‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 26 sur 122 · TRAVAUX DES MISSIONNAIRES, ETC · texte numérisé non relu

TRAVAUX DES MISSIONNAIRES, ETC

cette touchante lettre de faire part ; elle est datée du 23 mars 1653 :

« La grâce de Notre-Seigneur, dit-il, soit avec vous pour jamais, et sa sainte consolation en nous tous, pour supporter avec amour les incomparables pertes que la Compagnie vient de faire en deux de ses meilleurs sujets, dont l'un est M. Guérin, supérieur de la maison d'Annecy, duquel Monseigneur l'évêque de Genève me parle très-avantageusement avec les larmes aux yeux et la douleur inexprimable au cœur, c'est son terme ; en effet, Dieu a toujours béni la conduite et les travaux de ce sien serviteur au contentement du dedans et du dehors de la famille. Il est décédé le sixième de ce mois, après neuf jours de maladie. Je vous ai déjà parlé, ce me semble, du décès de feu M. Gurlet, comme d'un bon Missionnaire, arrivé quelques jours devant en la même maison.

« L'autre dont j'ai à vous parler maintenant est le bon M. Lambert, qui est allé à Dieu dès le dernier janvier, n'ayant été que trois jours malade, mais d'une maladie si douloureuse, que lui-même disait qu'il ne la pourrait souffrir longtemps sans mourir ; ce qui est arrivé, après avoir reçu tous les sacrements par les mains de M. Desdames. Le confesseur de la reine de Pologne me mande qu'il est universellement regretté, et que, selon les pensées des hommes, il est difficile de trouver un ecclésiastique plus accompli et plus propre pour l'ouvrage de Dieu, et ajoute qu'il pouvait être nommé Dilectus Deo et liominïbus, cujus memoria in benedictione est: il cherchait Dieu uniquement ; et jamais personne en si peu de temps ne s'était si avancé en l'estime et les bonnes grâces du roi et de la reine que lui ; et jamais personne n'a eu une estime plus universelle ; car partout où il a passé, il a répandu une grande odeur de ses vertus. Voilà les sentiments de ce bon docteur ; et la reine, qui m'en a écrit une grande lettre de sa main, après m'avoir exprimé sa

satisfaction de ses conduites, et son regret de ne l'avoir plus, finit par ces mots : « Enfin, dit-elle, si vous ne m'envoyez un second M. Lambert, je ne sais plus que faire. » Ce qui marque la parfaite confiance qu'elle lui avait. Aussi l'a-t-il portée à faire environ 100,000 livres d'aumônes au delà de ce qu'elle eût fait, depuis qu'il a eu l'honneur de l'approcher, à ce que les nôtres me mandent, qui en ont distribué une bonne partie, tant aux pauvres pestiférés de Krakovie et de Warsowie, qu'à d'autres malades et pauvres gens abandonnés.

« Je ne doute pas, Monsieur, que la privation de ce saint homme, qui afflige toute la Compagnie, et encore plus celle de tous les trois, ensemble, ne vous touche sensiblement. Mais quoi l la conduite de Dieu est adorable, et nous en devons aimer les effets. C'est ce que nous tâchons de faire en l'accablement de douleur où ces accidents nous ont mis, nous confiant que ces chers défunts nous seront plus utiles au ciel qu'ils n'eussent été sur la terre. Nous sommes après pour remplir leurs places, particulièrement celle de M. Lambert, à cause des besoins extrêmes de ce royaume-là, où les dispositions sont très-bonnes, et où les ouvriers qui restent ne sont pas assez forts. Priez, et faites prier, s'il vous plaît, pour les vivants et pour les morts. »

Ozenne, Desdames el Duperray.

Pour remplacer Lambert, Vincent jeta les yeux sur Ozenne, un des plus anciens et des meilleurs prêtres de sa Compagnie. Ozenne se mit en route avec quelques autres Missionnaires sur un vaisseau de Hambourg, mais le navire fut capturé par les Anglais. Quoique le parlement l'eût déclaré de mauvaise prise, Ozenne et ses com-

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pagnons furent retenus longtemps à Douvres. L'arrêt du parlement devait passer devant le conseil de l'amirauté, où les parties adverses avaient encore à débattre leurs droits réciproques : de là bien des retards. De son côté, Vincent engageait Ozenne à suspendre son départ jusqu'après la mauvaise saison. Mais, dès qu'il fut libre, le Missionnaire reprit son voyage, et il arriva en Pologne vers la mi-janvier 1654, près d'un an après la mort de Lambert *.

