‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 35 sur 122 · Rép. d'or, du 19 nov · texte numérisé non relu

Rép. d'or, du 19 nov

sur vous ait sou effet ; et voilà que Monseigneur le nonce, de l'autorité de la sacrée congrégation de la foi, de laquelle notre saint père le Pape est le chef, a choisi la Compagnie pour aller servir Dieu dans l'île Saint- Laurent, autrement dite Madagascar ; et la Compagnie a jeté les yeux sur vous, comme sur la meilleure hostie qu'elle ait pour en faire hommage à notre souverain Créateur, pour lui rendre ce service avec un autre bon prêtre de la Compagnie. O mon plus que très-cher Monsieur ! que dit votre cœur à cette nouvelle ? A-t-il la honte et la confusion convenables pour recevoir telle grâce du ciel ? Vocation aussi grande et aussi adorable que celle des plus grands apôtres et des plus grands saints de l'Église de Dieu ! Desseins éternels accomplis dans le temps sur vous ! L'humilité, Monsieur, est seule capable de porter cette grâce ; le parfait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez être, dans l'exubérante confiance en votre souverain créateur, doit suivre.

« La générosité et grandeur de courage vous est nécessaire. Il vous faut une foi aussi grande que celle d'Abraham. La charité de saint Paul vous fait grand besoin. Le zèle, la patience, la déférence, la pauvreté, la sollicitude, la discrétion, l'intégrité des mœurs et le grand désir de vous consommer tout pour Dieu, vous sont aussi convenables qu'au grand saint François-Xavier.

« La première chose que vous aurez à faire, ce sera de vous mouler sur le voyage que fit le grand saint François-Xavier ; de servir, édifier ceux des vaisseaux qui vous conduiront ; y établir les prières publiques, si faite se peut ; avoir un grand soin des incommodés, et s'incommoder toujours pour accommoder les autres ; procurer le bonheur de la navigation, qui dure quatre ou cinq , mois, autant par vos prières et la pratique de toutes les vertus, que les mariniers feront par leurs travaux et leur

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adresse à l'égard de ces Messieurs ; leur garder toujours graud respect ; être pourtant fidèle à Dieu pour ne pas manquer à ses intérêts, et jamais ne trahir sa conscience par aucune considération ; mais prendre soigneusement garde de ne pas gâter les affaires du bon Dieu, pour les trop précipiter, prendre bien son temps et le savoir attendre.

« Quand vous serez arrivé en cette île, vous aurez premièrement à vous régler selon que* vous pourrez ; il faudra peut-être vous diviser pour servir en diverses habitations ; il faudra vous voir l'un l'autre le plus souvent que vous pourrez, pour vous consoler et vous fortifier. Vous ferez toutes les fonctions curiales à l'égard des Français et des idolâtres convertis. Vous suivrez en tout l'usage du concile, et vous vous servirez du rituel romain. Vous ne permettrez qu'on introduise aucun usage; et si déjà il y en avait, vous tâcherez doucement de ramener les choses à ce point. Pour cela, il sera bon que vous emportiez au moins deux rituels de Rome. Le capital de votre étude, après avoir travaillé à vivre, parmi ceux avec qui vous devez converser, en odeur de suavité et de bon exemple, sera de faire concevoir à ces pauvres gens, nés dans les ténèbres de l'ignorance de leur créateur, les vérités de notre foi, non par des raisons subtiles de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature : car il faut commencer par là ; tâchant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soi-même, que la corruption de la nature, depuis longtemps habituée au mal, leur avait effacées. Pour cela, Monsieur, il faudra souvent vous adresser au Père des lumières et lui répéter ce que vous lui dites tous les jours : Da mihi intellectum, ut sciant, testimonia tua. Vous rangerez par la méditation les lumières qu'il vous donnera. Et pour montrer la m. 8.

vérité du premier et souverain être, et les convenances pour le mystère de la Trinité, la nécessité du mystère de l'incarnation, qui nous fait naître un second homme parfait, après la corruption du premier, pour nous réformer et redresser sur lui, je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine par les désordres qu'euxmêmes condamnent ; car ils ont des lois, des rois et des châtiments. Quoiqu'il y ait quelques livres qui traitent ces matières, comme le catéchisme de Grenade, ou autre que nous tâcherons de vous envoyer, je ne puis que vous répéter que le meilleur sera l'oraison : accedite ad eum et illuminamini ; s'abandonner à l'esprit de Dieu qui parle en ces rencontres. S'il plaît à sa divine bonté vous donner grâce pour cultiver la semence des chrétiens qui y sont déjà, et qui vivent avec ces bonnes gens dans la charité chrétienne, je ne doute nullement, Monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous de delà pour préparer à la Compagnie une ample moisson. Allez donc, Monsieur, et ayant mission de Dieu par ceux qui vous le représentent, jetez hardiment les rets.

« Je sais combien votre cœur aime la pureté ; il vous en faudra faire de delà un grand usage; viciés en beaucoup de choses, ils le sont particulièrement de ce côté-là, jusque-là que l'on dit que les maris mènent leurs propres femmes aux Européens pour avoir des enfants d'eux ; la grâce infaillible de votre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles, et nous vous en donnerons des nôtres. Encore qu'il ne faille point d'argent en ces pays pour y vivre, néanmoins, Monsieur, la Compagnie a ordonné qu'on vous envoie cent écus d'or pour les nécessités qui peuvent survenir. Nous vous envoyons aussi une chapelle complète, deux rituels romains, deux petites bibles, deux conciles de Trente, deux casuistes, des images de tous nos mystères,

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qui servent merveilleusement à faire comprendre à ces bonnes gens ce qu'on leur veut apprendre, et qui se plaisent à en voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là, d'environ vingt ans, que Monseigneur le nonce doit baptiser aujourd'hui ; je me sers d'images pour l'instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l'imagination. Je ne sais s'il ne serait nécessaire de porter des fers pour faire des pains à dire la sainte Messe, des épingles, des étuis de poche, chacun trois ou quatre, des huiles saintes pour le baptême et Fextrêmeonction, chacun un Busée, quelques Introductions à la vie dévote, des abrégés des vies des saints. Vous avez une obédience de nous, un plein pouvoir de Monseigneur le nonce, lequel a grandement à cœur cette œuvre. Avec cela je me donne absolument à vous, sinon pour vous suivre en effet, d'autant que j'en suis indigne, au moins pour prier Dieu tous les jours qu'il lui plaira de me laisser sur la terre, pour vous revoir dans l'éternité, et vous y honorer comme une personne qui sera placée par la dignité de sa vocation au nombre des personnes apostoliques.

« Je finis prosterné en esprit à vos pieds, demandant qu'il vous plaise aussi m'offrir à notre commun Seigneur afin que je lui sois fidèle, et que j'achève en son amour le chemin de l'éternité. »

Nicolas Gondrée, né en 1620 à Assigny, petit village du comté d'Eu, dans le diocèse d'Amiens, était le compagnon que Vincent destinait à Nacquart. Il était à Saintes, simple sous-diacre, lorsque Vincent le rappela à Paris pour lui faire recevoir le sacerdoce et lui annoncer sa glorieuse mission. Dans sa lettre à Nacquart, Vincent disait de lui : a C'est un des meilleurs sujets de la Compagnie, en qui la dévotion qu'il avait entrant en icelle se conserve toujours. Il est humble, charitable, cordial et

zélé ; bref, il est tel que je ne puis vous en dire tout le bien que j'en pense. »

A la réception de cette lettre, Nacquart répondit, le 1er avril : « Il me semble, en lisant et relisant votre lettre, que les termes d'icelle n'étaient point d'un homme, mais des paroles de l'Esprit de Dieu... Hélas ! j'ai bien de la peine à me persuader que ce soit à moi, pauvre Charles Nacquart, que s'adresse cette signification du dessein de Dieu ! Oh bien ! pourtant, puisque vous me tenez lieu de père sur terre après celui que j'ai au ciel, je n'en doute pas;.... j'irai comme un enfant perdu, à l'aveugle, pour découvrir si cette terre est de promission. »

Gondrée alla aussitôt rejoindre Nacquart à Richelieu, car la Compagnie d'Orient pressait leur départ. On agit même avec tant de précipitation, qu'onn'eut pas le temps de demander mission à la Propagande, et qu'on se contenta des pouvoirs provisoires qui furent délivrés par le nonce. Or, la Propagande venait de confier la Mission de Madagascar aux Carmes Déchaussés. Aussi, par décret du 20 juillet 1648, elle déclara nuls les pouvoirs donnés par Bagni, jusqu'à démission des Carmes, et ne permit aux Missionnaires que le seul service des Français de la colonie. Ce ne fut que cinq ans après que deux nouveaux Missionnaires emportèrent les pouvoirs de la Propagande.

Partis ensemble de Richelieu le 18 avril 1648, Nacquart et Gondrée arrivèrent à La Rochelle, où ils durent attendre pendant un mois le jour de l'embarquement. Voulant mettre ce temps à profit, ils s'offrirent à l'évêque de La Rochelle, pour servir à la ville ou à la campagne. A l'exemple de saint François-Xavier qui s'était ainsi préparé à son apostolat à Lisbonne, ils passèrent ces jours dans les- hôpitaux et dans les prisons.

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Le 21 mai suivant, jour de l'Ascension, ils montaient ii bord du Saint-Laurent avec le comte de Flacourt et : ;uatre-vingts nouveaux colons destinés pour Madagascar, et aussitôt l'ancre fut levée. A peine le vaisseau avait-il perdu de vue les côtes de France, que Nacquart s'occupa de faire gagner à ses cent vingt compagnons de voyage la grâce d'un jubilé que le Saint-Père venait d'accorder à l'occasion de la paix de Westphalie.

Arrivé au cap Vert, il rendit le même service à quelques Portugais et à une douzaine de Français de Dieppe qui s'y trouvaient en relâche. Au bout de six jours, on remit à Ja voile. Les vents furent contraires. En un mois et demi de navigation, on n'avait pas encore atteint la ligne. Sur le conseil de Nacquart, l'équipage fit vœu à la sainte Vierge de célébrer pieusement son Assomption, de bâtir en son honneur une église à Madagascar, et, la veille de la fête, on était sous la ligne. Même vœu, même protection céleste à la Notre-Dame de septembre.

Pendant ce temps, les deux Missionnaires catéchisaient les enfants, évangélisaient les matelots et les passagers ; introduisaient parmi eux l'usage des prières, des lectures en commun, des conférences spirituelles ; bannissaient les mauvais discours et les blasphèmes, imposant, d'après une convention mutuellement acceptée, une pénitence aux prévaricateurs ; visitaient et soignaient les malades, et faisaient eux-mêmes tous les exercices de leur règle.

En côtoyant le Sénégal et la Gambie, Nacquart songea au salut de leurs habitants, et, dans une lettre écrite à Vincent dont nous tirons tous ces détails, il le pria de s'entendre avec un pieux armateur de Rouen, nommé Rozée, qui pouvait favoriser cet apostolat.

Il eut le même souci évangélique parmi les nègres du cap de Bonne-Espérance. Le vaisseau s'était échoué sur

un rocher, d'où la marée ne le releva qu'au bout de sept heures ; après quoi il était entré dans la baie de Sardaigne. A la vue de nègres maigres, affamés, se ruant comme des chiens sur la viande qu'on leur jetait, et plus à plaindre encore pour leur ignorance religieuse, Nacquart se sentit pris de compassion et se jeta à genoux. Les nègres comprirent : « Ce sont des saterons », se dirent-ils, c'est-à-dire de grands prêtres. Hélas ! Nacquart ne pouvait que gémir et prier.

Huit jours plus tard, le Saint-Laurent doublait le cap des Aiguilles, et, après une navigation de plus de six mois, il découvrait Madagascar. Aussitôt Nacquart invita ses compagnons à se pardonner mutuellement leurs offenses ; pour lui, il descendit des premiers sur la côte, et, fléchissant le genou, il s'offrit à Dieu et prit possession de cette terre en son nom.

Une lettre est immédiatement adressée à Pronis, qui, à la vue de Flacourt, et instruit de sa commission, s'étonne, hésite et se soumet. De tous côtés arrivent à Flacourt des plaintes contre l'administration précédente : Flacourt les calme et se met à l'œuvre.

De leur côté, Nacquart et Gondrée s'installent dans une case de bois recouverte de feuilles et entourée d'une | palissade de bambous. Dès qu'ils ont reconnu l'état des choses, ils s'effraient en présence de tant de débauches, de pillages, d'incendies. Leurs observations sont rei poussées avec colère. Ils ont à souffrir toutes sortes de > vexations de la part des employés du Fort-Dauphin. Ils i manquent de tout, car on ne songe pas à tenir l'engagement pris par la Compagnie de leur bâtir un presbytère, de leur fournir des vivres et des vêtements. Ils doivent vivre avec le peu d'argent qu'ils ont apporté, et qu'ils partagent encore avec les pauvres nègres. Cependant ils étudient la langue du pays. Ils demandent, en attendant,

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un interprète : Flacourt le leur refuse, et ils sont contraints de recourir à deux anciens colons. Ils commencent à prêcher. Pendant que Gondrée s'occupe des Français, Nacquart parcourt les cases des Malgaches. Mais les vexations continuent, et leur saint ministère est entravé. Nacquart s'explique avec le comte de Flacourt en présence d'un capitaine : il demande le concours du gouverneur ou son retour en France. Il allait s'embarquer, lorsque Français et nègres l'arrêtent en disant: «Quoi! bon Père, tu t'en vas ! qui nous fera prier Dieu ?» — « Et cela, raconte Nacquart, mit les fers aux pieds de ma volonté, qui demeura prisonnière de celle de Dieu, manifestée par la voix du peuple. » Flacourt alors renouvela ses promesses et les tint plus fidèlement.

En arrivant à Madagascar, les Missionnaires n'avaient trouvé que cinq enfants malgaches baptisés par Bellebarbe, prêtre séculier envoyé en 1649 à l'île Sainte- Marie pour y assister les colons français. Mais bientôt ils augmentèrent merveilleusement cette moisson. Cinq protestants français qu'ils convertirent grossirent d'abord la gerbe. Puis les nègres accoururent en foule à leur case, demandant instruction et baptême. Les blancs, par orgueil de race, se montraient moins dociles.

Cependant Flacourt organisait la colonie. Il rappelait les Français exilés par Pronis, visitait les chefs pour les amener à de bons sentiments envers les colons. Nacquart, de son côté, voulut faire ses visites apostoliques. Il alla trouver à Faushère Dian Ramach, ce chef baptisé à Goa, qui avait succédé à son père. Bien reçu, grâce à quelques présents, Nacquart essaya de ramener aux pratiques du christianisme le chef retourné à ses superstitions nationales. Ramach promit de se convertir avec tout son peuple, dès qu'un prêtre viendrait résider dans son État d'Anos. Et, en preuve qu'il n'avait pas oublié sa foi, il

récite en portugais le Pater, Y Ave et le Credo, et montra un Malgache, autrefois baptisé par les jésuites, qui portait sur la poitrine un tatouage de trois croix.

Profitant de ces heureuses dispositions, Nacquart commença à former les sujets de Ramach à la prière, jeta dans leurs cœurs la semence du salut, et revint plein d'espérance au Fort-Dauphin pour les fêtes de Noël. Le jour de l'Epiphanie, il fêta l'anniversaire de la vocation des gentils par le baptême de quelques enfants, dont l'un, mis sous le patronage de Fiacourt, reçut le nom de Pierre, comme s'il eût été le fondement de l'édifice spirituel qu'on cherchait à élever dans cette contrée. Une grand'messe fut aussi célébrée, avec toute la pompe possible, en présence des Malgaches, qui s'en tinrent, hélas ! à l'admiration. Dans leurs idées superstitieuses , ils fuyaient devant le seul signe de la croix ; et, pour les ramener, le Missionnaire devait saisir la main de l'un d'eux, la diriger de son front à sa poitrine pour former le signe auguste : alors seulement ils revenaient et consentaient, rassurés, à faire eux-mêmes ce qu'ils avaient vu faire impunément à d'autres. Quoique plus ignorantes, les femmes se montraient plus accessibles, dans le pressentiment mystérieux que, là comme ailleurs, le christianisme seul les relèverait de leur dégradation.

Quelques jours après, grande fête chez Dian Ramach. Nacquart profita de l'occasion pour aller lui rappeler sa promesse. Bien accueilli encore, il l'invita à professer son ancienne foi devant ses sujets ; mais le Dian tergiversa, et personne ne se convertit. Nacquart, au moins, prêcha de nouveau la doctrine chrétienne.

De retour au Fort-Dauphin, il continuait, avec Gondrée, son saint ministère auprès des Français et des nègres, lorsqu'il fut mandé auprès d'un chef voisin nommé Ramanore. Dangereusement malade, ce chef avait vaine-

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ment demandé sa guérison à ses ombiasses et à ses oùlis, et il voulait essayer du baptême. Arrivé près de lui : « Dieu, lui dit Nacquart, permet souvent les maladies de nos corps pour le salut de nos âmes. Il est tout-puissant pour vous guérir, si vous renoncez à vos superstitions et le servez. » Là-dessus, le chef demande à être instruit. Pour donner multiplication à la divine semence, le Missionnaire aussitôt rassemble tous ceux du village et annonce la bonne nouvelle. « Mon cœur est soulagé, dit alors le chef. Je crois tout, Je porte compassion au Fils de Dieu mort pour nous ; je l'en remercie et ne l'oublierai point. » Puis, revenant à sa préoccupation principale : « Croyez-vous, dit-il au Missionnaire, que Jésus-Christ soit assez puissant pour me rendre la santé ? — Oui, répond Nacquart ; si vous croyez, vous serez guéri et sauvé. » Et le chef demande aussitôt le baptême. Mais Nacquart, voyant bien qu'il songeait plus à son corps qu'à son âme, lui dit : « 11 faut éprouver si votre désir de servir Dieu est véritable ; et il paraîtra tel, si, ayant reçu de lui la santé, comme j'espère qu'il vous la donnera, vous vous faites plus amplement instruire, vous et votre famille. » Entendant ces discours, la femme du chef, qui portait au fond de l'âme ce christianisme naturel dont parle Tertullien, dit au Missionnaire : « Jl y a longtemps que nous avons recours à Dieu; et, en toute circonstance, particulièrement en plantant et recueillant le riz, nous élevons les yeux au ciel, et nous lui disons : « C'est toi qui peux faire venir tout ce que je plante et qui as fait venir ce que je recueille ; si tu en avais besoin, je te le donnerais ; au moins j'en donnerai à ceux qui en auront besoin, comme aux Français qui passeront par chez moi et aux pauvres esclaves. » Et les autres Malgaches ajoutaient : « Ce que nous venons d'entendre vaut mieux que l'or et l'argent; car l'or, on peut in. q

le prendre à celui qui dort ; mais cela, qui nous le peut ôter ? Nous le retrouvons toujours dans notre cœur après le sommeil. »

Nacquart prit congé de son auditoire, laissant au malade l'espoir de la guérison, et à ses sujets le désir d'être instruits. Ramanore revint à la santé, mais non à ses bonnes résolutions ; au moins permit-il de baptiser ses deux eniants.

Mort de Gondrée. — Nacquart seul.

Au moment que Nacquart était plein de consolation et d'espérance, Dieu lui préparait la plus cruelle des afflictions.

