L'ÎLE DE MADAGASCAR
par les Arabes, n'est connue que des ombiasses ou prêtres.
Ces peuples reconnaissent un être suprême et invisible, Zanhar, créateur et grand maître du monde, auquel ils opposent un esprit méchant, Blitz, Bilitz ou Bouliste, que seul ils prient et honorent, car, disent-ils, Zanhar est bon et ne peut faire aucun mal. Quelques tribus ont un troisième dieu, Manhanh, le Plutus malgache. Puis viennent une foule de génies, bous et mauvais, divisés en six catégories et préposés à la garde des lieux et des personnes, des peuplades et des individus : ce sont les Oûlis ou Holis . Les Oûlis résident dans des morceaux de bois ou de petits sachets appelés Gris-Gris, consacrés par les ombiasses, et c'est à eux que s'adressent ;;les Malgaches dans leurs voyages et dans toutes leurs entreprises ; et, s'ils échouent, c'est que l'Oûlis ne valait rien : alors ils en changent. — On reconnaît là une forme de ce fétichisme, idolâtrie particulière de l'Afrique.
Cependant, avons-nous dit, les Malgaches ont une idée delà création, et aussi de la chute de l'homme, du déluge, de l'histoire des patriarches, de l'immortalité de l'âme, de la résurrection de la chair ; mais tout cela enveloppé des fables les plus absurdes. Ils connaissent même Jésus-Christ, Ra'issa, dans lequel ils ne voient qu'un grand prophète : évidente importation musulmane.
L'islamisme a aussi laissé sa trace dans la forme de leur sacerdoce et de leur culte. Leurs prêtres, appelés ombiasses, c'est-à-dire écrivains, parce que seuls ils écrivent les caractères arabes, se rendent redoutables à ces peuples par ileurs livres mêmes, où se voient des passages du Coran, puis des signes hiéroglyphiques dont ils se servent pour jeter des sorts. Les ombiasses, qui
appartiennent à la race blanche, consultent les astres, prédisent l'avenir, exorcisent les possédés, guérissent les maladies et retrouvent les objets perdus. Consultés comme des oracles, ils usent de leur crédit pour extorquer toutes sortes de richesses et pour pressurer les populations. Ils sont encore sacrificateurs ou bouchers, et à eux seuls appartient, dans les fêtes publiques, le droit d'égorger les bœufs, dont ils s'attribuent la meilleure part.
On trouve chez les Malgaches la circoncision, pratiquée seulement à l'âge de raison : autre importation musulmane ; comme aussi deux jeûnes d'un mois, deux ramaclans par année, consistant à ne pas manger du lever au coucher du soleil, mais avec la liberté, fort en usage, de faire orgie toute la nuit, de remplacer le bœuf et le vin défendus par des chapons et des liqueurs enivrantes, et même de se donner un suppléant, si l'on n'a pas soimême pour le jeûne une grande dévotion.
Chaque tribu est gouvernée par un dian ou seigneur, dont les richesses consistent en nombreux troupeaux, et en tributs de riz et de racines que ses vassaux lui paient. Dians et vassaux habitent dans des villages composés de huttes de bois et de feuilles, n'ayant pour lits et pour sièges que des planches recouvertes de nattes de jonc. — Au milieu de chaque village est la cabar, agora, forum des Malgaches, où se décident la paix et la guerre, toutes les affaires de la tribu. Une décision prise, on la cimente par le sang, et on la célèbre par des fêtes, par des danses grotesques ou lascives, qui, grâce à de copieuses libations (ï'avak, dégénèrent bientôt en vraies saturnales.
Pas de lois écrites à Madagascar ; seulement des usages. Le vol et l'homicide sont rachetables par les chefs, et punis chez les autres de la mort ou de l'escla-
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vage. Pour trouver le coupable, on a recours à des épreuves terribles : par le caïman, par l'eau, par le feu et par le poison.
Les mariages se contractent entre parents, le premier degré excepté. Ils ne sont pas indissolubles. La polygamie simultanée n'est en usage que chez les grands, qui seuls peuvent nourrir plusieurs femmes. La femme s'achète, est fiancée dès l'enfance, livrée à l'âge nubile, sans cérémonie chez les pauvres, avec présents des sujets, concours d'ombiasses, fêtes et banquets chez les chefs. Les funérailles sont plus ou moins longues et solennelles, suivant le rang.
