‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 116 sur 122 · Études sur Bossuet, t. II, p · texte numérisé non relu

Études sur Bossuet, t. II, p

Filles de la Providence. Au lendemain des funérailles de leur pieuse fondatrice, il convoqua en leur faveur une assemblée de ses Dames de la Charité. Un mois après, c'était une assemblée nouvelle, plus nombreuse, sans doute, et plus efficace encore que la première, à en juger parla lettre suivante qu'il écrivit, le 18 octobre 1657, à la duchesse de Liancourt.

« Madame,

« Je vous fais ici un renouvellement de mon obéissance perpétuelle, et à M. le duc de Liancourt en votre personne, et cela avec toute l'humilité et l'affection que je le puis. Je vous supplie très-humblement, Madame, de l'avoir agréable, et que je me donne l'honneur de vous entretenir de l'œuvre de la Providence de Dieu, que feu mademoiselle Poulaillon * avait promue, et que vous, Madame, avez soutenue et protégée de vos bienfaits et de votre autorité, en qualité de dame insigne bienfaitrice, qui est autant à dire que fondatrice de ce bon œuvre, ainsi que les règles de cet œuvre, approuvées de Monseigneur i'archevêque, le déclarent. — Vous avez pu savoir, Madame, le décès de cette bonne servante de Dieu; et comme peu de jours après l'on s'assembla chez madame la duchesse d'Aiguillon, là où madame la chancelière, madame de Brienne, mademoiselle Viole, M. Duplessis, M. Drouart et moi nous trouvâmes, pour voir s'il était expédient que l'on entreprit de soutenir et de régler cet œuvre-là, et, supposé qu'il le fallût, comme quoi il s'y fallait prendre. Or, le résultat fut, après avoir fait lecture des dites règles approuvées, qu'on tâcherait

1. Ainsi Vincent écrit toujours ce nom. — Ainsi on le prononçait, suns doute, à en juger par les armes des Pollalion, qui portaient une poule et un lion sur champ d'azur.

de soutenir ce bon œuvre et de le diriger selon l'intention desdites règles, que l'on convoquerait une assemblée de mesdites Dames insignes bienfaitrices censées fondatrices de cet œuvre, dont la reine est la première, vous, Madame, madame la chancelière, madame de Senecey, mesdites Dames d'Aiguillon et de Brienne, pour traiter de cette affaire, et commencer l'harmonie de cette conduite pour la perpétuer avec l'aide de Dieu, qui vous a choisie des premières, Madame, avec feu madame la marquise de Maignelay, et lequel vraisemblablement veut que vous soyez, pour le temps et l'éternité, l'un des principaux instruments dont il s'est servi pour conserver la pureté et la sainteté à plusieurs vierges, qui adoreront et glorifieront sa divine bonté dans le temps et l'éternité, et qui peut-être l'offenseraient et le maudiraient sans cela ; et cependant qu'on se transporterait à la Providence pour tâcher de donner ordre aux affaires plus pressantes, et pour se défaire des religieuses qui y étaient, des pensionnaires et des filles de la communauté qu'on pourrait, et à réduire le nombre à quarante si l'on pouvait, sauf à l'augmenter fait à fait qu'il y aurait de quoi. Et effectivement l'on y a travaillé, en sorte que plusieurs pensionnaires se sont retirées, comme aussi quatorze ou quinze filles que les parents ont retirées, de sorte que le nombre des personnes de cette maison est réduit à environ quatre-vingts; et pour ce que mesdites Dames ont jugé à propos que je me donne l'honneur de vous donner avis de tout cela, je le fais, Madame, avec la joie que votre bonté peut penser, et c'est, Madame, à trois fins : l'une, qu'il vous plaira me mander si vous avez agréable d'honorer ce bon œuvre de la continuation de votre protection; et, cela posé, si vous avez agréable, Madame, de vous rendre en cette ville un jour de la semaine prochaine ; et, au cas que vous ne le puissiez pas,d'envoyer une procuration en

blanc portant permission à celle de nous de laquelle vous aurez agréable que le nom soit rempli, de déclarer que vous désirez continuer l'assistance que vous avez donnée à cette maison-là jusques à maintenant depuis le commencement de son institution, en qualité de bienfaitrice de cette maison-là, ou pour le moins d'écrire conformément à cela. Voilà, Madame, le sujet de la présente, etc. »

Cette lettre est précieuse, en ce qu'elle nous donne l'état où était tombée la maison des Filles de la Providence quelques jours après la mort de sa fondatrice, et qu'elle nous aide à comprendre l'efficacité de l'intervention de Vincent en sa faveur. Car on sait que le nombre de cent quatre-vingts orphelines dont elle venait de déchoir, fut bien dépassé dans la suite.

Ce ne fut pas la dernière assemblée convoquée par Vincent pour lui venir en aide. Il y en eut plusieurs autres dans ces dernières années de sa vie. De toutes la plus célèbre est celle de février 1659, où Bossuet, suivant la conjecture à peu près certaine de son plus récent historien, prononça son sermon sur Vèminente dignité des pauvres dans VÉglise, le premier, probablement, qu'il ait prononcé à Paris.

Bossuet tenait par plus d'un lien à la Congrégation des Filles de la Providence, car il était le supérieur de l'asile de la Propagation de la foi, établi à Metz, au milieu de toutes sortes de contradictions et d'épreuves, par une pauvre et héroïque fille, nommée Alix Clerginet, et il lui avait donné son règlement. Or, à la prière d'Alix, la maison de Paris était venue au secours de la maison de Metz, si bien que celle-ci regardait celle-là comme sa mère. En effet, madame Pollalion avait envoyé à Metz d'abord Renée Desbordes, puis cinq autres sœurs de la Providence, avec de précieuses instructions de Vincent de Paul protecteur déclaré d'Alix et de son œuvre, qu'il

avait encouragées l'une et l'autre dans un voyage que la pieuse fille venait de faire à Paris.

Cherchait un orateur pour une nouvelle assemblée de charité, Vincent de Paul, supérieur de la Providence de Paris, devait naturellement jeter les yeux sur le supérieur de la Propagation de Metz, comme Bossuet, par gratitude, par filiale déférence et pour le vénérable prêtre, et pour la maison-mère de l'asile qui lui était si cher, ne pouvait leur refuser les prémices de son éloquence. Après avoir opposé le monde, où tout a été jeté en proie aux riches, même les pauvres, et le royaume de Jésus-Christ, où tout a été donné en partage aux pauvres, même le droit exclusif d'y introduire les riches ; après avoir célébré la charité de saint Paul, si empressé pour les pauvres de Jérusalem, et toujours pour eux si plein de respect, arrivant au but de l'assemblée et s'adressant aux Dames, l'orateur s'écrie : « Mesdames, revêtez-vous de ces sentiments apostoliques ; et dans les soins que vous prenez de cette maison, regardez avec respect les pauvres qui la composent. Méditez sérieusement, en la charité de Notre-Seigneur, que, si les honneurs du siècle vous mettent au-dessus d'eux, le caractère de Jésus-Christ, qu'ils ont l'honneur de porter, les élève au-dessus de vous. Honorez, en les servant, la mystérieuse conduite de la Providence divine, qui leur donne les premiers rangs dans l'Église, avec une telle prérogative, que les riches n'y sont reçus que pour les servir. » Et particularisant davantage l'objet de la réunion, et s'adressant à tout l'auditoire : « Donc, mes Frères, ajoute Bossuet, ouvrez les yeux sur cette maison indigente, et soyez intelligents sur les pauvres. Si je demandais vos aumônes pour une seule personne, tant de grandes et importantes raisons, qui vous obligent à la charité, devraient émouvoir vos cœurs. Maintenant

j'élève ma voix au nom d'une maison tout entière ; et encore d'une maison chargée d'une multitude de pauvres filles entièrement délaissées. Faut-il vous représenter et le péril de ce sexe et les suites dangereuses de sa pauvreté, l'écueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage ? Que serviront les paroles, si la chose même ne vous touche pas ? Entrez dans cette maison ; prenez connaissance de ses besoins ; et si vous n'êtes touchés de l'extrémité où elle est réduite, je ne sais plus, mes Frères, ce qui sera capable de vous attendrir. Il est vrai, des dames pieuses ont ouvert les yeux sur cette maison ; elles ont entendu sur les pauvres (beatus gui intelligit super egenum et pauperem) ; parce qu'elles connaissent leur dignité, elles se tiennent honorées de les servir; parce qu'elles sont chrétiennes, elles se croient obligées de les assister ; parce qu'elles savent le poids des richesses mal employées, elles se déchargent, entre leurs mains, d'une partie de leur fardeau; et, en répandant les biens temporels, elles viennent recevoir en échange les grâces spirituelles * . »

Filles orphelines. — Filles de Sainte-Geneviève. — Filles de la Croix.

C'était encore aux Filles orphelines que mademoiselle de Lestang avait ouvert une maison vers le Pré-aux- Glercs. Vincent de Paul la secourut dans ses plus grands besoins ; il assista à plusieurs des assemblées qui se tinrent en sa faveur ; enfin, il la plaça sous la direction spirituelle d'un prêtre de sa conférence, nommé Gam-

1. Œuvres, t. XII, pp. 10, 21. — Études sur la vie de Bossuet, t. I, pp. 435 e! suivantes ; t. II, pp. 1 et suivantes.

bard, le même qui l'avait accompagné dans ses premières Missions, et qui, depuis vingt ans, conduisait avec succès les Filles de la Visitation du faubourg Saint- Jacques. Il mit la pieuse fondatrice en rapport avec mademoiselle Le Gras, si habile dans la science du gouvernement. Il fit tenir en sa présence un conseil pour lui tracer la voie à suivre. Il l'engagea à choisir dans sa maison, composée alors de deux cents filles, trois ou quatre des plus intelligentes, à partager avec elles le poids des affaires, à les assembler de temps en temps, à prendre leurs conseils et ceux du directeur de la maison, et à regarder comme une tentation le désir de tout faire par elle-même : écueil des âmes ardentes et dévouées, où mademoiselle de Lestang était menacée d'échouer.

Vincent prit part encore à la fondation des Filles de Sainte-Geneviève. Mademoiselle de Blosset, fille d'un gentilhomme du Nivernais, s'était consacrée au soin des pauvres et des malades de la paroisse de Saint-Nicolasdu-Chardonnet, et à l'instruction des jeunes filles. Après s'être adjoint quelques demoiselles animées du même esprit, elle avait commencé à former une petite communauté, qui prit le nom de Filles de Sainte-Geneviève. Mais, avant de prendre une détermination définitive, elle et ses compagnes résolurent de consulter Vincent de Paul, qu'elles regardaient comme « un saint, et un homme plein de lumière et de prudence. » Il leur enjoignit de commencer par la prière, et leur demanda pour luimême huit jours de réflexion. Après quoi, étant revenues bien déterminées à s'en rapporter à sa décision, il leur dit d'un ton sûr et ferme : « Dieu veut se servir de vous pour donner une nouvelle Compagnie à son Église ; Notre-Seigneur en tirera sa gloire et il en reviendra au prochain beaucoup d'avantage. » Le temps et la Providence confirmèrent cette parole. Les écoles de ces Filles

furent très-fréquentées et très-utiles, à la paroisse. La mort de Françoise de Blosset, arrivée le 9 février 1642, ne dissipa point son œuvre, et ses filles résolurent même de rendre leur premier engagement irrévocable. Bourdoise approuva leur dessein et leur traça des règles. L'autorité ecclésiastique du diocèse les érigea en communauté, le 20 août 1658, et, en 1661, le roi leur accorda des lettres patentes. Outre leur principale fonction, qui était l'instruction gratuite, elles formaient des maîtresses pour les campagnes, assistaient les pauvres, distribuaient des remèdes, faisaient des instructions et des lectures aux personnes de leur sexe ; en un mot, exerçaient toute sorte d'œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle. Tel était l'état de cette communauté, lorsque madame de Miramion K , qui en avait formé une semblable sur la paroisse Saint-Paul, sous le nom de la Sainte-Famille, voulut les unir l'une et l'autre. Dans son humilité, elle

1. Marie Bonneau, veuve de J.-J. de Beauhamais, seigneur de Miramion, conseiller au parlement de Paris, était née en 1629. Après son singulier enlèvement par le comte de Bussy, cousin de madame de Sévigné, elle se retira, en 1649, chez les Filles de mademoiselle Le Gras, et n'en sortit que pour se livrer à toutes les œuvres de charité. Elle fut une des dames les plus zélées de l'Assemblée pour l'œuvre des Enfants-Trouvés, l'œuvre de l'Hôtel-Dieu, de l'Hôpital- Général ; en un mot, pour toutes les entreprises de saint Vincent de Paul. Le saint avait approuvé les règlements de sa Sainte-Famille. Elle fut toujours en intimes rapports avec les deux communautés de Saint-Lazare. Après la mort de Féret, curé de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, elle passa, en 1677, sous la conduite d'Edme Jolly, troisième supérieur de la congrégation de la Mission, et y resta jusqu'à sa mort, arrivée en 1696. Son unique fille épousa le président de Nesmond. « Le roi, dit Dangeau (Mémoires, 24 mars 1696), l'aidait dans ses bonnes œuvres et ne lui refusait jamais rien. » G'estelleque madame de Sévigné (Lettre du 29 mars 1696, à madame de Coulanges) appelle une a Mère de l'Église » (voir sa Vie, par M. l'abbé de Ghoisy, in-12, Paris, 1706).

renonça à son titre de fondatrice et fit prendre à ses filles le nom de Sainte- Geneviève. Elle soutint la congrégation ainsi multipliée de sa fortune et de son crédit, et lui acheta une maison sur le quai de la Tournelle, où. elle-même prit sa résidence. Approuvées encore sous cette forme nouvelle par l'archevêque de Paris en 1665, les Filles de Sainte-Geneviève se répandirent en divers lieux et comptèrent bientôt plus de cent écoles.

Il est quelques communautés qui reçurent de Vincent des services moins essentiels, mais qui lui sont cependant redevables. Telle est, parmi les nombreuses Congrégations hospitalières qui s'élevèrent tout à coup dans la première moitié du xvne siècle, la Congrégation de la Charité de Notre-Dame, qui doit son origine à Simonne Gauguin, née en 1591, à Pathai, en Beauce, et nommée en religion. Françoise de la Croix l. Cette pieuse fille forma d'abord un établissement à Paris, près la place Royale, avec le concours de Madeleine Brulart, veuve d'un maître d'hôtel du roi, nommé Favre, qui s'en déclara fondatrice. Le roi et l'archevêque de Paris, avant d'approuver le nouvel institut, en soumirent les règles à l'examen du P. Binet, jésuite, de Vigier, doctrinaire, et de Vincent de Paul. Les trois examinateurs les ayant revues et approuvées comme conformes à la doctrine du saint concile de Trente, la Congrégation fut autorisée par les deux pouvoirs, et Françoise de la Croix et ses compagnes prononcèrent leurs vœux en 1629. Ces religieuses fondèrent ensuite un grand nombre d'hôpitaux en France, mais tous réservés aux femmes. Elles firent pour leur sexe ce que faisaient pour les hommes les frères de la Charité de Saint-Jean-de-Dieu.

1 Voir sa Vie, in-12, Paris.. 1745.

Peu de communautés de Filles durent autant à Vincent de Paul que la Congrégation des Filles de la Croix.

A Roye, en Picardie, existait une école dans laquelle étaient confondus les enfants des deux sexes, ce qui devint la source d'abominables désordres, auxquels le maître luimême mit le comble en ' abusant d'une de ses écolières. Pour y remédier, les deux curés firent appel au dévouement de personnes pieuses qui se chargeraient de l'instruction des jeunes filles. Quatre y répondirent : Françoise Vallet, Marie Saucier et deux sœurs, cousines des précédentes, Charlotte et Anne Delanoy. En 1625, une assemblée composée des curés, des notables et des dames et demoiselles les plus distinguées de la ville, agréa leur dévouement, nomma madame Ledoux, veuve du greffier de Roye, leur présidente et protectrice; et celle-ci, pour premier exercice de sa charge, leur donna une maison où elle les installa le 4 août suivant.

Les jeunes maîtresses, qui choisirent Françoise Vallet pour supérieure, eurent d'abord les plus beaux succès. Mais le prévôt de Roye, poussé peut-être par de jeunes libertins mécontents de se voir ravir leurs victimes, piqué d'ailleurs de n'avoir pas été consulté dans l'affaire, accusa Bellot, doyen de la collégiale et fauteur déclaré du nouvel établissement, d'être allé contre les intentions du roi qui avait défendu qu'on formât, sans son agrément, ces sortes d'institutions. On ne tint aucun compte de cette réclamation, et l'œuvre continua à prospérer. Ses ennemis se tournèrent alors contre les deux curés, qu'ils attaquèrent par d'horribles calomnies, dont le contrecoup atteignit les pauvres maîtresses. Le peuple, juste cette fois, vengea d'un mot les servantes de Jésus-Christ, et, pour consacrer leurs persécutions, il les appela Filles de la Croix. Désireuses de mériter ce beau titre, elles

souffrirent d'abord eu silence ; mais, craignant de compromettre leur œuvre en même temps que leurs personnes par une abnégation excessive, elles rédigèrent bientôt un Mémoire justificatif, que deux d'entre elles apportèrent à Paris et soumirent à dix-sept docteurs de Sorbonne. Les docteurs, après mûr examen, déclarèrent, le 26 novembre 1630, n'y trouver « rien qui ne fût bon et utile, digne d'être reçu, approuvé et autorisé par les pasteurs et magistrats du lieu où résidaient les filles y mentionnées. »

Ainsi justifiées, les bonnes filles reprirent leurs fonctions avec un nouveau zèle, se concilièrent de plus en plus la confiance des familles, et virent s'accroître le nombre de leurs associées. Tout le poids de la persécution jusqu'alors partagé, retomba sur les deux prêtres premiersauteurs de leur œuvre. On les déféra à la cour comme de dangereux novateurs, comme des guides pernicieux. Bientôt ils furent arrêtés et emprisonnés à Paris. Après plusieurs interrogatoires, ils furent heureusement remis aux mains de Vincent de Paul. Le saint les interrogea à son tour avec toute sa charité, sans doute, mais aussi avez tout son bon sens, toute sa justice, tout son zèle pour l'honneur de l'Église. La conclusion de son examen fut que les deux prêtres étaient innocents sur tous les chefs d'accusation, et la cour, sans plus ample informé, les renvoya, avec entière décharge, à Roye, pour y reprendre leurs fonctions.

Vincent n'avait pu examiner les deux directeurs des Filles de la Croix, sans pénétrer, avec sa perspicacité ordinaire, jusqu'au fond du nouvel institut. Il en avait été charmé; et, lorsque les deux ecclésiastiques lui demandèrent s'il n'était pas à propos d'abandonner une œuvre en butte à de telles attaques, il répondit : « Loin de céder à la persécution, il faut montrer plus d'ardeur

encore à la maintenir : car elle sera d'une grande utilité à l'Église ; si elle y prend racine, elle deviendra un arbre fécond en fruits salutaires. Qu'elle conserve seulement avec soin son premier esprit de pauvreté, de simplicité, de mortification, de piété, d'obéissance et de charité ; que ses premières associées continuent à mériter leur nom de Filles de la Croix, en se greffant de plus en plus sur la croix du Sauveur par le partage de ses opprobres et de ses persécutions. »

Depuis le jugement favorable de la Sorbonne, Marie Saucier était restée à Paris. Le célèbre P. de Lingendes, qu'elle avait pris pour directeur, la mit alors en rapport avec une dame d'une haute piété, Marie L'Huillier, veuve de Claude-Marcel de "Villeneuve, maître des requêtes ordinaire de l'hôtel du roi. Mariée fort jeune, Marie L'Huillier avait eu fort à souffrir du caractère difficile et de la conduite dissipée de son époux. Sous la conduite de saint François de Sales, elle avait supporté cette épreuve en femme forte et en chrétienne. Veuve à vingttrois ans, elle ne s'occupa plus que de piété et de charité, ces deux grandes choses toujours corrélatives dans le christianisme. Elle s'associa aux dames de Lamoignon, Pollalion et Le Gras, qui étaient alors, sous la direction de saint Vincent, à la tête de toutes les entreprises charitables. Elle travailla quelque temps, avec Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, à la conversion des femmes perdues, jusqu'à ce que l'œuvre, jugée par l'un et par l'autre ingrate et peu durable, fût abandonnée et réservée à d'autres mains. Elle se rabattit sur d'autres œuvres d'un succès plus facile et plus immédiat. En compagnie d'autres dames qu'elle s'était attachées, elle allait visiter les pauvres de sa paroisse de Saint-Paul, dont le curé, à sa suggestion, lui fournissait le fonds de subsistance, au moyen d'une quête hebdomadaire. Pour

subvenir à la fois à l'âme et au corps, elle plaça, nonseulement dans sa paroisse, mais dans plusieurs quartiers de Paris, des maîtresses d'école qui enseignaient gratuitement les pauvres petites filles.

C'est ce qui avait déterminé le P. de Lingendes à lui adresser Marie Saucier. Madame de Villeneuve ne tarda pas à reconnaître, dans le nouvel Institut, la pleine réalisation de ce qu'elle essayait alors elle-même, et elle demanda une Fille de la Croix pour établir à Paris l'œuvre qui réussissait si bien en Picardie. En conséquence, l'abbé Guérin, alors directeur de la petite Société, se rendit de Roye dans la capitale, où, au défaut de Marie Saucier qui, de l'avis même de son confesseur, venait d'entrer à la Visitation, il manda Charlotte Delanoy, fondement et cheville ouvrière de la communauté.

De plus en plus, madame de Villeneuve se convainquit de l'utilité du nouvel Institut et de la facilité de son établissement à Paris. Seulement, pour le protéger contre l'inconstance humaine, elle voulut trouver des filles qui se formassent par des vœux en corps de communauté régulière. L'archevêque de Paris approuva son dessein, et les événements la servirent. Les guerres dont la Picardie était alors le théâtre, en ayant forcé les habitants à venir chercher un refuge à Pans, les Sœurs de Roye avaient suivi la foule. Charlotte Delanoy présenta ses pauvres compagnes à madame de Villeneuve, et la charitable dame les confia à une de ses amies, dans la rue du Bas-Froid, au faubourg Saint- Antoine, en attendant que le commandeur de Sillery, prié par elle, les fît conduire à son château de Panfon, aux portes de Biïe- Comte-Robert. Quelque temps après, ces filles, au nombre, de cinq, étaient établies dans le bourg même comme institutrices.

Mais la question des vœux les divisa. Soutenues pr.r

l'abbé Guérin, les opposantes demeurèrent à Brie-Comte- Robert, où elles continuèrent à se diriger par ses conseils. Elles formèrent des maisons à Roye, à Rouen, à Barbesieux, et ensuite à Paris, sur la paroisse Saint- Gervais. Françoise Vallet, Anne Delanoy et Marie Paillet, portées pour les vœux, revinrent à Paris, avec deux de leurs élèves, le 28 décembre 1640, et furent placées par madame de Villeneuve à la Visitation pour y prendre l'esprit de saint François de Sales. En effet, avec les Filles de la Charité, elles allaient partager l'héritage que le saint évêque de Genève avait destiné à ses propres Filles, et que, sur les conseils de Denis de Marquemont, il avait dû, comme il a été dit, laisser à d'autres.

Ce fut alors que madame de Villeneuve entra en relations plus intimes avec madame de Chantai. Ces relations avaient été primitivement formées par saint François de Sales, qui avait présenté madame de Villeneuve à la sainte fondatrice, en lui disant qu'il ne connaissait pas d'âme plus candide ni de meilleur cœur. Dès lors s'était établi entre les deux admirables femmes un commerce de lettres qui se ranima à l'époque où nous sommes parvenus. Sainte Chantai écrivait le 15 janvier 1 64 1 : « Vive Jésus ! Béni soit le très-divin et débonnaire Sauveur de nos âmes, qui vous a choisie, ma très-bonne et très-aimée sœur, pour lui dresser cette sainte Société, par le moyen de laquelle, plusieurs âmes, comme de vaillantes amazones, combattront les perverses maximes du monde et arboreront les divines maximes de Jésus- Christ ! Ce dessein ne peut que grandement réussir à ia gloire de Dieu et au profit de plusieurs âmes, pour la facilité qu'il donne à toutes celles qui auront de la disposition à la vie spirituelle et du désir d'en profiter. Je vois que la divine Providence fait recueillir par ce m. 32.

moyen quelques pensées et désirs de notre bienheureux Père, qui n'ont pu être exécutés ni conservés dans notre chère Congrégation. J'en ressens une tendre consolation, j'en remercie et bénis Dieu de tout mon cœur Tout cela est si bien digéré, que mes lumières bornées n'ont rien à y ajouter, mais seulement à l'honorer. Le temps et la pratique vous découvriront des choses qui ne se peuvent apprendre que par l'expérience. Vous verrez, ma très-chère sœur, de quelle manière Dieu vous découvrira peu à peu ce qui vous sera nécessaire pour la perfection et pour la stabilité du dessein qu'il vous a inspiré, et duquel je crois qu'il veut que vous demeuriez la guide et la conductrice. C'est un grand avantage que d'avoir des sujets bien fondés en la vraie vertu pour servir de fondement à cet édifice spirituel. Béni soit Dieu qui vous les a mis en mains ! Je suis consolée de ce petit accommodement que nos chères sœurs vous donnent. La conversation sera utile aux unes et aux autres. Je prie Dieu qu'il vous donne les forces et la santé pour accomplir et pour conduire à sa perfection ce sacré dessein. Il y a longtemps que Dieu vous a éclairée, et qu'il vous a fait discerner les mouvements de la nature, et qu'il vous a aidée à les combattre de plus en plus ; il vous fortifiera pour suivre ceux de sa sainte grâce. Il est vrai qu'il faut du courage ; mais sa divine bonté sera elle-même votre coeur et votre force ; elle fera évanouir à vos yeux toutes les difficultés par la vertu de sa grâce et de son assistance. Enfin, c'est une faveur que d'agir et de souffrir pour la gloire de Dieu. Je le supplie de vous combler de son amour et de bénir votre entreprise. Nous ferons beaucoup prier pour cela, et je vous conjure de me recommander souvent à Dieu pour qu'il lui plaise que je passe le reste de mes jours, et que je les unisse dans sa grâce et son très-bon plaisir, demeurant

FLILES ORPHELINES. ETC. 57!

de tout mon cœur, ma très-honorée et très-chère sœur, votre très-humble sœur et servante en Notre-Seigneur. — Jeanne-Françoise Frémiot, de la Visitation-Sainte-Marie. — Dieu soit béni ! »

Dans le cours de cette même année 1641, sainte Chantai écrivit encore à madame de Villeneuve : « Béni soit notre bon Dieu, ma toute chère sœur, qui dispose votre cœur pour l'œuvre de sa gloire ! Je ne doute point que votre dessein n'apporte un grand profit aux ânies qui seront assez heureuses pour en recueillir les fruits. Plusieurs dames veuves seront bien consolées de trouver cette retraite de piété, qui ne les empêchera pas de rendre à leurs enfants les soins légitimes qu'elles leur doivent. C'était un des desseins très-importants que notre bienheureux Père avait conçus, que celui de conserver les exercices de charité publique dans notre congrégation ; mais il ne l'a pu exécuter ; et voilà que la divine Providence vous a choisie pour l'accomplir. Je pense que les Filles dont vous vous servirez pour instruire les autres à la piété seront déjà grandes et capables de ce bien, ce qui sera d'une utilité merveilleuse dans ce siècle si corrompu. Je vous conjure, ma très-chère sœur, de me faire part du progrès que vous aurez fait dans ce sacré dessein, afin que de rechef j'en loue Dieu, et que je m'en console avec vous. »

Les premières filles du nouvel institut réformé ou transformé ne restèrent que huit mois à la Visitation. Madame de Villeneuve leur subrogea la donation que le commandeur de Sillery lui avait faite, peu de temps avant sa mort, d'une maison sise rue Saint-Ffonoré, près l'hôtel de son nom. Georges Froger, curé de Saint-Nicolasdu-Chardonnet, un des signataires de l'approbation donnée par la Sorbonne en 1630, fut délégué par l'archevêque de Paris pour présider à tous les établissements

du nouvel institut, dont il demeura le supérieur jusqu'à sa mort, arrivée en 1647.

Madame de Villeneuve fonda son premier établissement à Vaugirard, où elle acheta une maison, au nom des Filles de la Croix, et, le 4 août 1641, à la tête de sa petite colonie, elle prononça les vœux simples de chasteté perpétuelle et d'obéissance, auxquels plus tard fut adjoint celui de pauvreté. C'est de ce jour que date la naissance de la nouvelle société des Filles de la Croix. En juillet 1642, elle obtint des lettres patentes du roi, qui furent enregistrées le 3 septembre 1646.

Tout en restant à Vaugirard, où elle aida encore l'abbé Olier dans les essais de son séminaire, madame de Villeneuve voulut étendre à la capitale le bienfait de l'éducation gratuite. Elle acheta donc une portion de l'ancien palais des Tournelles, au prix de 55,000 livres, dont madame d'Aiguillon paya plus de 30,000, et on y forma un second établissement.

Rien ne semblait manquer désormais au nouvel Institut, pas même l'estime des hommes qui l'avaient persécuté à sa naissance ; mais il devait avoir part encore, dans la personne du moins de sa seconde fondatrice, à cette croix dont il portait le nom. En effet, madame de Villeneuve fut dévorée par de telles peines intérieures, qu'elle fut tentée d'en abandonner à d'autres la conduite dont elle venait d'être revêtue. Dans l'excès de ses maux et de ses perplexités, elle s'adressa à Vincent de Paul, qui, tant de fois, l'avait soutenue de ses conseils. Au mois de février 1648, elle lui écrivit : « Si Dieu veut, à cause de mon indignité, laisser périr l'ouvrage, j'y consens de bon cœur. J'y étais disposée lorsque je le commençai ; mais vous-même ne l'avez pas jugé à propos. J'ai suivi exactement tout ce que vous m'avez prescrit ; c'est à vous de m'aider dans la consommation de ce des-

;sein. Je vous supplie donc de venir encore me manifester les divines volontés, afin que je ne sois point trompée par les miennes propres. » Au mois de septembre de la même année, elle revint à la charge : « Je vous prie de venir à mon secours contre les attaques de Satan et de ses suppôts qui ont juré ma ruine. Je ne sais ce que Dieu veut faire de moi, pauvre roseau battu depuis si longtemps par les vents de la persécution, sans qu'aucun ait pu le renverser, ni même l'ébranler. Il paraît que Dieu a de grands desseins sur moi, auxquels le monde et le démon s'opposent. Car pourquoi tant de forces réunies contre un aussi faible soldat? Ah ! c'est que nul ne peut nuire à celui qui est protégé de Dieu. Voilà ce que vous m'avez appris, ce que j'ai éprouvé, et ce qui a réglé jusqu'ici toute ma conduite au service de Dieu. Je vous demande vos prières pour l'affermissement de la Société, si c'est l'œuvre de Dieu. »

On n'a plus les réponses de Vincent de Paul ; mais on en devine le sens par ce qui précède et par ce qui va suivre. Il est évident qu'il encouragea dans son dessein Madame de Villeneuve, qui, en effet, y persévéra jusqu'à sa mort, arrivée le 15 janvier de l'année 1650, la cinquante-troisième de son âge.

Cette mort fut un terrible coup pour la si jeune famille. C'était une mère de moins, et nul patrimoine pour combler un peu le vide de sa perte. Car la maison était grevée de 40,000 livres de dettes, poids sous lequel fléchissaient les sœurs et leurs amis. D'autre part, la communauté se composait d'éléments si divers, de molécules si divisées et si hétérogènes, que le génie seul de l'institutrice semblait avoir été capable d'en faire un monument. Elle, l'âme et le ciment, disparue, les agrégats devaient aller chacun au corps avec lequel il avait quelque similitude, qui à tel institut, qui à tel autre, et le tout

disparaissait par la dissolution des parties. Les plus chaudes protectrices du séminaire de la Croix, celles qui avaient fait pour lui les plus généreux sacrifices, comme la duchesse d'Aiguillon, ne voyaient rien de mieux que sa réunion aux Filles de la Providence, c'est-à-dire une vie en autrui après une vie personnelle. En effet, Madame d'Aiguillon communiqua ce dessein à Vincent de Paul, avec toutes les raisons àl'appui. Le saint combattit l'idée de la duchesse, et lui dit : « Quand les sœurs de la Croix seraient réduites à deux ou trois, pourvu qu'elles fussent bien unies, elles formeraient encore une vraie communauté. Ce serait un petit levain qui ferait bientôt fermenter toute une masse. D'ailleurs, ajouta-t-il, l'Institut de Madame de "Villeneuve et celui de Mademoiselle Pollalion se ressemblent trop peu pour s'unir, et tous les deux peuvent être séparément très-utiles à l'Église. »

Bien que cette réponse eût un peu rassuré Madame d'Aiguillon, elle ne lui ôta pas toute crainte sur le présent et principalement sur l'avenir de l'Institut. Elle retourna à Saint-Lazare en compagnie d'autres dames. Plusieurs assemblées se tinrent en la présence du saint, et presque toutes les voix continuaient à aller soit à la suppression, soit à l'union avec, une autre communauté. Mais Vincent persistait dans ses premières réponses : « C'est l'œuvre de Dieu, dit-il à Abelly, alors directeur, comme nous l'avons dit, des Filles de la Croix ; il ne faut en aucune façon la détruire ; le nombre des sœurs se multipliera ; c'est un faible ruisseau, mais il recevra des eaux qui le feront un grand fleuve. » Dès lors on renonça à tout dessein de suppression ou d'annexion, et on délibéra sur les moyens d'assurer la vie de la famille orpheline. Le saint n'en trouva pas de plus sûr que de confier toute l'administration temporelle à une personne qui à la

bonne volonté joignît l'intelligence des affaires, le courage contre les difficultés, le crédit pour se procurer des ressources, la piété surtout, le zèle pour la gloire de Dieu et la charité pour le prochain. Ses yeux se portèrent sur Anne Petau, dame de Traversai, fille et veuve sans enfants d'un conseiller au Parlement de Paris. Madame de Traversai, nommée déjà parmi les plus zélées des Dames de l'Assemblée, avait fondé elle-même, en 1635, le monastère de la Conception, rue Saint-Honoré. A sa famille naturelle, elle consentit à ajouter cette famille adoptive, dont elle géra les intérêts avec une sagesse et une affection qui la mirent bientôt au-dessus des plus pressants besoins. Du reste, elle fut aidée en cela par la duchesse d'Aiguillon qui donna encore plus de 14,000 livres, et par quelques autres Dames de l'Assemblée qui contribuèrent à libérer au temporel la communauté.

Restait à en régler le spirituel. Vincent de Paul s'en chargea. A la mort de Froger, en 1647, André du Saussay, curé de Saint-Leu, officiai et grand vicaire de Paris, avait été nommé supérieur. Mais, au bout de trois ans, appelé au siège de Toul, il se démit en faveur d'Abelly, curé de Saint-Josse, avec qui il avait déjà partagé l'administration spirituelle et temporelle. Vincent engagea son disciple à accepter cette délégation. Abelly ne savait que lui obéir. Aussi, pendant quinze ans (1650-1665;, jusqu'à sa nomination à l'évêché de Rodez, il travailla, de concert avec Vincent, à gouverner les Filles de la Croix. Il leur donna un règlement et des constitutions, auxquels il ajouta un directoire très-détaillé pour tous les offices du séminaire. À son départ pour Rodez, il se substitua dans la supériorité des Filles delà Croix Armand Poitevin, son successeur à la cure de Saint -Josse. Revenu à Paris en 1675, après s'être démis

de son évêché, et ayant trouvé la communauté orpheline encore par la mort de Poitevin, il en reprit la conduite et lui donna de nouvelles constitutions qui furent approuvées par François de Harlay, archevêque de Paris. Dès le 9 mai 1668, le cardinal de Vendôme, légat a latere en France, avait approuvé, au nom du Saint-Siège, le nouvel institut.

Dans l'intervalle de ces vingt-cinq années et dans la suite, les Filles delà Croix non-seulement se soutinrent, mais s'étendirent et embrassèrent toutes les œuvres de chanté envers les personnes de leur sexe: écoles gratuites, pensionnats, asiles pour retraites, hospices à Ruel, à Moulins, à Narbonne, à Tréguier, à Aiguillon, à Saint- Bi ieuc, à Saint-Flour et à Limoges. Elles rendirent aux Filles de Saint-Joseph le service qu'elles avaient reçu elles-mêmes, en rétablissant la régularité dans leur discipline et l'ordre dans leur administration temporelle. Elles fournirent des sœurs à l'hôpital de la Pitié, et ne se retirèrent qu'après y avoir tout rétabli, et formé, des maîtresses capables de leur succéder. Pendant les guerres de Picardie et de Flandre, elles prodiguèrent leurs soins à ces nombreux essaims de femmes et de filles qui vinrent chercher un refuge à Paris. En cela elles aidèrent les Filles de Vincent et se montrèrent dignes de leur commun père. Car, d'après ce qui vient d'être dit, c'est avec raison qu'elles regardèrent le saint prêtre, sinon comme leur instituteur, au moins comme le réparateur et le conservateur de leur congrégation, comme celui à qui elles devaient cette seconde vie qui, dans les corps plus encore que dans les individus, est préférable à la première, presque toujours si éphémère ou si instable *.

I. ifi lissemeni et des progrès de la covi/régation des Filles

de la Croix, de leur maison, du séminaire au rhef-lieu de leur société

Ou comprend donc la vénération des Filles de la Croix pour saint Vincent de Paul, et leur reconnaissance pour un service dont le désintéressement seul égale l'importance. Car c'était, il semble, au détriment de ses Filles de la Charité que Vincent favorisait les Filles de la Croix, puisque les unes et les autres avaient tant d'œuvres communes, et qu'il appelait des étrangères et des rivales à partager des avantages et des droits dont il aurait pu garder le monopole à sa famille. Mais la rivalité chrétienne consiste à multiplier, et non à empêcher ou à supprimer les coopérateurs ; tout au plus à lutter de dévouement et de zèle : or, sur ce dernier point, les Filles de la Charité ne pouvaient être vaincues.

Autres services rer.cius aux communautés de femmes.

Ce qui rehausse encore la valeur du service rendu aux Filles de la Croix et l'honneur de leur institut, c'est que Vincent était opposé en principe à l'établissement de nouvelles communautés. L'année 1647 nous en fournit un exemple. Un personnage qui possédait un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Florent-les-Saumur voulait, depuis plusieurs années, le réunir au séminaire des Bons-Enfants, surchargé alors de l'entretien de quarante prêtres externes qui ne lui payaient que sept sous par jour. Mais l'archevêque de Paris, François de Gondi,

à Pans, sur la paroisse de Saint-Paul, par le R. P. Beauvais, 1754, io-fol., Mss., chez les Filles de la Croix de Limoges.

ui. 33

n'approuva pas la réunion, croyant ainsi user de représailles contre Vincent, qu'il accusait d'avoir employé son crédit auprès de la reine pour empêcher un nouvel établissement à Lagni. De plus, l'archevêque semblait mettre son approbation au prix d'un changement dans les dispositions de Vincent, et, par lui, dans celles de la reine. Avec tout son respect pour les prélats de l'Église, mais aussi avec une fermeté vraiment sacerdotale, Vincent lui répondit le 8 septembre: « 11 est vrai que la reine, à son retour d'Amiens, m'a parlé de rétablissement de Lagni ; il est vrai encore que je ne l'ai pas favorisé ; mais j'ai eu de fortes raisons pour en agir ainsi. Depuis longtemps il a été arrêté dans le conseil ecclésiastique qu'on ne permettrait plus de nouveaux établissements de religieuses. On reconnaît qu'il y en a déjà trop, et Sa Majesté en reçoit souvent des plaintes. Plusieurs s'anéantissent d'elles-mêmes, et depuis peu on a vu se former et disparaître six ou sept de ces sortes de congrégations. Quelques-unes mêmes ont donné du scandale et excité des murmures. D'ailleurs on ne connaît pas assez l'esprit de la reine, quand on la croit capable de changer du blanc au noir. Pour moi, je ne saurais ni me repentir, ni me dédire d'un avis que je n'ai donné qu'en la seule vue de Dieu. »

La vue de Dieu, en effet, l'espérance fondée d'un grand bien pour l'Église, voilà ce qui seul le pouvait f déterminer à favoriser de nouveaux établissements de Filles. D'ailleurs, il regardait comme suffisant de pourvoir soit à la réforme, soit à la bonne conduite des communautés déjà existantes. C'est à quoi il s'employa encore avec ardeur au conseil de conscience. \

Quand les abbayes avaient droit d'élection, il le leur conservait, et s'opposait avec vigueur aux intrigues de certaines religieuses, qui, désespérant de monter au pre-

mier rang par la voie des suffrages, y voulaient arriver par le crédit de leurs familles et par l'autorité du roi. De même faisait-il à l'égard des abbesses qui, élues pour trois ans, selon l'usage de leurs communautés, sollicitaient des brevets de continuation. En ces cas, il résistait à toute autorité, même à celle de certains évêques qui préféraient la perpétuité des supérieures à une simple triennalité. « Toutes les innovations, répondait-il, qui se font contre les usages canoniquement établis, doivent être tenues pour suspectes. D'autre part, les filles, naturellement moins fermes dans le bien, s'oublient plus aisément dans les grandes charges, si elles s'y voient établies pour toujours. Et voilà pourquoi généralement les élections temporaires valent mieux dans leurs communautés que les perpétuelles. » Ainsi devait parler le saint fondateur des Filles de la Charité.

Les nécessités mêmes de la réforme ne le pouvaient induire à consentir à ce qu'il fût rien changé, sans l'agrément de l'autorité compétente, à l'ordre légal de nomination aux charges. Il y avait deux siècles que l'abbaye de Longchamps, fondée par Marguerite, sœur de saint Louis, était en proie à d'infâmes désordres. La division s'y étant introduite, elle fut l'objet de bien des demandes ambitieuses. Mais elle était élective ; et, comme le saint l'écrivit à la reine le 3 novembre 1651, c'était au pape à décider, non au roi. Il pria donc la reine de veiller d'autant plus à ne se pas laisser surprendre, que les deux parties demandaient la réforme. Mais, encore un coup, il fallait l'intervention de l'autorité pontificale. La reine devait donc faire solliciter le pape par son ambassadeur à Rome, car ce serait une gloire pour elle de contribuer à la réforme d'un monastère depuis si longtemps désordonné.

L'abbesse de Longchamps prit les devants sur la cour.

Elle fit présenter au pape une supplique où étaient exposés tous les désordres du monastère, malheureusement imputables aux franciscains, qui en étaient les supérieurs. Elle demandait l'exemption de leur autorité et la soumission à l'ordinaire. Le cardinal de la Rochefoucault chargea Vincent de Paul de s'informer secrètement du contenu de la supplique. Après information sérieuse, Vincent répondit, le 25 octobre 1652, qu'elle était conforme à la vérité. Il en appuya donc les clauses, à condition que l'ordinaire nommerait pour trois ans seulement, avec droit de le continuer trois ans encore, un visiteur séculier ou régulier, non franciscain toutefois, qu'il investirait, sauf recours à lui, de pleins pouvoirs pour établir la réforme ; après quoi, les religieuses pourraient élire, de trois ans en trois ans, trois personnes parmi lesquelles l'ordinaire choisirait un visiteur *»

A Autun, il y avait une abbaye royale de religieuses de l'ordre de Saint-Benoît, qui, depuis plusieurs années, était devenue une sentine de vices. Vincent ne put souffrir l'abomination de la désolation dans le lieu saint. Ni la naissance de l'abbesse, ni le crédit de ses parents à la cour ne purent le détourner de l'œuvre de la réformation. Il insista auprès de la reine-mère, et d'une maison de scandale et de désordre, il fit bientôt un séjour d'édification et de sainte régularité 2.

Quand il venait à vaquer des abbayes à la nomination du roi, elles étaient aussitôt sollicitées par des personnes en crédit, au nom de services rendus à l'État, ou seulement de la naissance. C'était Vincent qui essuyait le premier assaut. Mais noblesse ou mérite des pères ne pouvaient, bien entendu, suppléer à ses yeux aux qua-

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