‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 113 sur 122 · Snmm., n°* 21 et · texte numérisé non relu

Snmm., n°* 21 et

'vie de dévotion élégante et fort peu sévère. Le bon, le doux Vincent, malgré toutes ses indulgences, était moins accommodant avec le ciel, moins tolérant pour les Filles de Sainte-Marie. Il comprenait que, vivant sous le même toit que des femmes du monde, elles auraient d'abord avec elles des rapports de bienséance ou de nécessité, des rapports de curiosité ensuite, où elles trouveraient, les unes une science inutile et dangereuse, contre laquelle la grâce les avait prévenues ; les autres, peut-être, le réveil de souvenirs mal éteints ; toutes, des tentations d'habitudes molles, de ménagements délicats, d'une vie plus ou moins vaine et sensuelle, compatible avec la dévotion des femmes du siècle, mais répugnante à la vraie discipline religieuse.

Du reste, si Vincent prenait sur lui l'initiative de ces mesures sévères, il en prenait aussi tout l'odieux. Jamais il ne s'en déchargeait sur les religieuses, remplissant seul le ministère délicat des affaires extérieures. En toute autre occasion, il agissait de concert avec elles. H ne statuait rien de grave sans avoir pris l'avis des supérieures, et même des plus anciennes qu'il respectait et voulait qu'on respectât, pour honorer en leur personne celui qui s'appelle l'Ancien des jours. Plus encore il consultait Dieu. Avant de répondre à leurs doutes, il se recueillait intérieurement ; et, quand il croyait avoir entendu la réponse de l'esprit divin, il se relevait en disant : In nomine Domini! exorde accoutumé des discours de cet homme qui n'avait en vue que la gloire de Dieu, et voulait qu'on marchât en toutes choses, comme il disait, à côté de la Providence.

Malgré son zèle pour le bien des filles consacrées à Dieu, son respect pour la mémoire de François de Sales et de sainte Chantai qui lui avaient confié leur chère famille, Vincent, accablé d'âge, d'infirmités, d'affaires,

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ayant à diriger ses maisons de plus en plus nombreuses de Missionnaires et de Filles de la Charité, voulut plus d'une fois se démettre de sa conduite. Il écrivit un jour à la mère supérieure de Saint-Denis: « La retraite que je viens de faire m'a fait voir que je ne puis satisfaire à mon obligation vers notre Compagnie et au service que je dois à votre maison. Et, d'ailleurs, notre petite congrégation ayant pour règle que nous ne nous appliquerons point au service des religieuses, afin de n'être pas détournés du service que nous devons au pauvre peuple des champs, je me suis obligé en conscience de l'observer, pour ce qu'on ne se réglera pas tant par la teneur de nos règles à l'avenir, que par la façon que je les aurai observées. Que si j'en ai usé autrement, ce n'a pas été sans quelque syndérèse, quoique l'on me l'eût permis pour quelque temps à cause de l'affection que j'ai pour votre saint ordre... C'est ce qui fait, ma chère Mère, que je vous supplie très-humblement d'agréer de bon cœur la résolution que j'ai prise de me retirer, et de penser à quelque autre qui vous serve de père spirituel. Il y a lant de personnes à Paris qui sont pleines de l'esprit de Dieu et de celui de notre bienheureux Père, et qui vous serviront avec bien plus de grâce de Dieu que moi ! »

Il écrivit dans le même sens aux trois maisons de Paris, et il se crut libre. Mais les Filles de Sainte-Marie 1 ne pouvaient pas se priver si facilement d'un tel directeur. Elles multiplièrent leurs lettres, leurs sollicitations; elles mirent en mouvement les personnes de la première condition, toutes celles qui avaient quelque crédit sur le saint prêtre : pendant un an tout fut inutile ; il tint bon et cessa toute visite. Mais, une fois de plus, on mit en jeu l'autorité de l'archevêque de Paris, à laquelle il ne savait pas désobéir, et il reprit le joug sacré. Quelques mois avant sa mort, le 18 mars 1660, il écrivit encore

aux Mères delà Visitation pour les prier de se choisir un supérieur qui réparât les fautes qu'il prétendait toujours avoir faites depuis que le saint évêque de Genève l'avait chargé de leur conduite : une dernière fois, on fit parler l'archevêque de Paris, et il mourut supérieur de la Visitation *.