Au mois de juin 1649, Flacourt voulut visiter Dian Ramacb en compagnie d'un Missionnaire, et il emmena Gondrée. C'était pendant les Rogations. Ni poisson, ni légumes dans ces terres. Gondrée ne voulut pas s'appliquer la dispense qu'il donna à ses compagnons, et il se contenta d'un peu de riz cuit à l'eau. Ce jeûne excessif, la chaleur extrême, la fatigue d'un voyage à pied, le forcèrent à s'aliter à Faushère, atteint d'une fièvre dyssentérique. Ramené au Fort-Dauphin après quelques jours de repos, la fièvre le reprit plus violente et accompagnée de délire. Le premier usage qu'il fit de sa raison recouvrée fut de demander à Nacquart de l'entendre en confession, et de se soumettre amoureusement à la volonté de Dieu. Le lendemain de l'Ascension, comme le mal empirait, Nacquart lui administra le saint viatique en présence des colons français. Aux fêtes de la Pentecôte, il se partagea entre les colons et son cher malade, instruisant, réconciliant les uns, entretenant l'autre dans de saintes

pensées, priant Dieu de ne pas le laisser lui-même orphelin et de ne pas rendre veuve la colonie. Le lundi, Gondrée reçut l'extrême-onction avec une dévotion admirable. Il recommanda aux assistants la crainte de Dieu et la dévotion envers la sainte Vierge. Pour lui n'avait qu'une sollicitude, la conversion des héréti» et de » infidèles ; qu'un seul regret, de quitter ses pan * et chers insulaires. Et, sa fin approchant : « Mande M. Vincent, dit-il à Nacquart, que je le remercie ti. humblement de ce qu'il m'a admis et souffert au nom des Missionnaires, et particulièrement de ce qu'il choisi pour m'envoyer en ce pays, au lieu de tant u très qui eussent mieux fait que moi. » Puis il légua ; mère, à ses parents, un tendre souvenir, avec demande de prières ; et à son confrère, à deux fois, la promess souffrances et de persécutions: vrai legs, vrai héri de Missionnaire ! Sur le soir, Nacquart, songeant à sa prochaine solitude et à la privation, bien longue peutêtre, où il serait du ministère d'un prêtre, lui demanda s'il aurait la force de l'absoudre. Soudain le malade se découvre, soulève son bras défaillant et donne à > quart sa dernière absolution. Quelques heures après, il était retourné à Dieu. Aussitôt, raconte Nacquart, la lune se voila, comme pour figurer les ténèbres dans lesquelles sa mort allait replonger cette terre infidèle.

Nacquart ensevelit lui-même le corps de l'apôtre et du martyr ; puis il célébra ses funérailles, la voix entrecoupée de tels sanglots, qu'il demanda pardon à l'assistance au nom des larmes que Jésus avait versées sur son ami Lazare, et les chrétiens répétèrent aussitôt le mot de l'Evangile : Ecce quomodo aniabat eum ! Les nègres eux-mêmes, qui l'avaient pourtant à peine connu, disaient tout en pleurs : « Avant lui, nous n'avions point vu de semblables hommes, qui ne fussent point colères ni

fâcheux, et qui nous parlassent avec affection des choses de notre salut. »

Laissé seul à quatre mille lieues de son pays, aux prises avec des fatigues et des souffrances qui devaient bientôt lui-même le conduire à la mort, Nacquart commença par faire son testament. Il nomma un de ses néophytes pour l'assister en sa dernière lutte, régla comment on devait lui apporter décemment le saint viatique, s'il ne pouvait l'aller lui-même chercher à l'église, se recommanda aux prières des Français pendant son agonie et après sa mort, demanda à être enterré près de l'autel, sinon, au cimetière, auprès de Gondrée, son cher compagnon ; légua son patrimoine à ses frères, sous la condition de messes et d'aumônes pour le repos de son âme et pour remercier Dieu de l'honneur d'avoir été reçu Missionnaire et envoyé à Madagascar.

Après quoi, il demanda à Notre-Seigneur la part de grâces du défunt, pour faire seul l'ouvrage des deux ; et, se sentant exaucé dans son corps et dans son âme, il se remit à l'œuvre avec résignation et courage.

Craignant d'être prévenu par la mort, son premier soin fut de composer en la langue du pays des instructions sur les vérités les plus nécessaires au salut pour les léguer à ses successeurs, et il commença de les prêcher lui-même aux infidèles étonnés de la facilité de son élocution. Par lui-même ou par autrui, il ne perdait aucune occasion d'annoncer Jésus-£hrist. Quand les Français partaient pour une expédition, il préparait d'abord leur ânie; puis il faisait des plus intelligents autant de Missionnaires qu'il chargeait d'annoncer la foi aux infidèles, au moyen d'instructions qu'il leur donnait par écrit.

Car, depuis la mort de Gondrée, chargé pour sa part des Français, il ne pouvait plus guère s'éloigner de la

colonie ; d'autant moins qu'elle avait alors beaucoup à souffrir des maladies. Vingt-cinq soldats ou colons mouraient alors au Fort-Dauphin, pendant que vingt-quatre autres succombaient dans les terres. Il fallait rester pour les assister et pour le service religieux du Fort. C'est là qu'il reçut la visite des fils de Dian Panole, chef d'une partie septentrionale de l'île. Ces jeunes gens suivirent assidûment ses instructions, et l'invitèrent à venir s'établir au milieu de leur peuple, lui promettant les bonnes grâces de leur père et la conversion de ses sujets. Un devoir plus impérieux retenait Nacquart au Fort- Dauphin. Nouvelle douleur pour lui, surtout lorsqu'il apprit qu'en effet ce peuple était bien disposé à recevoir l'Evangile.

Cependant, il faisait quelques excursions dans les terres, mais pour quelques jours seulement. Ainsi, une fois, un des fils de Dian Ramach étant tombé malade, ce chef l'envoya chercher pour lui appliquer le remède du baptême. « Avez-vous l'intention, dit Nacquart au chef, de l'élever dans la religion chrétienne ? — Je te le donne, répondit R.amach ; il t'appartient ; sois son père et sa mère. » Le jeune homme fut baptisé et guérit. Dian Ptamach, suivant sa promesse de l'année précédente, exposa la religion chrétienne à ses vassaux, et eu fit ressortir la supériorité sur leurs superstitions. Tous demandèrent instruction et baptême. Mais le Missionnaire, pressé de retourner au Fort-Dauphin, ne pouvait profiter de ces dispositions. Au moins il instruisit le jour les gens des villages, et le soir, au clair de lune, ceux qui revenaient du travail. Il semait ; d'autres devaient moissonner.

Dans des villages situés par delà Faushère, il suivit un conseil de Vincent. Il avait porté avec lui une grande image du jugement dernier, du paradis et de l'enfer.

Dans chaque village, il commençait par exposer les grandes vérités du salut ; puis, déployant son tableau et le montrant : « Que choisissez-vous, demandait-il, du haut ou du bas, du paradis ou de l'enfer? — Je n'ai garde, répondait chaque insulaire dans son langage, de choisir d'aller avec le diable, c'est avec Dieu que je veux demeurai', i Et ils admiraient l'image, s' étonnant qu'on eût pu tracer des figures sur le papier. Ils étaient dans le ravissement. Si, l'image repliée, quelqu'un survenait : « Ah! tu n'as pas vu la richesse », lui disaient-ils. Et il fallait encore la déployer et recommencer l'explication. Alors, entre Nacquart et ces bons insulaires, s'établissait un dialogue familier et confiant. « Père, lui disaient-ils, nos ombiasses ne nous parlent jamais de Dieu; ils ne nous visitent que par intérêt ou pour nous tromper ; mais toi, tu nous enseignes gratis et nous dis toujours la vérité. » Sur les différents points du christianisme, ils exprimaient naïvement leurs impressions : malédiction contre le diable, qu'ils auraient été heureux de saisir et de brûler; malédiction aussi, mais bientôt réprimée par le Missionnaire, contre nos premiers parents : « Oh ! quelle belle chose c'eût été, s'écriaient-ils, de demeurer comme Dieu nous avait faits, sans travail, sans sujétion aux maladies ni à la mort ! »

Nacquart alla ainsi, montrant son tableau, jusque chez Dian Raberas, chef d'une tribu de la vallée d'Amboul. Ce chef était malade. Il demanda qu'on lui parlât de Dieu et qu'on lui montrât l'image. Les vassaux réunis, Nacquart entama son explication, et, montrant l'enfer : « Là, dit-il, iront les polygames. » Or, Raberas avait cinq femmes. Il pâlit et trembla ; puis il pria le Missionnaire de revenir après sa guérison, promettant de ne garder qu'une femme, de se convertir et d'obliger ses vassaux à recevoir l'Évangile.

