Répét. d'or, du 23 aoùl
vait-il en finissant à Vincent de Paul, me presse de nie prosterner en esprit à vos pieds, comme je le suis ici de corps, pour vous dire de la part de tant d'âmes, avec toute l'humilité et le respect qu'il m'est possible : Mit te quos missurus es. Envoyez-nous des Missionnaires ; car ceux qui sont venus mourir à nos portes n'ont point été envoyés à Madagascar pour y demeurer : ils ont été seulement appelés par ce chemin au ciel... Que d'hommes se damnent ici, faute d'avoir un homme qui leur aide à se sauver!... Et c'est ce qui me cause plus de douleur, surtout quand je me représente que leurs anges gardiens me disent : Si fuisses hic, frater meus non fuisset rnortuus... 0 mon cher père! que je fais souvent des souhaits que tant d'ecclésiastiques capables qui sont en France dans l'oisiveté et qui savent ce grand besoin d'ouvriers, fissent quelquefois une semblable réflexion, et se persuadassent vivement que Notre- Seigneur même leur fait ces reproches à chacun d'eux en particulier : 0 sacerdos ! si fuisses hic, frater meus non fuisset rnortuus ! Sans doute qu'une telle pensée leur donnerait de la compassion, et même de la frayeur, surtout s'ils considéraient attentivement que, pour avoir négligé de rendre cette assistance spirituelle, le même Jésus-Christ leur dira un jour ces terribles paroles : Ipse impius in iniquitate sua morietur, sanguinem vero ejus de manu tua requiram. Oh ! que si les prêtres, les docteurs, les prédicateurs, les catéchistes et autres qui ont talent et vocation pour ces missions éloignées, faisaient bien attention à tout ceci, et surtout au compte qui leur sera demandé de tant d'âmes qui, faute d'assistance de leur part, auront été damnées, il n'y a point de doute qu'ils seraient bien plus soigneux qu'ils ne sont d'aller au loin chercher les brebis égarées pour les ramener au bercail de l'Église. »
MORTS. — TOUSSAINT BOURDAISE. 169
Et craignant que la mort de ses meilleurs prêtres ne détournât Vincent de cette Mission, il l'y ramenait par toute sorte de raisons et d'exemples, répétant toujours : « Envoyez-nous au plus tôt quelques bons ouvriers, je vous en conjure, mon cher père... Il est vrai que vous avez perdu beaucoup d'enfants, et de bons sujets ; mais je vous supplie, pour l'amour de Jésus-Christ, de ne vous point décourager pour cela, et de ne point abandonner tant d'âmes qui ont été rachetées par le Fils de Dieu. Tenez pour assuré que, si tant de bons Missionnaires sont morts, ce n'est point l'air du pays qui en est la cause ; mais ou les fatigues de leurs voyages, ou leurs mortifications excessives, ou bien le travail immodéré, qui sera toujours ici trop grand pendant qu'il y aura peu d'ouvriers. »
Plein de confiance en Dieu alors même qu'il était le plus courbé sous sa main, Vincent ne se décourageait ni devant la mort de ses enfants, si cruelle pourtant à son cœur, ni devant les conseils de ses amis, qui lui disaient de renoncera une entreprise que le ciel semblait condamner. « L'Église, répondait-il, a été établie par la mort du Fils de Dieu, affermie par celle des apôtres, des papes et des évêques martyrisés ; elle s'est multipliée par la persécution. Dieu a coutume d'éprouver les siens lorsqu'il a quelque grand dessein sur eux. Sa divine bonté fait connaître qu'elle veut à présent, autant que jamais, que son nom soit connu, et le royaume de son Fils établi en toutes les nations. Il est évident que ces peuples insulaires sont disposés à recevoir les lumières de 1 Évangile. Déjà six cents d'entre eux ont reçu le baptême par les travaux d'un seul Missionnaire que Dieu y a conservé, et ce serait contre toute raison et charité d'abandonner ce serviteur de Dieu qui crie au secours, et délaisser ce peuple qui ne demande qu'à être instruit. »
Et il parlait aux siens avec une résolution plus énergique*encore, pour les porter à réclamer les postes glorieux que la mort venait d'ouvrir : a Dites-moi, ce serait iino belle armée, laquelle, parce qu'elle aurait perdu deux, trois, quatre ou cinq mille hommes, abandonnerait tout là ! Il ferait beau voir une armée ainsi faite, fuyarde et poltronne ! Disons de même de la Mission : Ce serait une belle Compagnie que celle de la Mission, laquelle, parce qu'en voilà cinq ou six de morts, abandonnerait l'œuvre de Dieu ! Compagnie lâche ! attachée à la chair et au sang * ! »
Nouveaux désastres. — Naufrages.