L'infanticide se pratique en deux cas : pour les enfants nés en certains mois ou certains jours néfastes, et pour ceux dont la naissance a coûté la vie à leurs mères, ou même a été simplement fort douloureuse.
Les femmes sont vêtues décemment, les hommes à peu près nus, à l'exception des grands qui se drapent à l'antique. Du reste, hommes et femmes sont fort négligés dans leur costume et ne soignent que leur chevelure. Les mœurs n'y sont pas moins d'une épouvantable dissolution, même chez l'enfance, que les parents eux-mêmes instruisent à pratiquer le mal avant qu'elle en ait conscience.
Tel est le peuple avec lequel nous allons passer quelques années en compagnie des enfants de Vincent de Paul.
Nacquart et Gondrée.
lis n'étaient pas les premiers apôtres qui eussent abordé sur ces côtes. Les Portugais du xvie siècle, qui cherm. 8
chaient à étendre le royaume de Jésus-Christ en même temps que leur puissance, avaient amené avec eux quelques prêtres lorsqu'ils y formèrent le premier établissement européen. Mais prêtres et colons furent bientôt massacrés par les Malgaches ou Madecasses. Au commencement du xvne siècle, le fils du Dian Ramach, enlevé à son père, fut emmené à Goa, où il fut baptisé et élevé dans la religion chrétienne. Puis il revint à Madagascar avec deux jésuites portugais, qui réussirent à se faire accueillir du père au moyen de riches armes et autres présents qu'ils lui offrirent, et qu'on put montrer encore, en 1649, au Missionnaire Nacquart. Les jésuites obtinrent d'abord la liberté de prêcher l'Évangile ; mais la jalousie des ombiasses excita bientôt contre eux une persécution. L'un fut mis à mort, l'autre fut recueilli sur un galion de sa patrie. Les Missionnaires retrouvèrent plus tard les débris de leur case,, et une croix de pierre sur laquelle ils avaient gravé une inscription. Les colons eux-mêmes, décimés par les maladies, abandonnèrent leur établissement. Les Hollandais tentèrent de les y remplacer et de fonder sur la côte un comptoir pour la traite des nègres ; mais ils ne purent résister non plus à l'inclémence du climat et s'enfuirent d'une plage qui ne se nommait plus que le cimetière des Européens.
Cependant, la Compagnie d'Orient se formait en France* Le capitaine Rigault, son représentant, obtint de Richelieu, intendant général des mers, le privilège et la concession d'envoyer à Madagascar et autres îles adjacentes pour en prendre possession au nom de Sa Majesté très-chrétienne, et y exercer, au compte de la Compagnie, pendant dix ans, le droit exclusif de commerce. Deux expéditions eurent lieu en 1642 et 1643. Les Français s'établirent d'abord à Sainte-Luce, sur la côte orientale, poste mal choisi et où ils eurent à souffrir des mala-
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dies et des naturels du pays. La colonie se transporta bientôt à la presqu'île de Tholangar, dans le pays d'Anos, et y construisit un fort qu'elle appela Fort-Dauphin. Mais Pronis son chef, protestant, débauché et dilapidateur, gêna la religion des colons catholiques, excita contre lui la rage des Malgaches par des enlèvements de femmes et des pillages, et s'attira la haine de ses compatriotes euxmêmes par ses injustices et les désordres de son administration.
C'en était fait de la colonie, lorsque la Compagnie d'Orient, informée, songea à lui donner un autre gouverneur, et désigna à cet effet un de ses intéressés, le comte de Flacourt. Mais elle songea en même temps aux intérêts religieux des colons, et voulut envoyer avec eux de bons prêtres. Dans ce dessein, elle s'adressa au cardinal Bagni, nonce apostolique en France, qui, de son côté, demanda en son nom deux Missionnaires à saint Vincent de Paul1.
Il y avait alors à Richelieu un jeune prêtre qui, depuis qu'il était entré dans la Compagnie, soupirait après les Missions étrangères. C'était Charles Nacquart, né en 1617 à Trelon dans le diocèse de Soissons. Vincent jeta les yeux sur lui, et, en mars 1648, il lui écrivit la lettre suivante :
« Il y a longtemps, Monsieur, que Notre-Seigneur a donné à votre coeur les sentiments pour lui rendre quelque signalé service. Et quand on fit à Richelieu l'ouverture des Missions parmi les gentils et idolâtres, il me semble que Notre-Seigneur fit sentir à votre âme qu'il vous y appelait, comme pour lors vous me l'écrivîtes ensemble avec quelqu'autre de la famille de Richelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation