‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 14 sur 122 · ARTICLE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE DEUXIÈME

Missions des iles Britanniques,

Mission d'Irlande.

En 1645, au moment qu'échouait un projet de Mission en Orient et que Vincent envoyait des Missionnaires en Barbarie, le cardinal François Barberini, neveu d'Urbain VIIÏ, l'invita, au nom du pape Innocent X et de la Pro-

pagande, à en faire passer quelques-uns en Irlande, pour y rétablir l'usage des cérémonies et des rites sacrés parmi les prêtres qui, empêchés longtemps par l'hérésie d'exercer le culte catholique, étaient sur ce point dans une complète ignorance *. Le Pape et la Propagande cédaient eux-mêmes peut-être à une invitation d'Henriette de France, qui n'avait jamais cessé d'entretenir des rapports avec les catholiques irlandais, et qui voulait profiter d'un traité secret passé dernièrement entre eux et Charles Ier.

Quoi qu'il en soit, attaqués dans leur foi par les anglicans, presque sans pasteurs, les catholiques d'Irlande avaient grand besoin de recevoir parmi eux une colonie de saints prêtres. Vincent obéit aussitôt aux ordres du Souverain Pontife, et choisit dans sa Compagnie huit Missionnaires, parmi lesquels étaient cinq Irlandais. Obéissants comme leur père, ceux-ci se jetèrent aussitôt à ses pieds pour lui demander la bénédiction du départ : « Soyez unis ensemble, leur dit-il, et Dieu vous bénira ; mais que ce soit par la charité de Jésus-Christ ; car toute autre union qui n'est point cimentée par le sang de ce divin Sauveur ne peut subsister. C'est donc en Jésus-Christ, par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, que vous devez être unis les uns avec les autres. L'esprit de Jésus-Christ est un esprit d'union et de paix : comment pourriez-vous attirer les âmes à Jésus-Christ, si vous n'étiez unis entre vous et avec lui-même ? Cela ne se pourrait pas. N'ayez donc qu'un même sentiment et une même volonté ; autrement, ce serait faire comme les chevaux, lesquels, étant attelés à une même charrue, tireraient les uns d'un côté, les autres d'un autre, et ainsi ils gâteraient et briseraient tout. Dieu vous appelle pour

1. Lettre du card. Barberini i> saint Vincent, du 25 février 1645.

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travailler en sa vigne : allez-y comme n'ayant en lui qu'un même cœur et une même intention ; et, par ce moyen, vous en rapporterez du fruit. s>

Il leur recommanda ensuite l'obéissance au Souverain Pontife, si nécessaire en un pays où la politique anglaise poussait le clergé à la révolte. Il régla leur conduite pendant le voyage et après leur arrivée sur le théâtre de leur Mission, et ils reconnurent depuis toute la sagesse de ses conseils.

Ils partirent de Paris vers le milieu d'octobre 1646. Retenus quelque temps à Nantes, ils s'employèrent au service des pauvres et des malades dans les hôpitaux, et instruisirent en quelques conférences les dames de la Charité des paroisses.

De même ils firent à Saint-Nazaire, où ils devaient s'embarquer sur un navire hollandais. Ils donnèrent aux nombreux passagers une sorte de Mission, et, comme prémices de leur prochain apostolat, ils convertirent au catholicisme un gentilhomme anglais, qui, blessé à mort trois jours après, expira en bénissant leur charité et la miséricorde de Dieu.

Ils s'embarquèrent enfin, et, après avoir échappé aux tempêtes sur mer, à la persécution sur terre, à la mort sous diverses formes, ils arrivèrent au but. Là ils se partagèrent entre le diocèse de Limerick et celui de Cashel.

Des deux côtés ils firent leurs exercices ordinaires avec un succès à étonner les évêques d'Irlande, à mériter les éloges du nonce Rinuccini. qui résidait encore dans ce royaume. Là, comme partout, clergé et peuple étaient également transformés. Mais alors la persécution éclata. Charles Ie* venait de mourir sur l'échafaud, et les catholiques d'Irlande avaieD t proclamé le prince de Galles. Nommé lord lieutenant d'Irlande, Cromwell était parti à

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la nouvelle de la défaite de l'armée royale, et il avait signalé la prise de Drogheda, de Wexford, de Kilkenny, par d'horribles massacres ; puis il était revenu en Angleterre, laissant à son gendre, le farouche Ireton, le commandement en chef. La sanglante tyrannie s'accrut et pesa principalement sur les catholiques. Il n'était plus possible de faire des Missions dans les campagnes, occupées par les parlementaires. Il est vrai que partout où la Mission avait été précédemment donnée, les Missionnaires étaient dignement remplacés par les curés, dont pas un n'abandonna son poste. L'un d'eux, qui, pendant une retraite faite un an auparavant à Limerick chez les prêtres de la Mission, avait déclaré qu'il serait heureux de mourir pour la foi et la charité, fut massacré par les soldats d'Ireton, en administrant les sacrements à des malades.

Ne pouvant pas exposer inutilement les siens, Vincent en rappela cinq en France et en laissa trois à Limerick. Ces cinq Missionnaires lui rapportèrent des lettres testimoniales les plus honorables que leur avaient délivrées au départ les évêques de Limerick et de Cashel. « Le départ de vos Missionnaires, écrivait l'archevêque de Cashel, me donne occasion de vous témoigner ma reconnaissance et de vous rendre de très-humbles actions de grâces pour la charité avec laquelle vous avez daigné secourir, par le moyen de vos prêtres, le petit troupeau que Dieu m'a confié. Ce n'est pas seulement à propos, c'est dans notre extrême besoin qu'ils nous ont secourus. Aussi est-il vrai que, par leurs travaux, les peuples ont été portés à une dévotion qui croît tous les jours. Quoique, depuis leur arrivée en ce pays, ils aient souffert beaucoup d'incommodités, ils n'ont pas laissé de travailler en ouvriers infatigables, et, à l'aide de la grâce, ils ont glorieusement étendu le culte fit la gloire de Dieu. J'espère que ce

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même Dieu, qui est tout bon et tout-puissant, sera luimême votre récompense et la leur. De mon côté, je le prierai qu'il vous conserve longtemps, vous ayant choisi pour le bien et l'utilité de son Église. »

Et l'évêque de Limerick: « Il est juste, Monsieur, que je vous remercie de tout mon cœur du bienfait que j'ai reçu de vous par vos prêtres, et que je vous expose le très-grand besoin que l'on a d'eux en ce pays. Je puis vous assurer confidemment que leurs travaux y ont fait plus de fruit, et qu'ils ont converti plus d'âmes que tout le reste des ecclésiastiques. Par leurs exemples et leur bonne conduite, la plupart de la noblesse de l'un et de l'autre sexe est devenue un modèle de vertu et de dévotion, qui ne paraissait point parmi nous avant l'arrivée de vos Missionnaires en ces quartiers. Il est vrai que les troubles et les armées qui sont dans ce royaume ont été un grand empêchement à leurs fonctions. Malgré cela, ils ont si profondément gravé ce qui regarde Dieu et le salut dans l'esprit des habitants des villes et des gens de la campagne, qu'ils bénissent Dieu dans l'adversité comme dans la prospérité. J'espère de me sauver moimême par leur assistance. »

Les trois Missionnaires restés à Limerick, sur l'invitation de l'évêque, donnèrent une mission dans cette ville qui, en y comprenant les villageois réfugiés, ne comptait pas moins de vingt mille communiants. Malgré la disproportion entre l'énormité du travail et le petit nombre des ouvriers, les Missionnaires, après quelques commencements difficiles, eurent un succès qu'on n'y avait pas vu, écrivait l'évêque à Vincent, de mémoire d'homme. Il est vrai que le prélat, la noblesse, les magistrats, tous y contribuèrent. Dieu lui-même sembla prendre en main sa cause en frappant de mort subite quelques incorrigibles blasphémateurs.

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En écrivant ces détails à Vincent, l'évêque de Limerick l'invitait à adresser quelques paroles de consolation à ses Missionnaires. D'un autre côté, un de ceux-ci lui avait écrit, en renvoyant ses confrères en France, pour lui dire qu'ils s'affermissaient tous de plus en plus, quoi qu'il pût arriver, dans leur dessein de restera Limerick. Vincent lui répondit, au mois d'avril 1650 :

« Nous avons été grandement édifiés de votre lettre, y voyant deux excellents effets de la grâce de Dieu. Par l'un vous vous êtes donné à Dieu, pour tenir ferme dans le pays où vous êtes au milieu des dangers, aimant mieux vous exposer à la mort que de manquer d'assister le prochain ; et par l'autre vous vous appliquez à la conservation de vos confrères, les renvoyant en France pour les éloigner du péril. L'esprit du martyre vous a poussé au premier, et la prudence vous a fait faire le second, et tous les deux sont tirés sur l'exemple de Notre-Seigneur, lequel, au point qu'il allait souffrir les tourments de sa mort pour le salut des hommes, voulut en garantir ses disciples et les conserver, disant: « Laissez aller ceux-ci, et ne les touchez pas. » C'est ainsi que vous en avez usé comme un véritable enfant de ce très-adorable Père, à qui je rends des grâces infinies d'avoir produit en vous des actes d'une charité souveraine, laquelle est le comble de toutes les vertus.

« Je le prie qu'il vous en remplisse, afin que, l'exerçant en tout et toujours, vous la versiez dans le sein de ceux qui en manquent. Puisque ces autres messieurs qui sont avec'vous sont dans la même disposition de demeurer, quelque da nger qu'il y ait de guerre et de contagion, nous estimons qu'il les faut laisser. Que savons-nous ce que Dieu en veut faire ? Certainement il ne leur donne pas en vain une résolution si sainte. Mon Dieu, que vos jugements sont inscrutables ! Voilà qu'au bout d'une

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