A cette sainte provocation, prêtres et frères se levèrent, se déclarant prêts à partir. Vincent choisit deux prêtres, Boussordée et Herbron, et le frère Christophe de Launay, qui tous les trois s'embarquèrent à Nantes le 30 octobre 1656. A peme le vaisseau sortait-il de la Loire, qu'une tempête l'y repoussa, et il dut rentrer en rade à Saint- Nazaire. Le jour de la Toussaint, les deux prêtres dirent la messe sur le vaisseau ; mais, ayant été incommodés par l'agitation, ils prirent terre le lendemain, avec le capitaine et une douzaine de passagers, pour la célébrer dans une église. Ils voulurent ensuite retourner à bord : la mer était si grosse, que personne heureusement ne s'osa commettre sur une chaloupe pour les y conduire. Le 3 novembre, entre dix et onze heures du soir, la tempête poussa le navire sur un banc de sable où il se brisa. Cent vingt ou cent trente passagers périrent, dont le lieutenant et une autre personne de marque.
1. Conf. (lu 30 août 1657. — Interversion de date, mais non d'idées, le saint ayant répété souvent ses héroïques appels.
Cependant le frère Christophe de Launay était resté à bord. À la vue du danger, il saisit quelques planches, en forme un radeau, et, avec quinze ou seize compagnons, il se livre à la merci des vagues. De son manteau il fait une voile, il tient à la main son crucifix comme la barre du gouvernail, et dirige ainsi le frêle esquif, affirmant à ses compagnons qu'aucun ne périrait, s'ils avaient confiance en Dieu. « Remarquez, je vous prie, disait Vincent en racontant cette aventure, la foi de cet enfant ! » En effet, après avoir été ballotté pendant une nuit et un jour, le radeau déposa tous les passagers sur la côte de Paimbœuf, à l'exception d'un seul, qui, au moment de mettre pied à terre, expira de froid et de peur. « Ne voilà-t-il pas, ajoutait Vincent, une protection de Dieu bien spéciale sur ces trois Missionnaires, et particulièrement sur ce bon frère, qui, étant fort timide, humble et doux ; — oui, c'est le plus humble et plus doux jeune homme que je connaisse ; — a eu néanmoins assez de courage pour lui et pour encourager les autres dans ce péril éminent ? »
Vincent, en cette circonstance, voulant affermir la foi et le dévouement des siens, ne- manqua pas de répéter ses admirables enseignements sur la conduite souvent incompréhensible, terrible quelquefois, toujours adorable de la divine Providence, qui se plaît à traverser les grands desseins pour punir les fautes des uns et éprouver le courage des autres. Et il ajouta : « Hélas ! seraitil possible que ceux à qui Dieu avait donné le désir de s'en aller de delà, fissent la poule mouillée, parce que voilà un vaisseau qui a péri ? Non, je ne veux pas le croire.... Eh quoi donc ! Est-ce qu'il ne veut pas que la Compagnie continue cette œuvre qu'elle a commencée ? Oui-dà, Messieurs, il le veut... Dieu ne change pas ce qu'il a une fois résolu, quelque chose de contraire qu'il nous semble
qui arrive. » Et il engagea les siens à ne pas se laisser abattre, mais plutôt à remercier Dieu de la protection qu'il venait d'accorder « à la pauvre petite et chétive Compagnie » en la personne des trois Missionnaires, et à se donner de nouveau à lui pour achever une œuvre dans laquelle elle ne s'était ingérée que par obéissance à l'ordre du nonce apostolique. Enfin, il ordonna une grand'messe des morts pour les victimes du naufrage. « Nous y sommes d'autant plus obligés, dit-il, qu'il semblait que Dieu les eût mis sous la conduite des prêtres de la Compagnie, qui les devaient servir en qualité de curés pendant la traversée et après leur arrivée à Madagascar '. »
Les trois Missionnaires échappés au naufrage revinrent à Paris, et Vincent prépara un nouveau départ. Cependant le maréchal de La Meilleraye et l'ancienne Compagnie d'Orient étaient toujours en lutte et en procès. La Compagnie, qui ne renonçait pas à ses droits sur Madagascar, se disposant à y envoyer un vaisseau, demanda des Missionnaires qui lui furent promis. En même temps, Vincent de Paul promettait aussi deux ou trois prêtres à La Meilleraye, qui avait un navire en partance. Mais le maréchal voulait le monopole du transport des Missionnaires comme du gouvernement de la colonie. Irrité de voir Vincent se partager entre lui et la Compagnie d'Orient, il garda d'abord un silence blessant, puis déclara qu'il ne se servirait plus des prêtres de Saint-Lazare. En effet, il demanda des pères capucins pour la Mission de Madagascar. Vincent n'usa
1. Rép. d'or, des 11 et 13 nov. 1856, et Lettres des 18 nov. et 1er décembre de la même année. — Mêmes idées dans la Répét. d'or, du 26 avril 1657. — La Gazette de France de 1656, n° 160, parla de z'ice sauvetage miraculeux, « attribué à la foi d'un frère de la Mission. »
de son crédit ni à la cour ni à Rome ; il ne plaida point ses droits de premier occupant consacrés par la mort de plusieurs de ses prêtres, <c II en sera ce qu'il plaira à Dieu, se contenta-t-il de dire. Si M. le maréchal s'accommode avec ces bons religieux, je vais rappeler M. Bourdaise. Notre maxime est toujours de céder la place aux autres, estimant et devant estimer qu'ils feront mieux que nous *.»
Déjà vingt-quatre capucins étaient sur le point de s'embarquer pour aller mettre la faux dans une moisson qu'ils n'avaient pas semée, lorsque La Meilleraye revint sur sa résolution et demanda des Missionnaires. Vincent lui en envoya quatre : Le Blanc, d'Averoult, Arnoult et Des Fontaines, auxquels il joignit le courageux frère Christophe et un des nègres élevés à Saint- Lazare, « qui est bon enfant, écrivit-il (22 février 1658), et qui servira de frère, d'interprète et de catéchiste aux Missionnaires, Dieu aidant. »
Les Missionnaires partirent de Nantes le 13 mars 1658. Dès le lendemain une tempête s'éleva ; mâts et gouvernail furent bientôt rompus ; et pendant huit jours le vaisseau fut à la merci des vents et des flots, jusqu'à ce qu'il réussît à entrer dans le port de Lisbonne. Radoubé, il se remit en mer ; mais il n'avait échappé à la tempête que pour tomber au pouvoir d'un navire de guerre espagnol. « Voilà un beau sujet d'adorer les conduites de la Providence, dit Vincent (lettre du 10 juillet 1658), et de leur assujettir nos pauvres raisonnements. »
Cependant les Espagnols, en guerre avec la France, ne l'étaient pas avec les pauvres Missionnaires. Aussi leur accordèrent-ils à Saint - Jacques de Compostelie