‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 24 sur 122 · Mémoires de Lancelot · texte numérisé non relu

Mémoires de Lancelot

cesse deGuémené, souvent en longue conférence à Port- Royal, Angélique disait : « Il faut que je m'en aille séparer nos dames.» Bref, la princesse paraissait touchée. Elle prenait les avis de Singlin en même temps que ceux d'Angélique. Quand elle fut appelée au trône de Pologne, c'est à Port-Royal qu'elle demanda un confesseur, et on lui donna Fleury, docteur de Sorbonne, un des approbateurs du livre de la Fréquente Communion, et tout à fait dévoué à la secte. De Pologne elle continua de correspondre avec Angélique. Elle lui écrivait souvent et lui commandait d'écrire elle-même tous les ordinaires. On a plus de deux cents lettres imprimées d'Angélique à la reine de Pologne. De son côté, Marie, outre des lettres, envoyait à Port-Royal des présents et des aumônes considérables, tant en blés qu'en argent. En 1655, après la condamnation des cinq propositions, elle alla jusqu'à écrire à Alexandre VII en faveur des religieuses et des solitaires. Elle consola Port-Royal dans la, persécution : « Mon Dieu, écrivait-elle en 1661, pourquoi ne puis-je pas avoir cette sainte Mère (Angélique) et toutes ces pauvres affligées auprès de moi dans ma chambre pour les embrasser ! » Et elle leur offrit retraite dans ses États1. Plus d'une fois, d'elle-même ou à la suggestion de Fleury, elle voulut entretenir les Missionnaires des nouvelles opinions, peut-être pour les y gagner ; et nous nous rappelons que Vincent leur prescrivit sur ce point le plus absolu silence.

Nous pouvons comprendre maintenant l'accueil qui dut leur être fait d'abord par les jésuites, lorsqu'ils arrivèrent en Pologne. Les jésuites étaient là depuis un siècle. Ils avaient fermé ce pays au protestantisme. Depuis

1. Hist. de l'Abbaye de Pori-lloy al (par Besoigne). Cologne, i tom. I, pp. 205-207, 422 et 590.

l'avènement de Casimir au trône, ils étaient venus en plus grand nombre, avec l'espoir de profiter, dans l'intérêt de la foi, des dispositions favorables de cet exprince de l'Église romaine. Tout à l'heure ils se feront les Pierre l'Ermite d'une croisade en faveur de la catholique Pologne, lorsqu'elle sera envahie par le schisme et par l'hérésie. Or, voici que fout à coup ils voient arriver dans leur moisson des prêtres inconnus, évidemment mandés par un prêtre à foi suspecte. Car c'est Fleury, ou n'en saurait douter, qui, plus que le souvenir du saint foudateur des Dames de la Charité, avait contribué à leur appel en Pologne. Oui, Fleury voulait les opposer aux jésuites, maîtres de la situation. A cette époque, saint Vincent de Paul n'était pas encore entré publiquement dans le grand rôle qui a été précédemment raconté. Fleury pouvait douter que ses enfants fussent aussi opposés aux idées nouvelles, et nourrir l'espérance qu'ils contre-balanceraient, dans le sens de l'hérésie, l'influence des jésuites. De leur côté, les jésuites ne connaissaient les nouveaux venus que comme les protégés de'. Fleury, et, les sachant destinés à approcher plus que tous les autres la reine de Pologne, ils tremblaient pour la vraie foi.

Et ici, nous avons plus que des conjectures probables, nous pouvons invoquer des témoignages positifs et officiels. L'archevêque d'Adrianopolis, nonce du pape en Pologne, avait ordre de Sa Sainteté de publier la bulle contre Jansénius et d'empêcher que la nouvelle|doctrine entrât dans le royaume. Or, le 5 juillet 1650, il donnait avis au cardinal Pancirole que le jésuite Pierre-Guillaume Piose, prédicateur de la reine, prêchait contre un livre de la Fréquente Communion, envoyé de Paris, le disant plein d'erreurs et pernicieux aux fidèles ; que M. Fleury, docteur de Sorbonne et confesseur de la reine,

défendait, au contraire, le livre, et lui procurait des défenseurs, entre autres, André Szoldzy Szoldrysky, évêquede Posnanie (Posen), et l'évêque de Samoski, résolu à l'approuver. « J'ai écrit au dernier, poursuivait le nonce, de ne le pas faire, et de suspendre son approbation jusqu'à ce que Sa Sainteté soit informée et qu'on ait réponse de la sainte Congrégation de l'Indice. J'ai cru qu'il serait bon de demander audience au roi et à la reine sur cette affaire, qui tous deux furent d'avis qu'on imposât silence à l'un et à l'autre parti, en attendant le jugement du Saint-Siège, à qui il appartient de décréter souverainement de ces matières. J'appelai, il y a deux jours, le confesseur et le prédicateur de la reine, pour les exhorter à se taire et parler de ces choses plus modérément, et je tâchai de les réconcilier. Ils me promirent de le faire. » D'un autre côté, le nonce agit sur l'esprit de la reine, et, suivant qu'il l'écrivait le 17 septembre 1650, il réussit à la détacher un peu du parti et de ses maximes. Il gagna surtout le roi, qui, fatigué des disputes sur ces questions dont sa cour retentissait, s'adressa à Rome, le 12 septembre 1650, pour avoir une décision au sujet du livre d'Arnauld. Innocent X lui répondit, le 9 novembre suivant, qu'il avait déjà prononcé, après Urbain VIII, sur la doctrine de Jansénius, qu'il voulait encore prendre du temps pour examiner celle d'Arnauld, et que, cependant, il avait ordonné à son nonce en Pologne d'entremettre son autorité pour imposer silence aux parties * .

Tel était l'état des choses en Pologne, lorsque les Missionnaires y furent appelés. Ils y avaient pour introduc-

1 Extrait des dix-huit tomes in-folio Mss. du P. Rapin. Bibliothèque de l'Arsenal, théol. franc., 53, pp. 102-104. —Notons en passant que ces Mss. furent copiés à Rome par le P. Rapin sur les pièces officielles qui lui avaient été communiquées par ordre du Pape.

teur Fleury autant que la reine, et, sans aucun doute, avec Fleury, cet évêque de Posen, un des prélats fauteurs des doctrines et des pratiques jansénistes. De semblables patrons les devaient rendre suspects au zèle perspicace et vigilant des jésuites.

Ceux-ci mirent donc opposition à leur établissement, et leur firent demander par le nonce qui ils étaient et d'où ils venaient. Circonvenus par Fleury, indisposés par lui contre les jésuites qu'il leur peignait sous les couleurs les plus odieuses, les Missionnaires se prirent d'effroi et se plaignirent en termes vifs à leur Père. Vincent s'étonna, tant il vivait en accord parfait avec les jésuites de France. Cependant il se hâta d'envoyer à ses prêtres tous les titres, toutes les pièces testimoniales qui pouvaient éclairer sur leur vrai caractère. En même temps, il écrivit à leur supérieur Lambert, le 21 juin 1652, cette lettre où sa vertu éclate comme sa sagesse: a Pour le second point de votre lettre, qui parle des difficultés qu'on apporte à permettre votre établissement, j'adore en cela la conduite de Dieu, sans l'ordre duquel rien ne se fait, et nous ferons mieux de regarder en son bon plaisir toutes les traverses qui nous arriveront, que de les imputer à personne. Et quand il serait vrai que ceux dont on vous a parlé nous porteraient envie, et feraient du pis qu'ils pourraient contre nous, je ne me lasserai jamais de les estimer, de les aimer, de les servir autant que je le pourrai faire, soit ici ou soit ailleurs. Cependant voici une copie authentique de notre bulle, légalisée par M. l'official de Paris et par Monseigneur le nonce duquel j'attends une lettre pour M. le nonce de Pologne, portant recommandation et témoignage en faveur de la Compagnie, afin que le même nonce de Pologne ait agréable de les employer vers Mgr l'évêque de Posnanie, au défaut de la lettre testimoniale qu'il vous a

fait demander de la part de Mgr de Paris, à qui je n'ai pas osé la demander. J'espère de la bonté de Dieu et de la force de la vérité que cela suffira et que v ous serez bientôt établis. »

Ils furent établis, en effet ; mais les défiances, les craintes secrètes séparèrent longtemps encore les Missionnaires et les jésuites, que Fleury avait tout intérêt à diviser. Aussi, deux ans après, le 22 mai 1654, Vincent écrivait à Ozenne, qui avait remplacé Lambert, cette nouvelle lettre, où il lui donne pour unique plan de conduite la pratique de l'humilité et de la charité, sa seule politique à lui, la vraie politique chrétienne :

« Quant aux assauts que vous craignez de la part de quelque communauté, j'espère de la bonté de Dieu qu'ils n'arriveront pas, et je vous prie de faire toutes les avances pour les empêcher, prévenant ces bons pères de vos respects, services et déférences, comme nous tâchons de faire ici, à quoi nous n'avons pas beaucoup de peine, et je suis bien résolu, quand ils me jetteraient de la boue sur le visage, de n'en témoigner jamais aucun ressentiment pour ne rompre avec eux, ni m' éloigner de l'estime et de l'honneur que je leur dois, et cela en vue de Dieu ; que s'ils s'échappent à dire ou à faire quelque chose de fâcheux contre votre petite barquette, quand ce serait même à dessein de la faire submerger, souffrez-le pour l'amour de Dieu, qui saura vous garantir du naufrage et faire succéder le calme à la tempête. Ne vous en plaignez pas, n'en dites pas seulement un mot, et ne cessez pour cela de les caresser aux rencontres, comme si rien n'était. 11 ne se faut jamais étonner de ces accidents, mais se disposer à les bien recevoir. Car, comme il est arrivé des chocs entre les apôtres, et même entre les anges, sans pourtant qu'ils aient offensé Dieu, chacun agissant selon ses lumières, ainsi

Dieu permet quelquefois que ses serviteurs se contredisent, et qu'une compagnie en persécute une autre. Et il y a bien plus de mal qu'on ne pense à cela, quoiqu'ils aient tous une bonne intention, mais il y a toujours un grand bien pour ceux qui s'humilient et ne résistent pas. »

Ozenne, profondément prévenu par Fleury, répondit en même langage qu'auparavant ; et Vincent, de plus en plus étonné, ne put que répéter, avec plus d'insistance, ses précédents conseils, dans une lettre du 27 novembre 1654 :

« Est-il possible, Monsieur, que ces bons Pères nous traitent de la sorte que vous dites ? J'ai peine à le croire. Mais quand cela serait, je vous prie, et la Compagnie avec vous, de deux choses: la première, de n'en point parler, ni s'en plaindre à qui que ce soit ; ce serait encore pis, et il faut vincere in bono malum, qui est à dire que vous ne laisserez point de les visiter comme auparavant, et parler respectueusement et avantageusement d'eux en toutes rencontres, comme aussi de les servir, s'il plaît à Dieu vous en donner l'occasion ; ces pratiques sont selon Dieu et la véritable sagesse, et le contraire de cela fait mille mauvais effets. Je pense que vous ferez bien de faire sur cela une conférence. »

Entre des prêtre? si également remplis de foi orthodoxe et de zèle apostolique, la mésintelligence ne pouvait durer plus longtemps. Sur l'invitation de Vincent, les jésuites de Paris écrivirent à leurs confrères de Pologne, et, le 22 janvier 1655, le saint prêtre pouvait enfin s'écrier : « Béni soit Dieu de ce que la Compagnie vit avec respect avec ces très -révérends Pères, et prie Notre- Seigneur qu'il nous fasse la grâce d'en user de même avec tous les autres ! » Et désormais ses lettres renfermèrent toujours un mot de respect et

d'offres de service pour les jésuites de Pologne ; désormais Missionnaires et jésuites travaillèrent de concert à l'œuvre commune.

Travaux des Missionnaires. — Lambert-aux-Couteaux.

Voilà donc nos Missionnaires installés en Pologne ; mais, même avant leur établissement incontesté et définitif, ils s'étaient signalés par un dévouement agréable à la fois aux souverains, aux grands et au peuple.

Aussitôt après leur arrivée, la guerre avait repris, plus générale et plus menaçante. Un seigneur polonais, réfugié à Stockholm, irrita le ressentiment que nourrissait Christine de l'obstination des Wasa de Pologne à conserver leur titre de rois de Suède, et la fille de Gustave- Adolphe ouvrit l'oreille aux propositions de Bogdan. Pour son compte, Bogdan s'attacha Rokacy, woiewode de Transylvanie, et tourna ses regards du côté des Moskowites, avec qui il avait communauté d'extraction, de langue et de croyance. De toutes parts la Pologne était donc menacée. Le ciel lui-même semblait se déclarer contre elle, par une comète effrayante, par une éclipse de soleil contre laquelle Vincent dut rassurer les siens, par un incendie qui ravagea Warsowie, et par une peste affreuse. La peste et la famine sa compagne furent les premiers ennemis contre lesquels marcha Lambert. Avec l'agrément de la cour, il vola à Warsowie et y déploya un tel dévouement, que la reine se crut obligée d'en écrire à Vincent, au mois de septembre 1652, la lettre suivante :

« Monsieur Vincent, je vous suis obligée de tant de marques de vos affections, et de la joie que vous me témoignez avoir reçue de la santé du roi mon

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