Lettres à Jolly des 5 et 19 septembre l<ij
apprêtaient leur souper, ils les entretenaient des grandes vérités et des pratiques essentielles de la religion ; après quoi, on faisait en commun la prière du soir ; puis on s'arrangeait pour passer le reste de la nuit, les pâtres dans leurs huttes, les Missionnaires à la belle étoile, sur quelques peaux de brebis, et souvent sur la terre nue.
Ainsi faisaient les Missionnaires pendant plusieurs jours, quelquefois pendant tout un carême. Une cabane suffisamment instruite et réconciliée à Dieu par la confession générale, ils passaient à une autre, puis à une autre encore ; et quand ils les avaient toutes parcourues, ils en réunissaient les pâtres dans la chapelle la plus voisine, leur disaient la messe, leur adressaient une dernière exhortation et les admettaient à la sainte table. Ces pauvres gens s'en retournaient ensuite chantant les louanges de Dieu : on eût dit des bergers revenant d'adorer le Sauveur dans sa crèche.
Tout en continuant à évangéliser ces premiers appelés du Dieu de Bethléem que personne ne disputait à leur zèle, les Missionnaires se répandirent dans les bourgs voisins de Rome et gravirent jusqu'aux sommets de l'Apennin, ayant beaucoup à souffrir de l'ignorance et des désordres des peuples, quelquefois de la jalousie des curés qui les regardaient comme des espions chargés d'observer leur conduite, mais triomphant de tous les , obstacles, à force d'humilité, de désintéressement, de patience et de persévérance. Ici, par leur fermeté dans la prédication et au saint tribunal, ils faisaient cesser l'usage de liaisons dangereuses, bientôt coupables, parmi la jeunesse des deux sexes ; là, la Providence, à la fois terrible et miséricordieuse, semblait leur venir en aide pour ramener les prêtres débordés, lorsque l'un d'eux, après s'être vanté publiquement de n'avoir pas assisté à
un seul des exercices de la Mission, tombait sous le poignard d'un autre malheureux prêtre.
Ainsi débutèrent les fils de Vincent de Paul, et par ces humbles travaux ils s'attirèrent la bénédiction de Dieu et la confiance des hommes. L'un d'eux, pour se rendre ceux-ci favorables, avait eu la pensée de commencer les Missions par les terres des cardinaux.
« 0 Jésus ! Monsieur, lui répondit Vincent à qui il l'avait communiquée, Dieu nous garde de faire jamais aucune chose par des vues si basses ! Sa divine bonté demande de nous que nous ne fassions jamais du bien en aucun lieu pour nous rendre considérables, mais que nous la regardions toujours directement, immédiatement et sans milieu en toutes nos actions. Gela me donne occasion de vous demander deux choses, prosterné en esprit à vos pieds, et pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus- Christ : la première, que vous fuyiez, autant qu'il vous sera possible, de paraître ; et la seconde, que vous ne fassiez jamais rien par respect humain. Selon cela, il est juste en toute manière que vous honoriez pour quelque temps la vie cachée de Notre-Seigneur ; il y a quelque trésor renfermé là-dedans, puisque le Fils de Dieu a demeuré trente ans sur la terre comme un pauvre artisan, avant que de se manifester. Il bénit aussi toujours beaucoup mieux les commencements humbles, que ceux qui ont de l'éclat. Vous me direz peut-être : Quel sentiment aura de nous cette cour, et que dira-t-on de nous à Paris ? Laissez, Monsieur, penser et dire tout ce qu'on voudra, et assurez-vous que les maximes de Jésus-Christ et les exemples de sa vie ne portent point à faux ; qu'elles donnent leur fruit en leur temps ; que ce qui ne leur est pas conforme est vain, et que tout réussit mal à celui qui agit dans les maximes contraires. Telle est ma foi, et telle est mon expérience. Au nom de Dieu,
Kl SAINT VINCENT DK PAUL.
