‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 54 sur 122 · Extraits de plusieurs lettres à mademoiselle Le Gras · texte numérisé non relu

Extraits de plusieurs lettres à mademoiselle Le Gras

pouvoir : «■ Tout est à vous et à lui » . écrivait-il à la mère. Toutefois, il n'était pas d'avis qu'on le poussât à l'état ecclésiastique, moins encore à la réception rapide des saints ordres. Le jeune homme soutint ses premières thèses de philosophie et suivit les cours de Sorbonne. Mais, soit faiblesse de santé, soit fautes de jeunesse, il ne persévéra pas. La mère se désolait. Saint Vincent lui écrivait pendant les maladies du jeune homme : a Je participe à votre douleur. Il faut espérer que Notre- Seigneur le conservera, et je l'en prie de tout mon cœur, et qu'il vous fasse part à la générosité que sa divine bonté donnait à notre digne Mère de Chantai en pareilles rencontres. Ou plutôt, honorez la peine de la sainte Vierge, qu'elle eut en voyant son Fils dans la souffrance, et ajoutez à cet honneur celui de l'agrément du Père éternel dans la vue des souffrances de son unique Fils, et j'espère qu'il vous fera voir et connaître combien vous êtes obligée à sa divine majesté de ce qu'il vous honore de la relation de vos souffrances aux siennes, et combien la chair et le sang vous éloignent de la perfection du vrai amour que le Père éternel et la sainte Vierge avaient pour leur Fils. Pensez à cela, ma chère fille, et consolez-vous. » La peine de mademoiselle Le Gras était bien plus vive encore dans les maladies morales de son fils, et saint Vincent lui écrivait alors : « Qui supportera l'enfant, sinon la mère? Et à qui appartient-il de mettre chacun en son devoir, qu'à Dieu ? » Ce qui affligeait plus cruellement la pieuse mère, c'est qu'elle s'imputait les désordres de son fils, et Vincent devait gourmander cette humilité excessive : « Je ne vis jamais, lui disait-il, une telle femme que vous, ni qui prenne certaines choses si fort au criminel. Certes, vous avez tort de donner suite à ces pensées et plus encore de le dire. Je vous ai déjà priée d'autres fois de ne plus

parler comme cela. An nom de Dieu, Mademoiselle, corrigez- vous, et sachez une fois pour toutes que ces pensées aigres sont du malin, et que celles de Notre- Seigneur sont douces et suaves, et ressouvenez-vous que les défauts des enfants ne sont pas toujours imputés anx pères,notamment quand ils les ont fait instruire/et donné bon exemple, comme vous avez fait, Dieu merci ; et que Notre-Seigneur permet, par sa providence admirable, que des pères saints et des mères soient déchirés en leurs entrailles : Abraham le fut par Ismaël, Isaac par Esaû, Jacob par la plupart de ses fils, David par Absalon, Salomon par Roboam, et le Fils de Dieu par Judas, et, par la grâce de Dieu, vous n'en êtes pas là. » Enfin, mademoiselle Le Gras se dégagea de ses excès de tendresse et de sollicitude, et ne garda plus qu'un saint désir du bonheur et du salut de son fils. