MISSIONS DE BOURBON ET DE LILE DE FRANCE
Vincent de Paul. En 1774, on connaissait mieux le pays, le climat, les mœurs : il était donc plus facile de se bien établir, de se préserver des maladies et de gagner l'esprit des Malgaches. D'ailleurs, et surtout, Bourbon et l'île de France serviraient d'entrepôts, où des interprètes européens formeraient les Missionnaires à la langue malgache l ; où ceux-ci pourraient se retirer pendant la saison pluvieuse en s'y occupant au service de la colonie, et même à l'éducation de quelques insulaires ; d'où enfin on tirerait les provisions nécessaires aux Missionnaires et aux colons de Madagascar.
On voit donc ce qu'étaient les Missions de Bourbon et de l'île de France dans la pensée des prêtres de Saint- Lazare. Cette pensée allait se réaliser à la veille de la Révolution. Puis vint la grande tourmente, pendant laquelle ils ne songèrent plus qu'à conserver leur vie. Ils se maintinrent cependant à leur poste et y passèrent les plus mauvais jours. Quand le calme se fit, toutes nos colonies étaient ruinées, et la reconstruction de la France suffisait d'ailleurs aux plus grands efforts des gouvernants. Les Missionnaires, néanmoins, attachés par
1. C'est probablement Caulier, auteur de ce Mémoire, qui est aussi l'auteur d'une grammaire et d'un dictionnaire malgaches, conservés encore aujourd'hui dans les archives de la Mission. Il a aussi revu et enrichi de notes un catéchisme en cette langue, œuvre des premiers Missionnaires. Caulier, pendant un espace de près de quarante-deux ans, avait composé un grand nombre de travaux tant sur l'histoire de nos colonies asiatiques et africaines que sur la langue de Madagascar. Tout cela périt dans le pillage de Saint-Lazare, le 13 juillet 1789. L'année suivante, malgré ses soixante-huitans, sa santé affaiblie et sa main droite presque paralysée, Caulier, pour réparer la perte de ses premiers manuscrits, fit un appel à sa mémoire et lui demanda ce qu'elle avait gardé d'une langue qu'il avait cessé de parler depuis septembre 1771. De là les ouvrages que nous venons d'indiquer, et qui seraient fort utiles aux Missionnaires, si jamais on reprenait l'apostolat de Madagascar.
leurs habitudes et par mille liens sacrés à ce sol de Bourbon, ne l'abandonnèrent pas, et la Mission n'y finit que par la mort du dernier d'entre eux, arrivée vers 1825. Ils viennent d'y être remplacés (1859) par des Filles de la Charité.
Il est encore quelques Missions étrangères dont Vincent fut sur le point d'être chargé ou dont il eut la pensée, et que ses fils, héritiers de son zèle apostolique, entreprirent après lui. Il est bon d'en dire quelques mots pour compléter ce chapitre.
Missions de Babylone, de Perse et des Indes orientales.
Depuis longtemps Rome sollicitait Vincent d'envoyer des Missionnaires à Babylone et dans les Indes orientales. L'évêché de Babylone avait été institué en 1638 sur le désir et par les libéralités d'une pieuse veuve, Madame Ricouart, née du Gué de Bagnols, qui avait donné à cet effet 66,000 livres, à la condition que le premier évêque serait un religieux des Garmes-Déchaussés, et que ses successeurs seraient tous français. Le carme désigné par elle, Jean Duval, en religion père Bernard de Sainte-Thérèse, s'était acquis de la réputation comme prédicateur, et s'était appliqué encore à l'étude des langues orientales. Il fut, en effet, nommé évêque de Babylone, et de plus vicaire apostolique d'Ispahan et visiteur de Gtésiphon. Arrivé à Ispahan le 7 juillet 1640, il logea chez les Carmes, qui desservaient cette Mission depuis le commencement du siècle. Il s'appliqua de suite au service des catholiques, à l'instruction des infidèles dont il convertit plusieurs, et fit rentrer dons le sein de l'Église
des schismatiques arméniens, jacobites et nestoriens. Trahi par un soldat,. et cité devant le muphti, il fut frappé et maltraité par la milice. Il crut devoir revenir en France pour instruire le cardinal de Richelieu de l'état de sa Mission, et solliciter l'établissement d'un séminaire destiné à la soutenir; mais le cardinal était mort quand il arriva en France. Tenant néanmoins à son projet, il acheta un terrain à l'angle de la rue du Bac et de la rue qui prit de lui son nom de Babylone, et c'est là, en effet, que quelques années plus tard s'éleva le séminaire des Missions étrangères.
Or, c'est dès 1640, au moment même du départ du nouvel évêque pour Ispahan, que la Propagande s'adressa à Vincent, par l'entremise du cardinal Ingoli, pour lui demander quelques Missionnaires dont l'un était destiné à la coadjutorerie de Babylone ; car on prévoyait que Duval ne résisterait pas longtemps à de si rudes fatigues. L'humble prêtre trembla devant une telle dignité. Aussi chercha-t-il d'abord un externe pt>ur l'en investir. Mais, n'en trouvant pas de vraiment capable, il pria Dieu et se résolut à obéir. Le 1" juifi 1640, il écrivit à Rome à Le Breton : « J'ai été célébrer la sainte Messe. Voici la pensée qui m'est venue : c'est que le pouvoir d'envoyer ad gentes résidant en la personne de Sa Sainteté seule sur la terre, il a pouvoir, par conséquent, d'envoyer tous les ecclésiastiques par toute la terre pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et I que tous les ecclésiastiques ont l'obligation de lui obéir en cela ; et, selon cette maxime qui me semble vraisemblable, j'ai offert à Dieu cette petite 1 Compagnie à sa divine Majesté, pour aller là où Sa Sain- ; teté ordonnera. Je pense pourtant comme vous qu'il est nécessaire que Sa Sainteté ait agréable que la direction et la discipline des envoyés restent au supérieur général,
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avec la faculté de les rappeler et d'en envoyer d'autres à leur place, en sorte néanmoins qu'ils soient à l'égard de Sa Sainteté comme les serviteurs de l'Évangile à l'égard de leur maître, et que leur disant : Allez là, ils seront obligés d'y aller; venez ici, ils viendront; faites cela, qu'ils soient obligés de le faire. »
Le même jour il écrivait au cardinal Ingoli qu'il destinait à ce pénible honneur un de ses deux assistants, « en qui il avait plu à la divine bonté mettre à peu près toutes les qualités requises. » C'était Lambert-aux- Gouteaux, le plus cher peut-être, après Portail, de tous ses enfants. Aussi il ajoutait : « Il me semble, je vous avoue, Monseigneur, que la privation de cette personne est m'arracher un œil et me couper moi-même l'un de mes bras. Mais la pensée qu'Abraham s'est mis en état de sacrifier son fils unique, et que le Père éternel nous a donné son propre Fils, et la dévotion que Notre-Seigneur m'a donnée d'obéir au Saint Père... c'est ce qui me fait voir la volonté de Dieu que nous nous privions de ce sien serviteur... et ce qui me ferait résoudre à m'offrir moi-même, si j'en étais digne. » Le projet trouva de la difficulté, mais non dans la volonté de Vincent et des siens, car deux ans après, le 25 mai 1642, le saint écrivait encore : « Cette petite Compagnie est élevée dans la disposition d' obéir, ^toutes choses cessantes : lorsqu'il plaira à Sa Sainteté de l'envoyer a cavité ad calcem en ces pays-là, elle ira très- volontiers. »
Une nouvelle difficulté surgit, difficulté pécuniaire. Il aurait fallu trouver 6,000 écus pour fonder la Mission d'Ispahan, puis une somme assez considérable encore pour indemniser l'évêque de Babylone du; revenu de son évêché. D'autre part, la Mission nouvelle prenait des proportions immenses : il s'agissait dès lors, non plus seulement de Babylone et de la Perse, mais aussi de
Goa et des Indes orientales. Fort embarrassé du côté de l'argent, Vincent se disposait néanmoins à faire partir pour le Portugal, en destination pour Goa, un prêtre et un clerc i. Mais la mort du pape Urbain VIII, arrivée le 29 juillet 1644, vint tout interrompre. L'affaire fut reprise en 1646. Vincent chercha encore en dehors de sa Compagnie, et jeta les yeux sur Hippolyte Ferret, qu'il venait d'arracher aux séductions des jansénistes, et dont il connaissait le zèle et la vertu. Mais, pour ne pas perdre un tel sujet, l'archevêque de 'Paris se hâta de le nommer à la cure de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Vincent continua ses recherches parmi les prêtres de sa conférence des Mardis ; et, ne trouvant personne, il dut se rejeter sur quelqu'un des siens.
Jean d'Horgny, alors supérieur à Rome, et par sa position au courant de toute l'affaire, essaya de détourner Vincent de cette Mission d'Asie. Il l'attaqua d'abord du côté de la dépense, des difficultés de l'entreprise : autant d'attraits qui auraient suffi pour y porter le zèle désintéressé et courageux du saint prêtre. Il espéra davantage en le prenant par son faible, par son humilité : Quoi ! ouvrir aux siens la porte des prélatures! n'était-ce pas l'ouvrir en même temps aux jalousies, aux murmures, à l'ambition ? — « Le lieu dont il s'agit, répondit Vincent, les risques qu'on y court en y allant et en y résidant, et l'humilité apostolique selon laquelle pourra se comporter celui qui est destiné pour cela, qui sera comme celle des évêques d'Irlande, ôteront le sujet d'ambitionner ces emplois, et plusieurs autres inconvénients. » D'Horgny insistait : Mais cette humilité même le fera mépriser des chrétiens et des infidèles ; il n'aura pas le crédit nécessaire pour représenter dignement le pape et la France.