Monsieur, tenez cela pour infaillible, et vous cachez très-bien. »
Infaillible était la pensée de Vincent, infaillible sa prédiction. En effet, plus touchés de ces débuts si humbles et si chrétiens qu'ils ne l'eussent été d'un apostolat de courtisans, tous les évoques des États romains appelèrent bientôt les Missionnaires dans leurs diocèses. En 1651, le cardinal Spada remercia Vincent des services qu'ils lui avaient rendus dans sa ville et dans tout son diocèse d'Albano.— En 1653, ils se mettaient aux ordres du cardinal Braneaccio, évoque de Viterbe ; en 1657, ils évangélisaient le diocèse de Palestrina. Partout c'étaient des restitutions merveilleuses, dépassant quelquefois au quadruple la somme primitivement due; c'étaient des écoles fondées, des monts-de-piété établis de toutes parts, greniers où le pauvre d'Italie trouve en tout temps des ressources assurées ; c'étaient des protecteurs des pauvres, institués pour les défendre contre les exactions des fermiers du seigneur, pour garder jusqu'au paiement leurs meubles, auparavant saisis pour toujours, pour empêfber qu'on ne les soumît à des contributions injustes; c'étaient surtout, dans ce pays des haines et des vengeances héréditaires, des réconciliations héroïquement chrétiennes. 11 suffisait qu'un Missionnaire, avant la communion, rappelât le précepte de l'Évangile : «Si, offrant votre don à l'autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez votre don et allez d'abord vous réconcilier avec lui », pour qu'aussitôt, à l'église, j dans une procession, sur les places publiques, les ennemis se jetassent dans les bras les uns des autres. Le père pardonnait au meurtrier de son fils, la veuve à l'assassin de son époux ; bien plus, la victime allait jusqu'à se jeter aux pieds du bourreau, et lui demandait en quelque sorte pardon au lieu de faire simplement gra ;e. En cer-
tains liciix. à la cruelle contagion des» haines, le Missionnaire devait opposer la contagion sainte des réconciliations. Et il le fallait bien, lorsque, dans tel bourg de quelques milliers d'âmes, on comptait en trois ans jusqu'à soixante-dix meurtres ? Dans les lettres des Missionnaires, d'où tous ces détails sont tirés, on retrouve à chaque instant l'histoire des Montaigu et des Capulet, immortalisée par la poésie. Presque dans chaque village, les deux plus puissantes familles étaient divisées par des haines mortelles. Un membre était-il tué ou blessé, que la vengeance aussitôt s'immolait dix victimes innocentes, et menaçait de ne s'éteindre que dans le sang de la famille entière. Féroce et armée en guerre, elle échappait le jour à la justice en errant dans la campagne, et ne rentrait le soir que pour poursuivre le cours de ses sanglantes exécutions.
Mais, inaccessible à la justice, elle ne l'était pas à la miséricorde. Un Missionnaire réussit à découvrir dans sa retraite un de ces hommes de sang, et, au nom de Jésus-Christ, il lui ordonna de déposer les armes et de faire la paix. Au nom qui fait tout fléchir jusque dans les enfers, le meurtrier tomba à genoux, et, levant au ciel des yeux mouillés de larmes : « Je promets la paix, s'écria-t-il, à Dieu et à votre révérence. » Hélas ! le lendemain, le démon sanguinaire avait repris cet homme, et les négociations pacifiques étaient rompues. Le Missionnaire revint à la charge, et, cette fois, ia paix fut conclue à la face de l'autel. « Je veux, dit un vieillard à un jeune homme de la famille ennemie, je veux désormais vous regarder et vous aimer comme mon fils. — Et moi, répondit le jeune homme, vous aimer et vous honorer comme mon père. »
Coup plus prodigieux de la grâce ! les prêtres scandaleux eux-mêmes faisaient des confessions publiques. A
la fin d'une prédication, l'un d'eux s'avança vers le grand autel, et, prosterné la face contre terre, il demanda pardon à Dieu et au peuple de sa vie licencieuse. Aussitôt, d'un bout de l'église à l'autre, les cris de « miséricorde, miséricorde ! » partis de la bouche du prêtre et de la bouche du peuple, se firent écho, montèrent au ciel et ramenèrent la grâce d'une conversion générale sur la terre.
Tels seraient, si nous pouvions les raconter, les résultats de plus de deux cents Missions faites dans le voisinage de Rome pendant la vie de Vincent de Paul. A ces nouvelles, Vincent écrivait au supérieur Edme Jolly, le 25 janvier 1658, fête de la conversion de saint Paul et jour anniversaire de la fondation de la Mission : « Je rends grâces à Dieu de la bénédiction qu'il donne à vos travaux. Le tendre sentiment que M. le cardinal de Bagni a témoigné des fruits qu'ils font me donne sujet de craindre pour moi, qui suis si insensible, que rien ne me touche. Je prie Dieu de me rendre participant de la piété de ce bon seigneur, et de vouloir continuer a vos ouvriers les forces du corps et les grâces de l'esprit dont ils ont besoin pour leur emploi, et surtout la vue de leur propre infirmité, pour s'humilier beaucoup dans les biens qu'il plaît à Dieu de faire par eux. Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne soyez le premier à lui en rapporter la gloire, et à vous imputer les fautes qu'ils y font. »
Ces travaux, ces succès, ne furent troublés, pendant ces longues années, que par deux épreuves, l'une venue de la politique, l'autre d'une peste qui ravagea toute l'Italie.
