Lettre à Jolly, à Rome, du 5 octobre
1658, nouvelle affliction pour Vincent, qui bénit Dieu dans sa douleur, comme tout à l'heure il l'avait béni dans sa joie \ et il songea à renforcer la Mission de Pologne. Comme la reine venait de donner un bénéfice pour l'entretien d'un séminaire, il fit partir, avec des Filles de la Charité, quelques jeunes Missionnaires pour s'y établir. Une se lassait pas, dans les élans de sa reconnaissance et les pieuses exagérations de sa charité, d'exalter les bienfaits et les vertus de la reine. A prendre ses éloges à la lettre, cette princesse aurait mérité les honneurs de la canonisation. Sans nier les vertus de Louise-Marie, nous savons ce qu'il en faut rabattre, et jusqu'à quel point elle devait être proposée pour modèle aux Filles de la Charité. C'est néanmoins ce que faisait Vincent, et ces bonnes Filles étaient remplies d'émotion au tableau qu'il leur traçait de ses bienfaits et de ses vertus. « Il en fut de même, ajoutait-il dans une lettre d'août 1659 à la reine elle-même, quand je leur dis que Votre Majesté filait et dévidait le fil qu'il faut pour coudre le linge des pauvres. Cela est sans exemple dans l'Église de Dieu. Nous savons bien que l'histoire nous fait voir une princesse qui filait le fil qui devait servir à couvrir son corps, mais je ne me ressouviens d'aucune qui ait porté la piété au point que Votre Majesté l'a fait en employant l'ouvrage de ses mains au service des pauvres. Et c'est, Madame, ce que je pense que Notre- Seigneur fait voir aux anges et aux âmes bienheureuses comme l'objet de leur admiration, et ce que l'Église voit avec joie en ce même esprit. Loué soit Dieu, Madame, des joies auxquelles il fait participer Votre Majesté, et qu'il veuille bien vous conserver longtemps pour édifier de la sorte l'Église de Dieu ! »
i. Lettres à Desdames et à Jolly, des 13 et 20 septembre 1658.
Tout allait bien à cette époque en Pologne pour la cause catholique et royale. La reine et Mazarin s'étaient rapprochés de plus en plus par leur amour commun pour la France. Tous les deux agirent de concert, Tune sur son époux, l'autre sur Charles-Gustave, et la paix d'Oliva fut conclue. Un mois après (23 février 1660) Charles- Gustave n'était plus. La reine de Pologne lui survécut de sept ans. Un an après la mort de sa femme, Jean-Casimir abdiquait et reprenait sa première vocation dans les abbayes de Saint-Taurin, de Saint-Germain-des-Près, de Saint-Martin, que Louis XIV lui avaient données ; puis il allait mourir, en 1 673, dans son abbaye de Nevers, comme pour placer sa tombe auprès du berceau de la reine Louise.
Pour Vincent, il n'avait vu, avant de mourir, que des traités de paix et des restaurations : après la paix d'Oliva, la paix des Pyrénées ; avec la restauration des souverains de la Pologne, la restauration de Charles II d'Angleterre. Il laissait ses Missionnaires paisiblement établis en Pologne : ils s'y maintiendront à travers les guerres civiles et étrangères, résisteront aux démembrements successifs de ce malheureux royaume ; et, s'ils perdent, par suite, un grand nombre des établissements qu'ils avaient formés dans le cours des années, ils garderont sans interruption ceux du grand-duché de Varsovie, et même quelques-uns de ceux qui se trouveront enclavés dans les pays échus à la Prusse et à l'Autriche.
A la mort de saint Vincent, ils n'étaient encore établis qu'à Warsowie; et le séminaire de Krakowie, pour lequel le saint avait enchaîné leur empressement, ne fut fondé qu'en 1682. Mais déjà, vers 1677, ils avaient ouvert à Kulm, aujourd'hui dans les États prussiens, un autre séminaire externe et une maison de Mission. L'année 1687 donna naissances aux séminaires de Wilna et de
Premistie et à la Mission de Sambor, en Litvanie et en Gallicie. En 1691, il se fonda à Lowicz une maison de | retraite pour les vieillards de la congrégation.
Des établissements plus nombreux s'ouvrirent dans le ; cours du xvme siècle 4. Tous ces établissements faisaient | d'autant plus bonneur à la congrégation, qu'ils n'étaient acceptés qu'après longue résistance, et que d'autres, plus nombreux encore, étaient refusés par elle : tous les seigneurs pieux voulaient avoir des Missionnaires pour évangéliser leurs sujets et leurs vassaux.
Survient le premier démembrement de la Pologne, en 1772, et onze de ces maisons passent sous une domination étrangère : deux dépendent désormais de la Russie, trois de la Prusse et six de l'Autriche et de la Hongrie. Le roi de Prusse et l'impératrice de Russie ayant promis de ne gêner en rien la liberté de la religion catholique, les Missionnaires espéraient n'avoir à supporter que leurs rudes travaux, à lutter que contre la peste et la disette qui s'étaient jointes à la guerre. Il n'en était pas de même en Hongrie, où la cour de Vienne projetait des
1. Les séminaires de Plock et de Kajovie (1711); le séminaire de Samogitie (1712), auquel une paroisse est unie; la paroisse et la Mission de Dantzig (1713 j ; la paroisse et la Mission de Mlawa (1715); le séminaire de Lublin (1717) ; la Mission et le séminaire de Gnesne (1718); le séminaire et la Mission de Wladislavie (1719) ; la Mission de Schematichz (1740) ; le séminaire de Kramostaw et la Mission de Horedenka (1743) ; la Mission de Birozow (1745) ; la Mission et le collège de Smiloweze, dans la Russie Blanche, et la Mission de Zaslaw, en Wolhynie (1746) ; l'établissement de Léopold (1748). De grandes Missions exceptionnelles qui se firent avec succès, en 1751, dans les villes épiscopales de Wilna et de Krakowie, donnèrent lieu à plusieurs établissements: Tykocin, paroisse et Mission (1752) ; même année, Lyskow, Mission et collège ; la Mission d'Orsa, dans la Russie Blanche (1755) ; la Mission et le séminaire de Kraslaw, la Mission de Weysicy, les séminaires de Posnanie et de Rcyow(1756); la Mission et le collège de Lyskow (1760) ; les séminaires de Tyrnowet de Vartz en Hongrie (1763).
mesures incompatibles avecles règles delà congrégation. Malgré tant de gêne, malgré les pertes énormes qu'ils eurent à souffrir, les Missionnaires gardèrent d'abord tous leurs postes et continuèrent leurs œuvres. Ils purent même s'étendre jusqu'en Asie. En 1788, l'archevêque de Mohilow les envoya au secours des catholiques d'Astracan, Mission qui prit un accroissement rapide et fut d'un grand secours aux Arméniens et autres catholiques. Les deuxième et troisième partages de la Pologne, en 1793 et 1795, leurs furent plus funestes que le premier. Aux pertes occasionnées par la guerre vinrent s'ajouter des contributions onéreuses. En 1796, l'impératrice de Russie défendit toute communication avec les supérieurs étrangers, et le roi de Prusse s'empara des biens ecclésiastiques, qui furent remplacés par de simples pensions. C'était une menace de ruine et de destruction pour une belle province composée alors de 35 établissements. Dès l'année suivante, 1797, la menace est mise à exécution. Défense est faite par le gouvernement schismatique de Joseph II aux maisons dépendantes de l'Autriche de communiquer avec leur supérieur étranger. Un séminaire général est fondé à Krakovie, et il est interdit provisoirement aux Lazaristes de faire des Missions : l'inutilité à laquelle on les condamnait, était un acheminement à leur suppression. En effet, plusieurs maisons disparurent; celles qui purent subsister ou brisèrent ou laissèrent se relâcher les liens qui les attachaient au gouvernement central. Quelques années plus tard, les rapports reprirent entre la Pologne et la France, tout en continuant à être difficiles. La révolution polonaise de 1832 donna des inquiétudes qui ne furent pas immédiatement réalisées : la Mission garda d'abord la liberté de ses œuvres et n'eut à subir que des pertes matérielles. Mais, l'année suivante, le gouvernent. 7,
ment russe ferma plusieurs de ses maisons, et laissa une menace de mort suspendue sur les autres. Depuis, la situation s'est un peu améliorée. Aujourd'hui, néanmoins, de tant d'établissements, la Mission ne possède plus dans la Pologne proprement dite, et en dehors de Warsowie, que sept maisons : la maison de retraite de Lowicz, les séminaires externes de Plock, de Lublin et de Wloclawek, la paroisse et Mission de Mlawa, la paroisse et le séminaire externe de Tykocin, et l'hôpital de Kurozvvenki. A quoi il faut ajouter les établissements de Warsowie : une paroisse, un séminaire interne et externe, un institut de bienfaisance et l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Cet hôpital, vaste, éclairé, commode, le plus beau et le plus régulier de la Pologne, a été bâti par le missionnaire Baudoin et a coûté 200,000 livres. Il fut inauguré le 24 juin 1757. Les enfants trouvés, auxquels il était destiné, y furent conduits en procession, au milieu d'un concours, à la fois immense et magnifique, de princes, de grands et de peuple. En cette circonstance, il y eut à Warsowie quelque chose de la merveilleuse charité que Paris avait admirée un siècle auparavant, à propos de la même œuvre, et l'année suivante, le zèle du visiteur Slivicwki y renouvela tous les prodiges que nous aurons à raconter dans l'établissement de l'Hôpital général.
Missions d'Autriche et de Prusse. — Missions d'Espagne et de Portugal.
Pour achever l'histoire de la Mission de Pologne et compléter le tableau de ses établissements dans les pays slaves et allemands, il nous reste à parler des Missions d'Autriche et de Prusse.
En 1760, à la prière du cardinal Migazzi, archevêque de Vienne, et sous le bon plaisir de l'impératrice Marie- Thérèse, deux Missionnaires habiles dans les langues française et allemande vinrent de Pologne à Vienne pour y diriger le séminaire épiscopal. En attendant que cet établissement eût pris une forme fixe, l'impératrice ellemême pourvut à leur entretien. Ils se conduisirent avec tant de zèle et de désintéressement, tant de simplicité et d'édification, que le cardinal archevêque en demanda d'autres pour le séminaire du diocèse de Vatzen. dans la haute Hongrie, dont il venait d'être pourvu, ayant en vue, disait-il, non-seulement de procurer le bien de son clergé, mais encore de montrer l'estime qu'il avait pour la Mission et de la faire connaître. Les Missionnaires s'établirent à Vatzen en 1762. L'année suivante, le cardinal archevêque de Strigonie, primat de Hongrie, en obtint quatre pour diriger son séminaire de Tyrnaw, et le cardinal Migazzi, de plus en plus porté pour la congrégation, en fit venir trois autres à Vartz : il aurait voulu, disait-il, lui confier tous les séminaires de Hongrie et d'Allemagne. En y joignant les maisons de Sambor et de Léopold, dont il a été parlé plus haut, voilà donc, après le premier démembrement de la Pologne, cinq établissements de la Mission dans les États autrichiens. Us furent détruits en 1773 par l'application d'un règlement joséphiste ayant pour titre: Puncta reformationis cleri, dont voici quelques dispositions : 1° Chaque maison de communauté ecclésiastique séculière ou régulière devra être composée de treize sujets au moins. 2° Tous les membres de la maison devront être indigènes. 3° Chaque maison aura dans le pays un vicaire général, qui sera seulement approuvé par le supérieur général demeurant à Rome ou ailleurs ; ce vicaire général aura le pouvoir absolu et inimité de gouverner, statuer, changer et détruire,