Rentré au Fort-Dauphin, Nacquart posa la première pierre d'une église dédiée à la sainte Vierge, le 2 février 1650, jour de la Purification. De là il reprit le cours de ses visites auprès des chefs. Il visita, entre autres, Dian Madombour, grand ombiasse, qui disposait, disait-on, des sauterelles ; ensuite Dian Marsicori, autre ombiasse, qui faisait à son gré la pluie et la sécheresse, et toujours au profit de ses rizières et de ses troupeaux. Cependant la sécheresse l'avait atteint lui-même, et le peuple, plus malheureux encore, murmurait. « Pleuvra-t-il bientôt? » demanda-t-il à Nacquart. — C'est, répondit le Missionnaire, le secret de Dieu, qui, comme il lui plaît, envoie ou retient la pluie. Mais toi, si tu es si puissant, pourquoi laisses-tu se sécher et se perdre les riz du pays et les tiens ? — C'est la faute des oûlis », repartit l'ombiasse; et Nacquart de tonner contre la vanité des idoles.

De retour au Fort-Dauphin, en 1651, pour y prêcher le carême aux Français, il célébra la première messe dans la nouvelle église le jour de Pâques ; solennité qui fut rehaussée par le baptême, la première communion et le mariage de plusieurs Malgaches adultes. Ainsi croissait la moisson. En arrivant à Madagascar, il n'avait trouvé que cinq enfants baptisés par Bellebarbe ; il en avait baptisé cinquante-deux autres, sans compter soixante-dixsept Malgaches adultes et de plus nombreux néophytes qu'il différait de baptiser jusqu'à leur mariage, seul espoir de persévérance chez cette nation dissolue. Il veillait seulement à ce qu'aucun de ceux-ci ne mourût sans baptême. C'est ainsi qu'il baptisa une vieille Malgache dont le corps prit le premier place dans le cimetière des Français. A ces biens il faudrait ajouter des protestants convertis, de nombreux mariages réhabilités entre Français et négresses, enfin des projets charitables, surtout pour l'éducation des femmes et des filles de ce pays, projets

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qui, sans avoir été réalisés, ont été portés par Dieu au compte de son serviteur.

Pendant la semaine sainte de cette année 1651, le chef des Matatanes, Dian Taboulaze, vint faire sa soumission au comte de Flacourt. Il assista avec admiration aux belles cérémonies du culte catholique.il s'extasiait devant les tableaux représentant la sainte Vierge et le Sauveur en croix. Il touchait les clous des mains et des pieds, dans la pensée de les sentir en relief. Nacquart ne manqua pas de lui raconter l'histoire de la vie et de la passion de Notre-Seigneur. «Oh ! que tu me ferais plaisir, dit-U alors au Missionnaire, si tu venais en notre pays des Matatanes ! J'irais toujours apprendre avec toi. »

Ces heureuses dispositions à recevoir l'Évangile renouvelaient la douleur du Missionnaire, que sa solitude réduisait à l'impuissance. Il voyait ces peuples n'attendre que le mouvement de Peau, suivant l'expression évangélique, pour descendre dans la piscine du baptême. En parcourant les villages, il entendait ces pauvres gens lui crier : « Où est donc cette eau qui lave les âmes, et que tu nous a promise ! Fais-en venir et y fais les prières. •» Et alors, écrivant à Vincent, il disait avec saint François-Xavier : « Où sont tant de docteurs qui perdent le temps dans les académies , pendant que tant de pauvres infidèles petunt panera, et non est qui frangat eis?.. Je ne doute point, Monsieur, que tous les sujets de la congrégation ne tressaillent de joie à des nouvelles si désirables à leur zèle, et ne veuillent coopérer avec Dieu à la conquête de ce nouveau royaume à Jésus-Christ, et que, dans la compassion de me voir seul dans un pays si éloigné administrer les sacrements aux autres sans en pouvoir recevoir d'autres que la sainte Eucharistie, ils ne prient la bonté de Dieu de me fortifier en sa grâce. »

Sitôt qu'il eut appris la mort de Gondrée, Vincent songea, en effet, à ne pas abandonner Nacquart seul à des fatigues auxquelles il ne pouvait manquer de succomber bientôt. Il rappela de Picardie Jacques Mounier, qui était occupé à y distribuer des aumônes. Depuis longtemps, Mounier, natif de Saintes, souhaitait de donner sa vie pour le salut des infidèles, et il avait fait vœu de réciter tous les jours le rosaire pour obtenir la grâce d'être destiné aux missions lointaines. Vincent lui associa Toussaint Bourdaise, de Blois, qui dépendait alors de l'évêché de Chartres. Transformations merveilleuses opérées par la grâce ! Adorables jeux de la Providence ! On avait été plusieurs fois sur le point de renvoyer Bourdaise de la Compagnie , comme ayant trop peu de talent et de science *, et c'est lui qui va devenir le véritable apôtre de Madagascar ! Les troubles du royaume, des rivalités de compagnies, ne permirent aux deux Missionnaires de se mettre en mer qu'au commencement de 1654, et c'est le 16 août seulement qu'ils arrivèrent au Fort-Dauphin.

Mort de Nacquart. — Nouveaux Missionnaires.

Il y avait plus de trois ans déjà que la colonie était veuve de Nacquart, mort à trente-quatre ans le 29 mai 1651, sans que, dans ce long intervalle, la nouvelle en fût venue à Paris. C'est Mounier qui, par une lettre du 6 février 1655, transmit à Vincent ces funèbres détails. Quelques jours après Pâques , Nacquart s'était senti frappé, et, le dimanche du Bon-Pasteur, dans le pressentiment de sa fin prochaine, il avait commenté en chaire

\. Répét. d'or, du 25 novembre 1657,

ce texte : « PercuHam pastorem, et dispergentur oves. » Il n'avait pas laissé, malgré sa faiblesse, d'aller à pied dans un village éloigné de plusieurs lieues du Fort-Dauphin, pour y baptiser un vieillard et dix enfants. A son retour, il avait prêché encore le jour de l'Ascension. C'avait été son suprême effort. Il s'était remis au lit et avait fait ses dernières dispositions. Il avait recommandé aux Français le soin des malades, la fidélité à leur foi, le respect pour le Saint-Sacrement qu'il laissait à l'église, surtout si, forcés de fuir, ils devaient l'emporter avec eux ; l'exhumation de Gondrée qu'il désirait être mis avec lui dans le même tombeau au pied de l'autel ; puis, après vingt-quatre heures de délire, il avait rendu son âme à Dieu. Les Français l'avaient enseveli au milieu de chants funèbres, revêtu de ses ornements sacerdotaux, et ils s'étaient rassemblés au bout de l'an pour chanter encore l'office des morts.

