'abord séduites. Mais leur supérieure, Angélique Lhuillier, consulta Vincent qui lui ouvrit les yeux. Aussitôt les offres de la marquise fuient rejetées, et la marquise ellemême, traitée désormais avec défiance, fut obligée de sortir de la Visitation, après un séjour de deux ans, et porta à Port-Pioyal sa personne et sa fortune, qui s'élevait à plus de 400,000 livres (1646). Vincent voulait même qu'on lui restituât ses premières libéralités; mais, reconnaissante des bons traitements qu'elle avait reçus à la Visitation, elle refusa généreusement de les reprendre 4.

En général, Vincent ne permettait pas aux femmes du monde d'habiter avec les Filles de Sainte-Marie, quelque avantage qu'on en pût attendre, parce qu'il avait peur que l'esprit mondain ne s'y introduisît avec elles. A tous les avantages temporels, il préférait le bien spirituel des communautés. Il lui en revenait souvent bien des rancunes et des persécutions : ainsi, une grande dame, à qui il avait fermé la porte de la maison de Saint-Denis, ne lui permit pas de faire une mission sur ses terres ;

t. Mémoires du P. Bapin Pari?, 1865), 1. 1, pp. 128-133.

n'importe, il était inflexible. En 1658, on vint lui dire, que madame Payeu, belle-mère de M. de Lyonne, était à la porte du monastère de la rue Saint-Antoine, et demandait à entrer pour voir une petite-fille du ministre, malade à l'extrémité et qui ne pouvait être transportée. Il répondit : « Je suis le tiès-humble serviteur de madame Payen et désire beaucoup la servir. Mais ma règle est de ne permettre l'entrée à personne. J'ai refusé madame de Nemours, madame de Longueville, la princesse de Carignan qui ne me le pardonnera jamais: que diraient-elles, si elles apprenaient cette exception ? D'ailleurs, ce serait agir contre ma conscience. La vue de madame Payen ne rappellerait pas l'enfant à la vie • . »

Ainsi le plus haut rang ne lui imposait pas. Il refusa encore la duchesse de Bouillon.; la reine elle-même, qui avait paru souhaiter qu'une de ses dames d'honneur pût se retirer dans une maison de l'ordre.

Sur toutes choses il recommandait aux maisons de Paris de bien veiller à n'admettre dans leur sein aucun ecclésiastique infecté des opinions nouvelles : « Car, disait-il, ceux qui sont dans une mauvaise doctrine ne cherchent qu'à la répandre. Et, néanmoins, ils ne se déclarent pas d'abord : ce sont comme des loups qui se coulent doucement dans la bergerie pour la ravager et pour la perdre. » Il voulait qu'on se gardât avec le même soin contre leurs livres : « Tenez-vous-en, ajoutait-il, aux écrits admirables de votre bienheureux père 2. »

Les rigoristes de Port-Royal étaient moins scrupuleux. Chez eux les femmes les plus mondaines, mal revenues encore de leurs vanités et de leurs galanteries, pouvaient, comme la marquise de Sablé et tant d'autres, mener une

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