‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 39 sur 122 · Lettre à Jolly, Rome, 10 mai · texte numérisé non relu

Lettre à Jolly, Rome, 10 mai

que je lui mande que vous ferez, et vous pourrez le lui confirmer. Je ne pense pas qu'après cette assurance il veuille exiger vos serments de fidélité, ni de vous ni des autres. Et s'il .le voulait faire, dites-lui qu'étant enfants d'obéissance, il vous suffit de savoir quelle est l'intention de ceux qui vous envoient pour n'aller jamais au contraire, et que c'est le vrai serment (22 septembre 1659). »

Déjà Vincent avait arrêté le choix des Missionnaires. Il écrivit à l'un deux, occupé alors à Richelieu, cette lettre, qu'il adressa aussi, sans doute, en termes à peu -mblables, à ses compagnons de voyage : «...Allez donc, Monsieur, allez In nomine Dominl! Je prie Notre-Seigneur qu'il vous tienne par la main, qu'il vous défende et vous console dans les dangers, qu'il soit toujours avec vous et sur la terre et sur la mer, de sorte que vous arriviez là en parfaite santé, et qu'il lui plaise, par sa bonté infinie, vous remplir de son esprit, pour le faire connaître et aimer par ce pauvre peuple qui a tant de dispositions à embrasser notre sainte foi... Allez donc de tout point, Monsieur, dans la confiance que celui qui vous appelle aura le même soin de vous que de la prunelle de son œil! Ménagez-vous (et il cite Qple des autres Missionnaires morts d'excès de fatigues).... Si vous trouvez en vie le bon M. Bourdaise, vous vous représenterez en quelque façon l'image de Notre-Seigneur ; et croyez-le bien, de ce côté -là comme en toutes choses, c'est une des personnes des plus douces, des plus fortes, des plus sages, des plus zélées et des plus aimables que je connaisse. Oh ! Monsieur, que vous serez consolé quand vous l'embrasserez, quand vous verrez les traits de son visage, et que vous demeurerez avec lui ! Allez donc, Mon=ieur, à cette œuvre de perfection ! Je prie Notre-Seigneur qu'il vous bénisse ;

et souvenez-vous, s'il vous plaît, dans vos prières, de ce pauvre vieillard de soixante-dix-neuf ans *, chargé de péchés. »

Le 1er décembre 1659, Feydin d'Auvergne, le destinataire de cette lettre, d'Averoult et Des Fontaines, d'Artois partaient de Paris pour se rendre à La Rochelle, lieu de l'embarquement, pendant qu'Estienne de Paris, et le frère Patte, « Normand et bon chirurgien », s'y dirigeaient par mer, afin de transporter plus facilement les bagages de la Mission. Une tempête assaillit encore les deux voyageurs et les poussa jusqu'à l'embouchure de la Gironde. Une rafale subite brisa le gouvernail et la mâture de la barque, et la jeta sur un banc de sable au milieu des rochers. Le bruit du naufrage et de la perte de tous les passagers se répandit bientôt, et arriva à La Rochelle et à Paris. Une lettre d'un jeune Parisien à sa mère donna à ce bruit une terrible consistance. Ce jeune homme, qui était sur la barque, racontait que, « se voyant la mort entre les dents », il s'était jeté dans un petit esquif, et que de là il avait vu la barque, après une dernière absolution donnée parEstienne, s'engloutir avec tout l'équipage.

Vincent ne pouvait plus douter de ce nouveau malheur. Il pleurait sur Estienne, sur ce jeune apôtre qui, non content de se consacrer au salut des infidèles, avait sacrifié, de l'agrément de sa famille, quarante mille livres de son patrimoine en faveur des Missions étrangères. D'ailleurs, il redoutait les conséquences d'une telle mort pour l'avenir de la Mission de Madagascar. Les parents d'Estienne, haut placés et en crédit, entr'autres Philippe de Moucy, conseiller d'État, son beau-frère, n'allaient-

1. lien avait alors plus de quatre-<tn*t-trois. — Jamais le bon saint ne savait bien son âge

ils pas s'en prendre à lui de sa perte et user de leur influence pour entraver cette dangereuse entreprise ? Vincent, malgré tout, resta calme au dedans et au dehors. Pas un mot, pas un nuage ne décela sa tristesse, et trois des siens à qui il avait dû tout dire sous la religion du secret admiraient le saint courage du vieillard. Vincent se disposait à envoyer un autre supérieur à La Rochelle, et le Missionnaire dînait déjà pour partir, lorsque des lettres arrivèrent de Bayonne et de Bordeaux. Sur d'eux d'entre elles Vincent reconnut, et avec quelle joie ! l'écriture d'Estienne. En eflet, c'était bien lui qui racontait sa miraculeuse délivrance. Le vent, changeant tout à coup de direction, avait tiré la barque du labyrinthe de rochers où elle était engagée, et l'avait rejetée sur les côtes d'Espagne. Mais, sans mâts, sans gouvernail, sans vivres, qu'allaient devenir ces malheureux ? Ils errèrent ainsi pendant quinze jours. Enfin, le jour de Y lm maculée Conception *, capitaine et matelots se jetèrent aux pieds d'Estienne et lui demandèrent une dernière bénédiction. Estienne leur promit qu'ils ne périraient pas, et, sur son invitation, tous firent voeu de fréquenter les sacrements, de dire ou d'entendre douze messes et d'habiller douze pauvres en l'honneur de la sainte Vierge, s'ils étaient sauvés le jour de l'octave de sa fête. Aussitôt le vent tomba, et une brise légère porta rapidement la barque à la hauteur de Saint-Jean-de-Luz, où elle fut remorquée par un pêcheur ■.

1. Nouvelle confession très-remarquable de ce dogme, deux siècles avant sa définition

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