Malgré l'oubli qui couvre les morts presque aussi promptement que la terre de leur fosse, la mémoire de Nacquart était encore vivante parmi les Français et parmi les nègres. «C'était, a écrit Flacourt \ un homme de bon esprit, zélé pour la religion et qui vivait exemplairement bien, qui avait déjà la connaissance de la lang suffisance pour instruire les habitants du pays, à quoi il prenait grande peine de s'employer continuellement; et a été de nous fort regretté, d'autant qu'à son imitation beaucoup de Français tâchaient à bien vivre, qui depuis, faute d'instruction, se sont laissés aller au vice commun de ce pays, qui est celui de la chair. »

De son côté, Vincent fit de Nacquart et de Gondrée cette touchante oraison funèbre, dans une des conférences ordinaires de Saint -Lazare : « 0 Sauveur ! Un de

1. Histoire de la grande lie de Madagascar. Paris 1658, in-4.

ces jours, je parlais à un de ces Messieurs qui sont revenus de ce pays-là. 0 Dieu ! que ne me disait-il pas de M. Nacquart, le grand serviteur de Dieu ! Avec quels sentiments m'en parlait-il ! Que de biens ! Grande perte de ce serviteur de Dieu ! Mais grand avantage ! 0 Sauveur ! Sanguis martyrum semen christianorum ! Cela me fait espérer que son martyre (car il est mort pour Dieui sera la semence des chrétiens ; que Dieu, en vue de sa mort, nous donnera la grâce de fructifier.... Et de M. Gondrée ! 0 Dieu ! quels sentiments ! quels sentiments ! J'ai toujours présent cet homme-là, sa grande douceur, sa grande modestie -, je me sens encore des bons discours qu'il nous tenait dans le tracas pour s'embarquer, cet homme de Dieu ! 0 Sauveur ! Demandons à Dieu qu'il donne à la Compagnie cet esprit, ce cœur ; ce cœur qui nous fasse aller partout, ce cœur du Fils de Dieu, ce cœur de Notre-Seigneur ! Cœur de Notre-Seigneur! Cœur de Notre-Seigneur ! qui nous dispose à aller comme il irait et comme il serait allé, si sa sagesse éternelle eût jugé à propos de travailler pour la conversion des nations pauvres 4. »

Privés de prêtres depuis si longtemps, les Français, Flacourt en tête, reçurent Mounier et Bourdaise avec beaucoup d'honneur et de cordialité. Ils les installèrent d'abord dans leur petite case ; de là on se rendit à l'église, où la joie fut au comble quand les saintes espèces laissées par Nacquart furent trouvées en état de parfaite conservation.

De leur côté, les nègres baptisés par les premiers Missionnaires accoururent vers leurs successeurs, amenant avec eux une multitude de compatriotes venus de tous les pays voisins pour se faire instruire ; en sorte que la

;>ét. d'or., 1655.

case se trouva bientôt trop petite, et qu'il fallut en construire une seconde plus grande, destinée exclusivement aux catéchismes.

C'est que tous, Français et nègres, avaient bien des raisons de désirer l'arrivée des Missionnaires. Flacourt voyait tous les jours sa colonie dépérir sous les coups des maladies et des Malgaches, et lui-même était menacé d'être assassiné. Ceux qu'il envoyait en course ne revenaient pas; car les Malgaches infestaient les routes, enlevaient les bestiaux et massacraient les Français égarés. On leur imposait quelquefois à force décourage, et ces barbares disaient alors : a Nous avons ouï parler des Portugais ; nous avons connu les Hollandais et les Anglais : mais ce ne sont pas des hommes comme vous autres : car vous ne vous souciez point de votre vie, et quoique vous voyiez la mort devant vos yeux, vous ne vous épouvantez pas. Vous êtes autres que ces étrangers ; vous n'êtes pas des hommes, mais des lions. » Malgré tout, c'étaient des trêves sans cesse violées par des chefs perfides, de perpétuelles attaques, et les Français, bloqués au Fort-Dauphin, avaient à lutter à la fois contre la disette et les armes des Malgaches.

Et aucun navire ne venait de France ! Flacourt était douloureusement étonné de l'abandon où le laissait la Compagnie d'Orient, lorsque, le 11 août 1654, cinq jours avaut l'arrivée des Missionnaires, il vit se diriger vers lui par terre deux Français déjà venus à Madagascar. Pas de navire en vue ! Par où étaient-ils arrivés et que lui voulaient-ils? Ils lui annoncèrent que la Compagnie avait cédé ses droits au maréchal de La Meilleraye, dont deux vaisseaux étaient mouillés à quatre lieues de l'anse Dauphine. Une lettre du surintendant Fouquet le prévenait que ces deux vaisseaux lui amenaient deux prêtres de la Mission et les recommandait à sa bienveii-

lance religieuse. Rien de plus sur la conduite qu'il devait tenir. Ce ne fut que le 16 qu'on lui remit une lettre de La Meilleraye, qui semblait accepter ses services et mettre de nouvelles ressources à sa disposition. Du reste, pas un mot de la Compagnie dont il était le représentant.

Cette Compagnie, frappée de mort avec Richelieu, son protecteur, avait pourtant obtenu, en 1652, la continuation de ses privilèges pour quinze ans ; mais elle traînait une existence languissante. C'est alors que La Meilleraye. prévoyant sa fin prochaine, envoya les deux navires que nous venons de voir en rade du Fort-Dauphin, pour s'emparer de Madagascar en son nom.

Ces tristes rivalités marchandes avaient retardé l'envoi de nouveaux Missionnaires. Pressé enfin de venir au secours des siens, Vincent s'était déterminé à confier Mounier et Rourdaise aux vaisseaux de La Meilleraye. Car comment faire ? La Compagnie d'Orient était menacée d'une dissolution évidemment prochaine. Prendre des engagements avec elle, c'était s'attirer les persécutions des agents du maréchal, qui, suivant toutes les probabilités, allait se rendre le seuJ maître de l'île. Vincent hésitera encore, toutefois, entre la Compagnie et La Meilleraye, ce qui gênera le transport des apôtres de l'Évangile.

En attendant, Mounier et Rourdaise s'étaient mis aussitôt à l'étude de la langue, et, au bout de quelques mois, ils pouvaient catéchiser les nègres en même temps qu'ils faisaient le service spirituel des Français. Tout allait au mieux, lorsqu'une révolution se fit dans le gouvernement de la colonie.