Arrêté au Louvre et conduit à Vincennes, le cardinal de Retz avait été, sur sa demande, transféré au château de Nantes, après avoir abdiqué son titre d'archevêque de Paris, dont la mort de son oncle (21 mars 1G54) venait
de le mettre en possession. Là, par la connivence du maréchal de La Meilleraye, son gardien et son parent, avec le concours de son frère le duc de Retz et de ses plus intimes amis, il se fit descendre par une corde du haut d'ur bastion sur le sable de la rivière, s'enfuit, révoqua sa dé mission et se réfugia à Rome, « auprès de son juge », disait-il, d'où il adressa au roi, à la reine, aux prélats du royaume, toute sorte de lettres et de circul aires. Irrité, le roi voulut lui faire faire son procès à Rome comme en France. La mort d'Innocent X suspend it un instant à Rome la vengeance royale. Mais à peine Alexandre VII eut-il été élu, que Louis XIV renouvela à tous ses sujets, ecclésiastiques et autres, la défense d'avoir aucun commerce avec le cardinal et de demeurer plus longtemps auprès de lui. Puis il ordonna la reprise des poursuites, au mépris des immunités ecclésiastiques.
Fils du général des galères, élève de Vincent de Paul, Retz, même au milieu de ses intrigues et de ses escapades politiques et galantes, s'était toujours montré le protecteur de Saint-Lazare, et Saint-Lazare, reconnaissant comme son fondateur, était porté à soutenir Retz dans sa disgrâce. Vincent de Paul, sans argent dans l'état où étaient alors sa Compagnie et la France, emprunta 300 pistoles pour le soulager. Retz, qui connaissait la fâcheuse situation de Saint-Lazare, ayant refusé de les accepter, on lui offrit au moins des services personnels. Les Missionnaires de Rome reçurent donc dans leur maison le proscrit ; mais sur quel ordre, dans quelles circonstances, et avec quel dommage pour eux, c'est ce que va nous apprendre une lettre de Vincent écrite à Ozenne, à Gênes, le 12 mars 1655 : « Notre maison de Rome est dans un état souffrant, ainsi que vous avez appris par la Gazette de cette cour-là ; c'est pour avoir reçu chez elle Monseigneur le cardinal de Retz, par commandement du
pape, avant que d'avoir connaissance de la défense que le roi avait laite de le communiquer, lequel ayant trouvé mauvais cet acte d'obéissance envers Sa Sainteté et uj reconnaissance vers notre archevêque et bienfaiteur, a fait faire commandement à M. Berthe et à nos prêtres français de sortir de Rome et de s'en revenir en France, comme ils ont fait ; en sorte que le même M. Berthe est maintenant en France ou sur le point d'y arriver, par pure obéissance. Il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu ; mais il vaut mieux tout perdre que de perdre la vertu de reconnaissance A. »
Les Missionnaires français ne purent retourner à Rome que l'année suivante, lorsque le cardinal de Retz en partit (juin) pour reprendre le cours de ses aventures. Ils allaient s'y trouver en lutte, non plus contre la puissance ombrageuse de Louis XIV, mais contre la peste, qui, au moins, ne les devait enlever à leurs travaux que pour leur en donner au ciel la récompense. La contagion fut bientôt telle à Rome, et dans d'autres villes d'Italie, qu'elle y fit vaquer tous les tribunaux, mais non les chaires ni les confessionnaux des fils de Vincent de Paul. Loin de là, ils prièrent leur père de trouver bon qu'ils se sacrifiassent au service des pestiférés, les supérieurs en tête de leurs troupes. Consolé et ravi d'un tel dévouement, Vincent de Paul leur prescrivit d'abord les précautions dont leur zèle ardent ne se serait pas muni ; puis ii défendit aux supérieurs de s'exposer, à moins que ce ne fût au défaut de leurs confrères etsur l'ordre des évêques.
Mais comme nous devons retrouver la peste plus cruelle encore à Gênes, où la suite du récit nous conduira bientôt, il sera temps alors de reprendre ces faits.
Pendant leurs Missions dans la campagne romaine et les États de l'Église, les Missionnaires s'occupaient à