sous le bon plaisir du primat. C'était par rdes mesures semblables qu'on avait préludé, à peu près dans le même temps, à la destruction des jésuites, etcomme eux, les Missionnaires durent répondre : sint ut sunt,aut non sint. Ces six maisons dispersées, les États autrichiens ne possédèrent plus, avant ces dernières années, un seul établissement de Mission, à l'exception de celui de Krakovie qui leur échut lors du partage de 1795, et qui, après leur avoir été ôté par les traités de 1815, leur est revenu à la suite des dernières révolutions (1847). Il sera dit ailleurs comment une communauté de religieuses hospitalières de Gratz obtint, en 1851, son incorporation à la compagnie des Filles de la Charité. Le comte de Brandis, frère de leur supérieure, voulut attirer à Gratz les Missionnaires pour refaire et compléter en Styrie l'œuvre de saint Vincent de Paul. A l'aide d'une souscription qu'il ouvrit, quatre prêtres autrichiens vinrent se préparer à Paris. L'un d'eux était M. Jean Klaischer, mort prématurément supérieur de la Mission de Cilly en 1853, qui avait été le directeur des religieuses de Gratz, et avait accompagné leur supérieure à Paris, quand on négocia leur réunion à la maison-mère. Là, il avait formé le désir d'être reçu lui-même au nombre des enfants de saint Vincent de Paul, et, aussitôt que le projet de l'établissement de la Mission en Autriche fut arrêté, il vint naturellement le premier en demander l'esprit au séminaire interne de Paris. Dès l'année suivante, 1852, la Mission de Gratz était fondée. En 1853, et dans la même province, une autre Mission s'établissait à Cilly. En 1854, les Missionnaires prenaient la direction spirituelle de la prison de Neudorf, près Vienne ; en 1855, ils rentraient à Vienne même ; et enfin, en 1856, ils reprenaient leur ancien poste de Lemberg ou Léopold, en Gallicie, dont ils dirigent l'hôpital.
En Prusse comme en Autriche, le passage des établissements de la province démembrée de Pologne sous une domination nouvelle fut marqué par une dispersion. En 1796, la mesure financière prise par le roi de Prusse détruisit les quatre maisons de Kulm, de Dantzig, de Gnesne et de Posen. Les établissements de Neustadt, d'Engerhein et de Dillingen, n'eurent pas à attendre pour mourir l'incorporation de cette partie du Palatinat à la Prusse par les traités de 1815 : ils avaient été dispersés, ainsi que le séminaire et les collèges d'Heidelberg et de Manheim, villes appartenant aujourd'hui au grand duché de Bade, par les guerres de la Révolution et de l'Empire. Fondés en 1781 seulement par le prince électeur du Palatinat et de Bavière, pour combler le vide laissé par les jésuites, ils n'eurent donc qu'une existence bien courte. Cependant, grâce à la générosité du prince électeur, à la protection du prélat Maillot, conseiller intime de Son Altesse, au dévouement des Missionnaires, ils présentaient les plus belles espérances. Le collège de Manheim, en particulier, promettait un avenir brillant. Le P. Desbillons lui avait légué sa riche bibliothèque. On venait d'y envoyer un prêtre français formé à la science astronomique sous le fameux Lalande. Ce prêtre resta à Manheim après la dispersion, et continua d'en diriger l'observatoire. Trois prêtres français restèrent également à Heidebberg ; mais les Missionnaires allemands eurent bientôt oublié leur vocation, et il fut impossible de rien reconstituer.