Indépendamment de ses infirmités et de ses affaires, ii avait une autre raison de se démettre de sa supériorité. Il craignait, comme il nous l'a dit, que ses Missionnaires ne se prévalussent de son exemple pour s'appliquer à la direction des religieuses, qu'il regardait comme incompatible avec la conduite du pauvre peuple. C'est pourquoi il fit de bonne heure un règlement pour interdire à ses prêtres leur conduite et même leur commerce ; et il tint la main à son exécution, dans des cas où l'obéissance et la reconnaissance semblaient lui commander une exception. Ainsi de Gournai, évêque de Scythie puis de Toul, le pria de permettre à ses Missionnaires de diriger les Filles de Saint-Dominique qui, dans le triste état de la Lorraine, trouvaient difficilement des guides capables : il refusa avec respect, mais avec fermeté ; et, pour prévenir toute sollicitation nouvelle, il ordonna au supérieur de Toul d'aller se jeter aux pieds du prélat pour le prier de le laisser à son devoir. S'il céda momentanément plus tard, ce fut lorsque la guerre et la famine eurent enlevé ou dispersé tous les prêtres qui auraient pu remplir cet emploi, et qu'il craignit d'offenser Dieu par une résistance absolue.

On comprend l'insistance avec laquelle, dans plusieurs de ses lettres, il tâche de réfuter l'objection que ses prêtres pouvaient tirer de sa propre conduite. « C'est

i. On a encore des lettres de lui aux Filles delà Visitation jusqu'au 27 juin 1660, trois mois avant sa mort.

avant la fondation de la Mission qu'il a accepté ce fardeau, répond-il; il lai a été imposé par le bienheureux évêque de Genève, ou plutôt par la Providence de Dieu pour son châtiment; car c'est une croix pour lui, et la plus pesante qu'il ait, laquelle il est contraint de porter ; d'ailleurs, il est seulement supérieur, ce qui ne l'oblige d'aller qu'environ une fois le mois en chaque maison, et le reste se fait par lettres ; néanmoins, Dieu sait qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour être déchargé, mais il ne l'a jamais pu obtenir de son prélat ; on peut être assuré qu'il se retirera dès qu'il le pourra, etc. * »

C'était de concert avec les supérieures, avons-nous dit, que Vincent dirigeait les Filles de Sainte-Marie ; c'était surtout de concert avec leur sainte Mère, madame de Chantai. « Je mettrai en vos monastères, lui écrivait-il, l'ordre que votre charité désire, si vous obtenez de Notre- Seigneur qu'il me fasse part de la fermeté qu'il vous a donnée dans la douceur. Oh ! que votre bon ange vous aiderait bien pour cela, si vous, ma chère Mère, l'en priez bien. » De son côté, sainte Chantai, depuis la mort de saint François de Sales, ne prenait conseil que de lui pour le bon ordre et le progrès de son institut; c'était à lui encore qu'elle découvrait son intérieur, avec la même confiance dont elle avait usé avec le saint évêque de Genève. Quand les Missions de Vincent l'éloignaient de Paris, ou qu'elle-même, plus souvent encore, était obligée de visiter ses maisons ou de résider à Annecy, elle lui écrivait des lettres fréquentes pour ne pas se priver entièrement de sa conduite. « Vous voilà donc, mon très-cher Père, engagé à travailler dans la province de Lyon, lui écrivait-elle en 1627; et, par conséquent,

1. Lettres du 20 décembre 1651, du 14 juin 1053, et du 7 juillet

nous voilà privées de vous voir de longtemps. Mais à ce que Dieu fait, il n'y a rien à redire, ainsi à le bénir de tout, comme je fais, mon très-cher Père, de la liberté que votre charité me donne de vous continuer ma confiance et de vous importuner ; je le ferai tout simplement. » Et elle lui fait part de son état spirituel. Une autre fois, dans une semblable circonstance, elle écrit encore : a Quoique mon cœur, mon très-cher Père, soit insensible à toute autre chose qu'à la douleur, si est-ce que jamais il n'oubliera la charité que vous lui fîtes le jour de votre départ. Car, mon très-cher Père, il s'est trouvé soulagé dans son mal et même fortifié... Je me prosterne en esprit à vos pieds, vous demandant pardon de la peine que je vous donnai par mes immortifications, de laquelle j'aime et embrasse chèrement l'abjection qui m'en revient. Mais à qui puis-je faire voir et savoir mes infirmités, qu'à mon très-unique Père qui les saura bien supporter? J'espère de votre bonté qu'elle ne s'en lassera point. »