Flacourt, sans pouvoirs assurés, en butte aux réclamations de ses colons qu'il ne pouvait satisfaire, menacé par Pronis, l'ancien gouverneur, et par le capitaine

La Forêt, venus l'un et l'autre sur les navires de La Meilleraye, deux compétiteurs en expectative qui le pouvaient à chaque instant supplanter, résolut de repasser en France pour s'y informer de la situation réelle de la Compagnie d Orient. Il fit donc un traité par lequel il livrait aux mains de Pronis et de La Forêt la colonie, dont il constatait l'état prospère : provisions abondantes en riz et en bétail, contributions de guerre rentrées dans sa caisse, nombreuses tribus soumises à l'autorité du roi de Fiance, ainsi que les îles Sainte-Marie et Mascareigne (Bourbon).

Parti le 5 février 1655, et débarqué à Nantes le 18 juin de la même année, il apprit bientôt la cause de son abandon, c'est-à-dire les intrigues et les rivalités plus haut racontées.

Pendant qu'il cherchait à relever en France les affaires de la Compagnie, la colonie était en proie à des malheurs dont son départ avait été l'occasion. Une partie du fort et des magasins était devenue la proie des flammes, au milieu des réjouissances destinées à célébrer l'installation de Pronis. Quelques jours après, uu autre incendie éclatait et dévorait le reste du fort, la chapelle et la presque totalité du village : désastre que Pronis, sans provisions et sans instruments de travail, ne put jamais réparer. De son côté, Bourdaise fit construire, à quelque distance du fort, une nouvelle case, où il reprit l'explication par tableaux de la religion chrétienne.

Le mauvais succès d'une expédition, entreprise chez les Mahofules, allait être plus funeste encore à la colonie. Comme un grand nombre de Français étaient morts sans sacrements dans les expéditions précédentes, Pronis demanda à Mounier d'accompagner celle-ci. A peine acclimaté, mais heureux dune telle occasion

de porter la foi chez les infidèles, Mounier partit à la fin de février 1655.

Trois mois s'étaient passés sans qu'on reçût des nouvelles de l'expédition, lorsque, le 23 mai, un Français paraît sur une colline éloignée. On court vers lui, et on apprend que tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux sagaies des Malgaches étaient tombés malades ; que Mounier, très-malade lui-inême, après s'être traîné longtemps sans boire, sans prendre aucune nourriture, était porté depuis six jours par les nègres sur un brancard.

Bourdaise se rend en toute hâte au camp français. Il se dirige vers la case de Mounier. Un râle lui apprend que son compagnon est à l'agonie. En effet, Mounier n'attendait pour mourir que les derniers sacrements ; et à peine les eut-il reçus, qu'il s'endormit doucement dans -le Seigneur, la veille de l'Ascension.

L'expédition rentra à la colonie dans un état pitoyable, diminuée de dix-huit Français, presque sans butin, et avec le cadavre de Mounier, que Bourdaise déposa à côté cquart et de Gondrée.

Seul à son tour, Bourdaise reprit avec courage son saint apostolat. Avec l'approbation du gouverneur, il parcourait les cases, en chassait les femmes de mauvaise vie, et était assez heureux pour faire de plusieurs d'entre elles des Madeleines repentantes.

Gomme la colonie manquait de toutes provisions, une expédition nouvelle fut résolue. La Forêt monta sur un canot qu'il voulait diriger vers Galhemboule, Sainte- Marie et la mer Rouge. A Galhemboule, il maltraita les naturels, qui le massacrèrent. Le canot continua sa route, mais ne rapporta que quelques tonnes de riz.

Pendant cette expédition, Pronis, accablé de tant de désastres, tomba malade et fut bientôt à la mort. Il fit appeler Bourdaise. Le Missionnaire crut qu'il voulait

revenir de son protestantisme, ou plutôt de son incrédulité : il ne voulait que lui confier sa fille ; et, le legs charitablement accepté, il expira dans l'impénitence des crimes dont il avait rempli la colonie naissante. La jeune fille abjura l'hérésie, entraîna par son exemple trois de ses coreligionnaires, en sorte qu'il ne resta plus que deux protestants au Fort-Dauphin.

Des Perriers succéda à Pronis. Malgré tant de fatales expériences, il inaugura son règne par des massacres, des pillages, des exécutions aussi maladroites qu'injustes et cruelles. Les chefs condamnés à mort demandèrent le baptême, que Bourdaise, témoin impuissant de ces abominables scènes, leur administra. Les autres chefs allaient exercer de terribles représailles, lorsque deux d'entre eux, redoutant la colère des Français, vinrent se livrer, avec leurs familles, à Des Perriers, en gage de la fidélité de leurs parents. D'autres chefs suivirent cet exemple et livrèrent leurs fils. Pendant leur séjour au Fort -Dauphin, tousse firent instruire dans la religion chrétienne, assistèrent à la prière et aux cérémonies du culte catholique. Bourdaise se disposait à les baptiser ; mais la paix fut conclue ; ils retournèrent dans leur pays, invitant seulement le Missionnaire à y venir instruire leurs sujets.

Cependant le sol, dévasté par le pillage ou dévoré par la sécheresse, ne produisait plus rien pour la nourriture de la colonie. Les Français étaient exténués, les nègres mouraient de faim. Sans ressources lui-même, Bourdaise va de porte en porte, recueille riz, fruits, ossements, et distribue ainsi chaque jour une pleine chaudière de soupe aux plus aifamés, comme on le faisait dans le même temps à la porte de Saint- Lazare. Cette charité touche ces pauvres gens. Tous demandent le signe du chrétien, chefs et vassaux. « Oh I écrivait alors

à Vincent le Missionnaire, s'il y avait ici deux ou trois prêtres, dans un an tout ce grand pays d'Anos serait baptisé. Je tâche au moins d'en inspirer le désir, pour que ce baptême in voto supplée dans la nécessité. »

Héritier de la haine de son père Ramach, Dian Panolahé voulut profiter de ces désastres pour exterminer les Français. Des Perriers le prévint. Il envoya de nuit à Faushère un détachement qui se saisit de sa personne et l'amena au Fort-Dauphin. Le chef perfide allait être passé par les armes, lorsque Dian Machicore, son parent, vint traiter de sa délivrance avec Dian Mananghe. C'étaient ces mêmes chefs que nous voyions tout à l'heure en otages. Cette fois, Bourdaise eut la consolation d'achever son œuvre. Il baptisa solennellement les cinq enfants de Machicore, dont l'aîné devint un chrétien parfait. Mananghe lui confia l'éducation chrétienne de son fils, et le père de ce chef, vieillard centenaire, touché de l'exemple de ces jeunes gens, voulut aussi se faire chrétien. La fête de la Purification de 1656, célébrée avec grande pompe, suscita de bons désirs dans les âmes, et les fêtes de Pâques et de la Pentecôte furent solennisées par de nombreux baptêmes. Le bruit de ces conversions se répandit au loin. Un vieillard de soixante-dix ans, chef d'Imours, dangereusement malade, après avoir vainement invoqué ses oûlis, demanda sa guérison au baptême : il l'obtint ; et cette guérison merveilleuse multiplia le nombre des chrétiens.

Cependant Vincent de Paul et La Meilleraye n'oubliaient pas Madagascar, dont ils avaient pu apprendre par Flacourt l'état religieux. Quatre navires étaient en partance pour cette île dans le port de La Rochelle. Trois Missionnaires, Mathurin de Belleville, Claude Du four *

1. Dufour avait voylu se taire chartreux. Saint Vincent de Paul

et Nicolas Prévost, y montèrent, le 29 octobre 16^5, avec huit cents hommes, tant matelots que soldats. La flottille avait à peine perdu de vue les côtes de France, que Belleville mourut, le 17 janvier 1656, et fut jeté à la mer, « cimetière, dit Vincent, de ceux qui y meurent ». » Après un pénible voyage de sept mois, le 29 mai de la même année, l'escadrille mouilla au Fort-Dauphin. Elle avait perdu cent hommes dans la traversée, et elle comptait encore deux cents malades. Grande néanmoins fut la joie de Bourdaise, à la vue de ces chers compagnons. On était à la veille delà Fête-Dieu, et il voulut la célébrer avec une pompe jusqu'alors inconnue à Madagascar. Des arcades ornées de bouillons de papier blanc et relevées de nœuds de ruban rouge, des tentures de linge blanc, de la verdure et des fleurs, en firent pour-

donna pour diversion à ce goût peu réfléchi l'apostolat de Madagascar. « Je vous ai offert à Notre-Seigneur pour cela, lui écrivit-il le 5 novembre 1650;.... vous voilà donc arrbé à l'adorable Pro vidence pour cet effet.... Il y a bien des chartreux qui voudraient sortir et qui le pourraient; ou, pour le moins, il serait bien à désirer qu'ils sortissent de leur cloître pour une œuvre de celte importance... Or sus, Monsieur, ne pensez plus aux chartreux. Notre-Seigneur vous appelle plus loin ; il vous y accompagnera et continuera par vous et avec vous la mission qu il a commencée lorsqu'il était sur la terre. Oh! Monsieur, quel bonheur que celui d'être choisi de Dieu pour une oeuvre des plus importantes à laquelle un prêtre puisse être appelé ! Je ne vous en dirai point davantage : Notre-Seigneur vous dira le reste. » — Le voyage ayant été plusieurs fois remis, plusieurs fois le saint eut occasion d'écrire encore à Dufour sur ce sujet. Mêmes idées, par exemple, dans une lettre du 24 avril 1652.

1. Répét. d'or, du 30 août 1657. — La conférence du 7 septembre suivant eut pour sujet Belleville, gentilhomme de Normandie, prêtre déjà avant d'entrer dans la Compagnie. Lui aussi, on l'y avait reçu avec peine, et sa grande vertu avait dû suppléer à son peu de science. Non mulli sapientes! Dieu se plaît toujours à confondre la sagesse des sages ! Les nouveaux apôtres de Madagascar étaient bien les vrais successeurs des ignorants bateliers du lac de Génésareth.

MORTS. — TOUSSAINT BOURDAISE. 163

tant tous les frais. Dufour portait le Saint-Sacrement, assisté de Bourdaise en surplis. Le chevalier de Sourdis tenait la chasuble, le gouverneur et son lieutenant portaient le dais ; quatre mousquetaires marchaient aux quatre angles et quatre autres portaient des flambeaux ; quatre petits Indiens, habillés de blanc, jonchaient la terre de fleurs, et deux autres faisaient fumer l'encens ; le reste du peuple marchait en ligne avec des cierges allumés. Ainsi défila la procession au bruit des salves du canon des vaisseaux et du fort, et des décharges de mousqueterie. Il n'en fallait pas tant pour ravir les bons néophytes.

Courte fut la joie de Bourdaise. Après quelques jours passés au Fort-Dauphin, où, atteint lui-même du scorbut, Dufour se fit le consolateur, l'infirmier et le médecin des malades, ce Missionnaire dut aller rejoindre son confrère Prévost à Sainte-Marie, lieu de sa destination, et Bourdaise rentra dans sa solitude.

Morts. — Toussaint Bourdaise.

Du Rivan, le nouveau gouverneur, après avoir installé cent colons à Sainte-Marie qu'il venait d'occuper au nom de La Meilleraye , fit une campagne dans la mer Rouge. A son retour dans l'île, il n'y trouva plus que des tombes. Le scorbut avait bientôt atteint tous les Français, réduitsdéjàà la disette. Les deux Missionnaires avaient d'abord partagé avec eux leur maigre ration, puis s'étaient condamnés à un jeûne rigoureux pour la leur laisser tout entière. Malade, fatigué par le climat, épuisé par les soins des corps et des âmes, Dufour avait encore conçu la pensée de consacrer Sainte-Marie aux douze

apôtres, et, dans ce dessein, , il était parti pour aller planter une croix dans chacun des douze quartiers de l'île, traversant les rivières, dormant sur la terre nue et humide, exposé à la pluie et aux ardeurs du soleil detropiques. A la dixième station, il était tombé. Rapporte auprès de ses confrères, il était mort au bout de dix-huit jours; un mois après, Prévost l'avait suivi1.

De provisoire, la solitude de Bourdaise menaçait de devenir éternelle : « Me voilà dans l'extrémité du malheur, mon cher père, écrivit-il à Vincent, et en état de ne plus rien attendre à l'avenir, puisque je n'ai rien plus à perdre, ni peut-être à espérer, vu que cette terre ingrate dévore si cruellement, non point ses habitants, mais ses propres libérateurs. Vous entendez assez, Monsieur, ce que j'ai à vous dire, et ce que je voudrais vous pouvoir taire, pour épargner vos larmes et mes soupirs. M. de Belleville, dont je n'ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort dans le chemin. M. Prévost, après avoir essuyé les fatigues du voyage, est mort. M. Dufour, que je n'ai vu ici que pour connaître le prix de ce que je devais perdre, est mort. Enfin, tous ceux de vos enfants que vous avez envoyés à Madagascar sont morts : et je suis ce misérable serviteur demeuré seul pour vous en donner la nouvelle. »

Pour mettre quelque consolation à côté de la douleur, Bourdaise racontait ensuite ses travaux et ses succès. De Sainte-Marie, du Rivan était revenu désespéré au Fort-Dauphin, puis s'était embarqué pour la France sur une prise anglaise, laissant à son lieutenant Gueston le gouvernement de la colonie. Gueston avait rebâti le fort, et Bourdaise avait transporté sa case entre le village des nègres et l'habitation des Français pour être plus à portée

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