Les Lazaristes n'ont pu rentrer depuis dans aucune des villes des portions de l'ancien Palatinat et de l'ancienne Pologne incorporées à la Prusse, si ce n'est à Posen, dont ils dirigent l'hôpital à partir de 1848. En revanche, ils se sont établis récemment dans la Prusse rhénane.
i±2 SAINT VINCENT DE PAUL.
La persécution suscitée contre l'illustre archevêque de Cologne, Mgr Clément-Auguste, avait été, comme il arrive presque toujours, le signal d'un mouvement religieux parmi le clergé et le peuple. Mais, pour le diriger et l'activer encore, pour satisfaire à la piété des catholiques et répondre aux désirs de tant de dévoyés qui demandaient le chemin du retour à la vérité, on sentait le besoin de missions, de retraites, en un mot, de ces moyens extraordinaires qui ébranlent les âmes. Cinq jeunes prêtres du diocèse de Cologne se sentirent alors pressés de vivre en communauté pour mettre leurs efforts réunis et combinés au service de leur patrie. Ils avaient en vain cherché, pour s'y incorporer, une congrégation qui répondît à leurs desseins, et ils songeaientà en former une nouvelle, lorsqu'il leur vint sur la Mission des renseignements qui les déterminèrent à se rendre à Paris. Au mois de mai 1850, avec l'autorisation de Mgr de Geissel, cardinal archevêque de Cologne, ils entraient au séminaire interne, et, l'année suivante, remplis de l'esprit de saint Vincent et munis de ses instructions héréditaires, ils reprenaient la route de leur pays sous la conduite de M. Hirl, prêtre originaire de Bavière, qui depuis vingt-cinq ans travaillait dans la province de Rome. Au mois de juin, ils inaugurèrent la congrégation à Cologne, et, malgré leur petit nombre, ils donnèrent, en l'espace de neuf ans, soixante-dix missions, toutes merveilleusement bénies de Dieu. Ce pays n'ayant rien vu de semblable depuis la Révolution, on accourait aux pieux exercices en tel nombre, que les églises ne pouvaient contenir la foule et qu'il fallait prêcher en plein air. Bientôt la congrégation s'accrut en sujets et en établissements. Le 25 octobre 1852, elle était chargée du convict deNeuss, espèce de petit séminaire ; en 1853, le 12 octobre, on lui confiait la maison de retraite pour les
ecclésiastiques à Marienthal, dans le diocèse de Cologne ; en 1855, à la requête de l'évêque d'Osnabruck, elle prenait la direction du petit séminaire de Meppen, dans le Hanovre ; en 1856, le 4 octobre, elle s'établissait pour le même emploi à Munstereiffel, régence de Trêves ; enfin, le 1er octobre 1858, elle joignait une Mission à la direction de l'hôpital de Posen. Ces maisons, ainsi multipliées, furent constituées en province distincte, la province de Prusse, le 10 décembre 1853. Cette jeune province, bientôt mère à son tour, contribua à la formation delà province d'Autriche, car deux Missionnaires de la maison de Cologne y furent envoyés lors de la renaissance de la congrégation dans les États autrichiens.
Pour achever, à la suite des Missionnaires, notre tour d'Europe, il ne reste plus qu'à dire un mot des Missions d'Espagne et de Portugal. En 1659, un gentilhomme espagnol, du diocèse de Placensia, avait suivi à Rome les exercices des ordinands. Au sortir de l'ordination, frappé jusqu'au fond de l'âme, il fit à son évêque, qui était alors à Rome en qualité d'ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, un récit tellement ému de ces retraites, que l'évêque manda aussitôt le supérieur de Monte-Citorio pour en conférer avec lui. Plein de zèle, ne craignant pas de faire lui-même dans son diocèse toutes les fonctions d'un Missionnaire, ce prélat voulait travailler encore à former de bons ecclésiastiques, et cette institution nouvelle lui paraissait très -propre à ce dessein. Aussi demanda-t-il au supérieur si, à son retour en Espagne, on ne pourrait pas lui donner quelques Missionnaires, pour y faire les mêmes exercices qu'à Rome.