En 1640, elle eut l'espérance de le voir à Annecy, où l'évêque souhaitait qu'il se transportât pour régler les affaires du séminaire, etelle lui écrivit : « Hélas ! mon vrai et très-cher Père, serait-il bien possible que mon Dieu me fît cette grâce de vous amener en ce pays ? Ce serait bien la plus grande consolation que je pusse recevoir en ce monde ; et il m'est avis que ce serait par une spéciale miséricorde de Dieu sur mon âme, qui en serait soulagée non-pareillement, comme il me semble, en quelque peine intérieure que je porte il y a plus de quatre ans, et qui me sert de martyre. »

Mais les besoins des enfants trouvés n'ayant pas permis à Vincent de faire ce voyage, madame de Chantai le vint visiter l'année suivante à Paris. Elle lui ouvrit pour la dernière fois son cœur. Dès lors finirent toutes m. ::i

ses peines intérieures ; dès lors se termina une sorte d'agonie spirituelle qui durait depuis neuf ans. Dieu voulut qu'elle trouvât la paix dans les entretiens du saint prêtre, et lui ménagea cette dernière entrevue comme une dernière préparation à sa mort si prochaine. En effet, cinq semaines à peine après son départ de Paris, elle mourut à Moulins, le 13 décembre 1641, âgée de soixante-neuf ans.

A la nouvelle de l'extrémité où était madame de Chantai, Vincent s'était mis en prières pour elle. Il avait commencé par un acte de contrition de ses propres péchés, lorsque tout à coup il avait vu un petit globe de feu qui s'élevait de terre et s'allait joindre, dans la régiontsupérieure de l'air, à un autre globe plus grand et plus lumineux ; et les deux globes, réduits en un, s'élevant plus haut encore, s'étaient perdus dans un troisième, infiniment plus vaste et plus brillant qu'eux-mêmes. Et il lui avait été dit intérieurement que le premier globe était l'âme de madame de Chantai ; le second, celle de l'évêque de Genève, et le troisième l'essence divine. Vision admirable qui, dans sa réalité, était encore une vive image de l'union de ces deux saintes âmes, du principe de leur mutuelle charité, et de la consommation au ciel et dans la gloire de ce que la grâce avait opéré entre elles sur la terre.

Quelques jours après, Vincent apprenait la mort de sainte Chantai. Dès le lendemain il dit la messe pour elle. Arrivé au Mémento des morts, il fut tenté de la recommander à Dieu, parce que, malgré sa vénération pour la sainte femme, il lui avait entendu proférer, dans un de leurs derniers entretiens, certaines paroles qui lui « semblaient tenir du péché véniel. » Mais, une seconde fois, il eut la vision des globles, avec un vif sentiment aue cette âme était bienheureuse et qu'elle n'a-

vait pas besoin de prières ; et désormais il lui fut impossible de penser à elle sans la voir dans la gloire.

Néanmoins, il craignit encore l'illusion. L'estime qu'il faisait de sainte Chantai, estime telle qu'il ne lisait jamais sans pleurer ses lettres où il voyait une inspiration de l'esprit de Dieu, n'avait-elle point frappé son imagination et suscité des fantômes ? Il s'avouait bien à lui-même qu'il n'était rien moins que visionnaire, que cette vision était la seule qu'il eût eue, quoiqu'il eût vu mourir tant de prédestinés. Pour se rassurer entièrement, il s'en ouvrit à l'archevêque de Paris, et au P. Maurice, religieux barnabite : tous les deux lui déclarèrent qu'ils y voyaient une révélation divine. Dès lors, il en fit le récit aux Filles de la Visitation pour les consoler de la mort de leur Mère, et, dans le cours de l'année 1642, en vue, sans doute, d'une canonisation déjà prévue, il en rédigea une relation, où il raconta la vision comme arrivée à une tierce personne, assurant seulement qu'elle était « digne de foi, et qu'elle aimerait mieux mourir que de mentir h »

Dans le même écrit, il traça d'elle ce portrait, ou plutôt délivra à sa mémoire ce certificat de sainteté : « Nous, Vincent de Paul, supérieur général très-indigne de la Congrégation de la Mission, certifions qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de la très-digne mère de Chantai, fondatrice du saint ordre de la Visitation Sainte-Marie, par de fréquentes communications de paroles et par écrit qu'il a plu à Dieu que j'ai eues avec elle, tant au premier

1. Voir encore deux lettres à Codoing, à Annecy, des 16 et 31 décembre 1641. On lit dans la première que saint Vincent s'employa à faire rendre le corps de sainte Chantai au monastère d'Annecy. En ces deux derniers voyages à Paris, la sainte avait legaë son cœur à la Visitation de la rue Saint-Antoine, ce qui ne fut pas ratifié : le cœur est resté à Moulins.

voyage qu'elle fit à Paris, il y a environ vingt ans, qu'aux autres qu'elle y a faits depuis, en tous lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur; qu'il m'a toujours paru qu'elle était accomplie en toutes sortes de vertus, particulièrement qu'elle était pleine de foi, quoiqu'elle ait été toute sa vie tentée de pensées contraires; qu'elle avait une très-grande confiance en Dieu et un amour souverain de sa divine bonté ; qu'elle avait l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent ; que l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification de son saint ordre et du salut des âmes du pauvre peuple était en elle en un souverain degré ; en un mot, que je n'ai jamais remarqué en elle aucune imperfection, mais un exercice continuel de toutes sortes de vertus ; que, quoiqu'elle ait joui en apparence de ta paix et tranquillité d'esprit dont jouissent les âmes qui sont parvenues à un si haut degré de vertu, elle a néanmoins souffert des peines intérieures si grandes, qu'elle m'a dit et écrit plusieurs fois qu'elle avait l'esprit si plein de toutes sortes de tentations et d'abominations, que son exercice continuel était de se détourner du regard de son intérieur, ne pouvant se supporter elle-même en la vue de son âme si pleine d'horreurs qu'elle lui semblait l'image de l'enfer ; que, néanmoins, quoiqu'elle souffrît de la sorte, elle n'a jamais perdu la sérénité de son visage, ni ne s'est relâchée de la fidélité que Dieu demandait d'elle dans l'exercice des vertus chrétiennes et religieuses, ni dans la sollicitude prodigieuse qu'elle avait de son saint ordre ; et que de là vient que je crois qu'elle était une des plus saintes âmes que j'ai jamais connues sur la terre, et qu'elle est maintenant bienheureuse dans le ciel. Je ne fais pas de doute que Dieu ne manifeste in jour sa sainteté. »

Dieu la manifesta, en effet ; mais, lorsqu'on entama le procès de canonisation, surgit une grave difficulté. Par une fausse intelligence d'un décret d'Urbain VIII, qui défend d'aborder aucun procès concernant les vertus et les miracles des personnes mortes en odeur de saint à moins qu'il ne se soit écoulé cinquante ans depuis mort, on avait laissé mourir tous les témoins oculai Or, dans une cause qui ne se proposait pas par la ï d'un culte immémorable, mais par la voie dite de non cultu, cette sorte de témoins était déclarée par Lambertini, alors promoteur de la foi, absolument nécessaire. La cause courait donc risque d'être condamnée à un éternel silence, lorsque le cardinal Thomas Ferrari ouvrit l'avis qu'on pouvait admettre comme preuves suffisantes les dépositions de témoins auriculaires, d'après des témoins oculaires, principalement si ces dépositions se trouvaient adminiculées par les témoignages de personnes célèbres elles-mêmes par leur sainteté. C'est alors qu'on invoqua particulièrement, en faveur de sainte Chantai, les témoignages de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul, lesquels furent jugés péremptoires 4. Ainsi Vincent de Paul contribua à la canonisation de sainte Chantai, comme il avait contribué à son avancement dans la sainteté sur la terre. Et c'est pourquoi, dans la cérémonie de la béatification à Rome, le 21 novembre 1751, on plaça l'image de la sainte entre deux grands tableaux représentant saint François de Sales et saint Vincent de Paul, ses deux Pères, ses deux répondants, qui prenaient ainsi part à un triomphe que, vivants et morts, ils avaient si efficacement préparé. Touchante trinité que celle de ces trois saints personnages !

Si Vincent de Paul contribua à la canonisation de

Bref de béatification, par Benoit XIV.

sainte Chantai, il ne rendit pas un moindre service dans le procès de canonisation de saint François de Sales. Dès 1657, il fit reprendre le procès qui allait être interrompu. Henri de Maupas, évêque du Puy, délégué du Saint- Siège, avec les évêques de Belley et de Maurienne, pour faire l'information dite de non cultu, information qui a pour but de constater que l'on n'a pas prévenu le jugement de l'Église de Rome, s'était acquitté de sa commission ; mais, en même temps, il avait écrit et publié une nouvelle Vie de saint François de Sales. Or, ce livre contenait plusieurs choses qui mécontentèrent la cour romaine, entre autres le titre de bienheureux donné sans restriction quelconque plus de quatre cents fois, et celui de saint plus de quatre-vingts fois, à l'évêque de Genève. C'était aller directement contre l'intention de sa commission et aussi contre la défense expresse d'un décret du pape Urbain VIII. C'est pourquoi la cour de Rome manda aux religieuses de Sainte-Marie d'arrêter leurs poursuites, jusqu'à ce que la difficulté créée par le livre de l'évêque du Puy eût été levée. Or, quel moyen d'y réussir ? Le Saint-Siège devait-il révoquer la commission donnée à Henri de Maupas, et annuler l'information que celui-ci avait déjà faite et qu'il était sur le point de porter à Rome ? Valait-il mieux que l'évêque du Puy prévînt le pape et remît lui-même sa commission ? ou enfin suffisait-il de corriger ou de supprimer le livre ?

Vincent de Paul, mû par le triple désir d'avancer la canonisation de l'évêque de Genève, de servir les Filles de Sainte-Marie et de conserver l'honneur de l'évêque du Puy, dévoué à sa congrégation, et qui, disait-il, « n'avait failli qu'en pensant bien faire, » envoya un mémoire sur cela à Jolly, supérieur de la Mission de Rome, avec une lettre en date du 12 octobre 1657, dans laquelle il le chargeait de consulter le plus secrètement possible les

personnes expérimentées en ces matières pour apprendre d'elles la meilleure conduite à suivre. Ces démarches eurent un plein succès ; l'émotion se calma à Rome et le proGès fut repris.

Deux ans après, comme il touchait à son terme, les religieuses de la Visitation, sachant le crédit dont Vincent jouissait à Rome, le prièrent de joindre ses supplications à celles d'un grand nombre de personnages considérables, pour obtenir la canonisation de François de Sales. Il le fit, « tant pour leur obéir que pour satisfaire à l'estime et à la vénération particulières qu'il avait pour un si grand saint, un des plus grands saints du ciel, des grandes vertus duquel il avait été lui-même témoin en plusieurs occasions; » mais il le fit avec confusion, étant « si indigne d'obtenir une telle grâce, » et de parler après tant de personnes « plus considérales que lui, qui n'était qu'un pauvre misérable. »

Ainsi il écrivait, le 6 et le 12 juin 1659, à la Mère de Sainte-Marie de Paris et à Jolly, en leur envoyant cette lettre au pape :

« Très-Saint-Pèrb,

« Je sais que toute la France et que plusieurs nations demandent avec instance à Votre Sainteté qu'elle daigne inscrire l'illustrissime et révérendissime François de Sales, évêque de Genève, au nombre des saints. Je n'ignore pas non plus que Votre Sainteté honore avec la plus grande vénération sa mémoire, tant pour les singulières vertus qui ont brillé en lui, que pour les livres d'éminente piété qu'il a produits. C'est Ge qui fait qu'elle paraît se porter assez d'elle-même à cette œuvre, et qu'elle n'a pas besoin, pour l'accomplir, des prières d'autrui, surtout de la part d'un homme d'un oom si abject

et si nul que je suis. Cependant, Très-Saint-Père, comme , cet excellent serviteur de Dieu en a usé avec moi avec I assez de familiarité, et qu'il a daigné m'admettre fréquemment à ses entretiens, soit sur l'institut des religieuses de la "Visitation de Sainte-Marie, dont il a été l'instituteur et le fondateur, soit sur d'autres sujets intéressant la piété, j'ai découvert en lui tant et de si grandes vertus, qu'il m'est bien difficile de garder le silence en cette occasion, et que je ne puis être le seul à me taire. La foi, l'espérance et la charité, et les autres vertus tant cardinales que morales, paraissaient comme innées en lui, et toutes composaient chez lui, du moins à mon jugement, un tel fonds de honte, qu'étant tombé une fois malade après un entretien avec lui , et rappelant souvent dans mon esprit la suavité et l'exquise mansuétude de ses mœurs, je ne cessais de m'écrier : « Oh ! que Dieu est bon, puisque si bon est l'évêque de Genève ! » Si j'étais le seul, Très-Saint-Père, à penser ainsi à son sujet, je croirais pouvoir me tromper; mais comme tout le monde partage avec moi ces sentiments, que manque-t-il, Très-Saint-Père, pour la consommation d'un si saint ouvrage, que la ratification de Votre Sainteté, laquelle porte François de Sales au catalogue des saints, et le propose aux honneurs et au culte de tout l'univers? C'est ce que tous les prêtres de notre congrégation et moi, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, nous lui demandons par nos très-humbles prières. »

Vincent ne put voir le succès de ses démarches. L'évêque de Genève ne fut béatifié que le 28 décembre 1661, plus d'un an après la mort de son saint ami, et canonisé qu'en 1665 par Alexandre VII. Dans sa jeunesse, ce pape avait consulté François de Sales sur son entrée dans l'état ecclésiastique ; et celui-ci, après avoir consulté Dieu, lui avait répondu : « Ne recherchez point les di-

gnités, et vous arriverez aux plus considérables de l'Église. — Et moi, monsieur de Sales, avait répliqué le jeune Chigi, si je suis pape, je vous canoniserai. » Prophétie accomplie, parole religieusement tenue I

La Madeleine. — La Providence.

Impossible d'énumérer les services, tant généraux que particuliers, rendus par Vincent de Paul aux communautés de Filles. Les évêques, par exemple, l'invitaient souvent à en faire la visite pour y rétablir l'ordre ou y réchauffer la piété. C'est ainsi qu'au mois d'avril 1641, il visita une seconde fois, à la prière de 1 evêque Potier, le monastère des Ursulines de Beauvais. Mais bornonsnous à parcourir les communautés où son action a été non accidentelle et passagère, mais fondamentale et durable.

On avait établi autrefois à Paris, rue Saint-Denis, une communauté de Filles pénitentes, maison de santé morale et refuge contre la corruption de la ville ; mais les troubles et les guerres en altérèrent bientôt l'esprit. L 'evêque de Paris, pour la rendre à son premier état, y plaça comme supérieure une religieuse de Montmartre, Marie Alvequin 4, qui en prit la direction en 1616. Deux ans plus tard, un autre établissement de pénitentes prit naissance à Paris. Robert de Montry, riche marchand de vin et homme de grande piété, ayant rencontré dans une rue deux filles débauchées qui lui témoignèrent un désir vif et sincère de changer de vie, les retira chez lui. Du Pont, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, le P. Atha-

\. Voir sa Vie par Lacourt de Marivaut, Paris, 1687, in-8°. i». ' 31.

nase Mole, capucin, frère du procureur général, et Du Fresne, officier des gardes du corps du roi, touchés de cette initiative, se joignirent au marchand. Tous résolurent de ramasser le plus qu'ils pourraient de ces pauvres créatures, et de les réunir dans un pénitencier. Ils les mirent d'abord dans quelques chambres qu'ils louèrent au faubourg Saint-Honoré, et bientôt Robert de Montry leur céda une maison qu'il avait auprès de la Croix-Rouge. On y établit la clôture, et on y érigea une chapelle, où saint François de Sales vint prêcher en 1619 et donner l'habit à quelques filles.

Depuis, le nombre des pénitentes s'étant augmenté, on les transféra rue des Fontaines, près du Temple, dans un local plus vaste, procuré par la marquise de Maignelay1.

Cette maison fut nommée de la Madeleine. La marquise s'en déclara fondatrice, titre qu'elle mérita par les grands biens qu'elle lui fit pendant sa vie, et par les cent une mille six cents livres qu'elle lui légua par testament. Les pénitentes s'y accrurent encore, et en même temps les