Pendant tout ce temps, la Mission de Pologne était restée sans supérieur : l'arrivée d'Ozenne était donc urgente, d'autant plus que Guillot et le cierc polonais Zelazowski menaçaient d'abandonner leur poste et la Compagnie. En vain, pour les retenir, Vincent écrivit à Ozenne, le 3 avril 1654 :

« Pour moi, j'admire comme un soldat est fidèle à son capitaine, en sorte qu'il n'oserait reculer quand il faut combattre, ni le quitter sans son consentement, sous peine d'être puni comme un déserteur d'armée. Un bomme d'bonneur n'aurait garde d'abandonner son ami dans le besoin, surtout s'ils étaient en un pays étranger. Pourquoi ? C'est de crainte de faire une lâcheté, ou commettre une incivilité. J'admire, dis-je, de voir plus de fermeté en ces gens-là pour des respects bumains, que des chrétiens et des prêtres n'en ont pour la charité, ni pour les bons desseins qu'ils ont entrepris. »

Malgré cet énergique appel à leur courage, Guillot et Zelazowski revinrent en France. Tous deux, il est vrai, retournèrent ensuite en Pologne ; mais Zelazowski finit par être définitivement évincé de la Compagnie ; quant à Guillot, il était déjà à Hambourg pour aller de là reprendre son poste, lorsque les catholiques de cette ville

1 Lettre? des 4 el 7 novembre 1653.

l'engagèrent à proférer la Suède. La conversion récente de Christine donnait alors l'espérance du retour de ce royaume à la fois romaine. C'est pourquoi la Propagande demanda à Vincent d'envoyer sept ou huit prêtres en Suède et en Danemark, où on promettait de ne les pas inquiéter, pourvu qu'ils ne fissent aucun exercice public de leur religion, et qu'ils se contentassent de servir les catholiques cachés parmi les hérétiques. Vincent écrivit donc à Guillot, qui se sentait porté à cette œuvre et y était excité par l'ambassadeur de France en Suède, de suivre sa généreuse inspiration. En même temps il invita Ozenne à favoriser de tout son pouvoir la sainte entreprise. Mais il y fallait l'agrément et le concours de la reine de Pologne, et celle-ci refusa d'y contribuer. D'autre part, l'ambassadeur, fatigué des lenteurs de la négociation, mécontent des difficultés qu'on lui faisait en Pologne, se retourna vers la France, d'où on lui envoya trois prêtres étrangers à la Mission. Au lieu de prendre la route de Stockholm, Guillot se rendit à Krakovie *.

Cependant la peste ravageait toujours Warsowie, et les plus effrayants présages menaçaient la Pologne. Casimir se mit néanmoins en campagne à la tête d'une nombreuse armée. Il eut d'abord quelques succès dont aucun ne fut décisif. Bogdan venait de déterminer Alexis à lancer ses quatre-vingt mille combattants sur la Pologne en se déclarant son vassal. Devant ce péril croissant, les diétines ne songeaient qu'à imputer au trône les malheurs publics. Cependant la Litvanie était baignée du sang des seigneurs égorgés par les paysans. Un combat honorable aux armes polonaises n'avait rien changé aux

1. Lettres à Guillot du 30 janvier 1654, et à Ozenne, des 28 août, 6 novembre, 18 décembre 1054, et des 1er janvier et 26 février 1655.

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horreurs de la situation. Alexis marchait toujours en avant. « Oh ! Monsieur, écrivait alors Vincent à Ozenne (9 octobre 1654), que je suis affligé pour la nouvelle que vous me donnez du progrès des armes des Moskowites dans la Pologne, et que je prie bien Dieu qu'il lui plaise de regarder la sainteté des âmes du roi et de la reine et tant de bonnes œuvres qu'ils font dans leur royaume et er. dehors, et celles qu'ils projettent de faire ci-après ! J'espère cela de sa divine bonté, et c'est ce que je lui ferai demander incessamment, et demanderai moimême, quoique très-indigne pécheur *. »

Mais les transes et les prières de Vincent redoublèrent bientôt, lorsqu'un troisième péril fondit sur la Pologne. Christine de Suède, dernière représentante de la branche cadette et protestante des Wasa, venait d'abdiquer en faveur de son cousin Charles-Gustave, comte des Deux- Ponts, de la maison Palatine, fils d'une sœur du grand Gustave-Adolphe. C'était la déchéance des Wasa. Jean- Casimir, le premier, tout à l'heure l'unique rejeton de cette race, protesta. Déjà roi, il réclamait le trône de Suède, lui qui bientôt allait être forcé d'abdiquer même le trône de Pologne. Charles-Gustave s'en irrita. Jeune encore, illustré déjà à la tête des armées suédoises et de la ligue protestante dans les dernières campagnes de la guerre de Trente ans, ce prince ne cherchait qu'un prétexte pour rentrer sur les champs de bataille. Après avoir hésité entre le Danemark, la Moskowie et la Pologne, il se décida, sur les protestations de Casimir, à porter les armes contre celle-ci. Singulières vicissitudes

1. Voir encore les lettres des 27 novembre et 4 décembre, à l'occasion d'une invasion des Kosakes. — 12 mars 1655 : actions de grâces pour quelques succès ; 21 mai 1655 : nouvelles terreurs. — En un mot, tous les événements de Pologne à cette époque ont un écho dans les lettres de saint Vincent de Paul.

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