A cette nouvelle, Vincent de Paul, si éloigné d'étendre sa congrégation par les moyens humains, craignit que ses prêtres n'eussent suggéré une telle pensée à l'évêqu
124 SAINT VINCENT DE l'AUL.
de Placensia, et il leur écrivit pour leur défendre toute démarche sur ce point. Il n'en était rien cependant, et, depuis leur conférence, les Missionnaires n'étaient pas même retournés au palais de l'Ambassade. Mais l'évêque espagnol a'en tint pas moins à son projet. Dès la prochaine ordination, il voulut suivre tous les exercices, il en prit un plan et des mémoires qu'il envoya dans son diocèse avec ordre de s'y conformer aussitôt, en attendant qu'il en fit lui-même, à son retour en Espagne, une plus rigoureuse application.
De bonne heure, quelques évêques d'Espagne avaient demandé des Missionnaires, comme on le voit par diverses lettres de saint Vincent à Jolly, supérieur de la Mission de Rome. « On va avoir besoin de quelques sujets convenables pour l'Espagne, » lui écrivit-il un jour. Et le 29 novembre 1658 : « Il ne paraît pas que la volonté de Dieu soit qu'on accède au désir manifesté par son Em. le cardinal archevêque de Tolède, qui désire qu'on lui envoie quelques prêtres de la congrégation. » Enfin, le 2 avril 1660, à l'occasion de l'évêque de Placensia : «En cas qu'il montrât quelque désir de se servir de nos prêtres, il ne faut donner aucune espérance, ni non plus lui ôter l'affection qu'il a pour nous. »
La Compagnie ne fut introduite en Espagne qu'en 1704, par un archidiacre de Barcelone qui l'avait vue à l'œuvre à Rome, et lui procura un établissement pour Missions et pour retraites. A Barcelone futaussi fondé un séminaire interne, d'où sortirent les fondateurs des autres maisons d'Espagne. Il y en eut bientôt cinq, qui dépendirent d'abord de la province de Rome, puis de celle de Lombardie, jusqu'à ce que l'Espagne formât une province particulière. La Compagnie ne s'occupa d'abord en Espagne ni de séminaires ni de paroisses, mais seulement de Missions, d'exercices des ordinauds et de re-
traites spirituelles. Pendant la Révolution, la Mission d'Espagne accorda à sa mère et . à sa sœur de France une chrétienne hospitalité, que celle-ci lui rendit en 1835. — Troublée par les guerres napoléoniennes au commencement de ce siècle, elle reprit ses progrès à la paix, et elle compta bientôt deux maisons nouvelles, à Badajoz et à Valence. En 1828, une huitième maison fut fondée à Madrid pour la direction des Filles de la Charité, jusqu'alors dirigées par des prêtres étrangers. La maison de Madrid fut dès lors le séjour du visiteur, qui résidait auparavant à Barcelone ; et avec la direction des Filles de la Charité et les fonctions ordinaires de la Compagnie, elle cumula les travaux d'un second séminaire interne. En 1835, la Mission d'Espagne fut enveloppée dans la suppression générales des communautés religieuses, et ses biens furent confisqués. Ses prêtres se dispersèrent dans les différentes maisons de la Compagnie ; la plupart vinrent en France ; quelques-uns restèrent à Madrid pour la direction des Filles de la Charité, qui, elles, s'étendaient au milieu des désastres publics.Les Missionnaires furent rétablis en Espagne par le concordat de 1851. En 1855, un projet de scission, favorisé par un gouvernement révolutionnaire, suspendit leurs progrès ; mais, rejeté par Rome, comme il était arrivé déjà en Italie vers 1707, étouffé par une visite du supérieur général, il ne put empêcher que la Congrégation ne reprît en Espagne ses progrès interrompus. — Également établie dans les îles de Mayorque, de Minorque et îles adjacentes, en 1736, la Congrégation avait été supprimée en 1836 ; mais sa maison de Palma, qui, pendant dix-sept ans, avait servi d'asile à tous les religieux bannis de l'Espagne, lui fut restituée en 1853. Outre la maison de Palma, la Congrégation possède aujourd'hui un établissement à Madrid, séminaire interne et maison de Mis-
sionset de retraites (1852), et un séminaire à Badajoz
Il fallut plus de vingt ans pour fonder un établissement en Portugal. Dès 1718, sur les instances du roi de Portugal et l'ordre du Souverain Pontife, quelques Missionnaires avaient été envoyés de Rome à Lisbonne. Mais comme le roi ne voulait pas qu'on y gardât les formes ordinaires de l'Institut, rien n'avait été sérieusement entrepris. Enfin, en 1739, à l'occasion de la fête de saint Vincent de Paul récemment canonisé, Jean V consentit à l'observation de toutes les formes prescrites par les constitutions, et l'établissement de Lisbonne, désormais un des mieux dotés de la Compagnie, put se livrer à toutes les fonctions ordinaires de la Mission. En 1752, il envoya des colonies à Miranda et à Guymarens ; en 1760, à Madère ; en 1780, à Goa ; cette même année 1780, il s'étendait encore à Evora et à Sarnache, et, trois ans plus tard, il fondait deux collèges dans les Indes portugaises. C'est de Lisbonne encore que part aient,surla fin du dernier siècle, plusieurs Missionnaires pour la Cbine. Ainsi, le terrible tremblement de terre de 1756, pendant lequel les Missionnaires signalèrent leur dévouement, put suspendre leurs progrès, mais ne les arrêta pas pour toujours. Protégés par les évêques et bénis des peuples, ils se renfermèrent dans la réserve et la prudence pendant la persécution intentée par Pombal aux jésuites ; eux-mêmes eurent à souffrir d'abord des mesures du ministre réformateur ; mais bientôt ils purent se recruter librement et poursuivre leurs saintes œuvres. Ils traversèrent ainsi la Révolution. Au commencement de ce siècle, ils possédaient encore tous leurs établissements. Mais leur dépendance immédiate du supérieur général de la Mission était rompue ou suspendue depuis plusieurs années : elle fut rétablie. Les
choses durèrent ainsi jusqu'en 1834. Alors une loi impie supprima toutes les communautés religieuses en Portugal et dans ses colonies, et la province portugaise de la Mission fut enveloppée dans la catastrophe. Depuis, bien des efforts furent tentés à l'effet de la rétablir, du moins pour les Missions étrangères. Nous dirons ailleurs l'essai de 1857.
En somme, la Mission n'a pas déchu en Europe depuis la mort de son saint fondateur. Elle a gardé ou repris en France et hors de France toutes les stations où il l'avait établie. Elle a même agrandi autour de plusieurs son territoire et en a conquis de nouvelles. Elle s'est étendue en [talie, où elle a regagné même à peu près tout le terrain envahi sur elle par la Révolution. Simple camp volant dans les îles Britanniques, du temps de saint Vincent de Paul, elle y est aujourd'hui à poste fixe. Encore plus étendue en Pologne aujourd'hui qu'en 1660, si elle a perdu, par le malheur des temps, plusieurs de ses maisons, elle en a repris en Autriche un nombre égal à celui dont la Révolution l'avait dépouillée, et elle a gagné une nouvelle province, la province de Prusse. Enfin, toujours depuis 1660, elle s'est introduite et réintroduite en Espagne, et la voici qui renaît en Portugal. Pas plus que de son premier esprit, elle n'a donc perdu de sa fécondité, et il est à croire que, dans quelques années, elle aura réparé, peut-être avec usure, toutes les pertes que lui ont fait subir les Révolutions.