1 Charlotte-Marguerite de Gondi, sœur des deux deraiere évêques de Paris et du Général des galères, avait épousé, en 1588, Florimoiul d'Halluin, marquis de Maignelay, qui, trois ans après, fut assassiné pendant les troubles de la Ligue. Veuve, elle renonça, quoique dans l'éclat de la jeunesse et de la fortune, au monde et au luxe, pour vivre dans les pratiques de la piété. Son intention avait été même d'embrasser la vie religieuse dans le couvent des capucines ; mais l'abbé de Bérulle, le docteur Duval et d'autres sages et pieux personnages la retinrent dans Je monde. Visite des malades et des prisonniers, établissements e\. œuvres charitables, voilà à quoi elle consacra désormais sa vie et ses richesses. Elle fut une des dames les plus zélées de l'Assemblée de Vincent de Paul, et, après madame d'Aiguillon, elle coopéra plus que personne à ses aumônes. Et malgré les immenses largesses de sa vie, les legs portés dans son testament dépassèrent 400,000 livres. Elle mourut le 25 août 1G50. (Voir sa Vie, par le P. Marc Bauduin, Paris, 1666, in-12.)

sollicitudes et les difficultés. Or, à la tête de la maison, personne qui fût vraiment capable de la conduire. On demanda à saint François de Sales d'y mettre quelquesunes de ses filles, dont la douceur et la charité semblaient les vertus propres à gagner les nouvelles Madeleines. « Plus tard peut-être, répondit le saint évêque ; il n'est pas encore temps. » Douze années se passèrent, après lesquelles on s'adressa à Vincent de Paul, en quelque sorte successeur de François de Sales dans la supériorité des Filles de Sainte- Marie. Vincent en conféra d'abord avec Dieu, ensuite avec l'archevêque de Paris et la mère Angélique L'Huillier, supérieure de la maison de la rue Saint- Antoine, et, en 1629, il destina quatre sœurs de la Visitation aux premières charges de la Madeleine.

Ces bonnes filles tremblèrent en face d'une telle entreprise. Et, en effet, les calomnies, les persécutions, les obstacles de toutes sortes, soit du dedans, soit du dehors, ne leur manquèrent pas. Mais, soutenu par la pensée du mérite de l'œuvre et par sa confiance en Dieu, Vincent ne les abandonna pas plus qu'il ne s'abandonna luimême. Tl fit tenir des assemblées de docteurs et d'autres personnes de piété et d'expérience, où l'on prit de sages et fortes résolutions pour le succès d'une affaire dont dépendaient l'édification publique et le salut de tant d'âmes. En même temps, il exhortait les sœurs à la patience, à la persévérance, en vue des bénédictions qu'elles attireraient par là sur elles et sur tout leur ordre, en vue de Jésus-Christ, refuge des pécheresses, dont elles continuaient la mission. Et il écrivait en ce sens à la mère Anne-Marie Bollais, la première supérieure envoyée à la Madeleine : « Notre-Seigneur, qui nous appelle au plus parfait, aura plus agréable la continuation de vos services à Sainte-Madeleine qu'il n'aurait ailleurs. La grâce de la persévérance est la plus importante de

toutes, et qui couronne toutes les autres grâces ; et la mort qui nous trouve les armes à la main pour le service de notre divin Maître, est la plus glorieuse et la plus désirable. Notre-Seigneur a fini comme il a vécu : sa vie ayant été rude et pénible, sa mort a été rigoureuse et pleine d'angoisses, sans mélange d'aucune consolation humaine. C'est pour cela que plusieurs saints ont eu cette dévotion d'aimer à mourir seuls et d'être abandonnés des hommes, dans la confiance qu'ils auraient Dieu seul pour les secourir. Je suis assuré, ma chère sœur, que vous ne cherchez que lui seul, et qu'entre les bonnes actions qui se présentent à faire, vous préférerez toujours celles où il y aura plus de sa gloire et moins de votre intérêt. »

Ainsi encouragées et conduites, les Sœurs de la Visitation, après avoir triomphé des premières difficultés, établirent l'ordre à la Madeleine. Par leur douceur et par leurs soins, elles gagnèrent le cœur, non-seulement des pénitentes volontaires, mais encore de celles qu'on leur amenait par autorité de famille ou de police. Cellesci bientôt restaient de plein gré là où elles avaient été conduites de force, et quelques-unes même y faisaient les vœux de religion. Vincent continuait à soutenir les sœurs par les bons confesseurs qu'il leur procurait, par ses lettres, par ses visites qu'il prolongeait quelquefois au delà d'une semaine *. Deux autres communautés s'établirent bientôt à Bordeaux et à Rouen, en attendant les deux maisons de la Pitié et de Sainte-Pélagie formées par madame de Miramion ; les refuges du Bon- Pasteur ouverts par madame de Combé 2 au repentir, vers la fin du siècle, en plusieurs villes de France, et

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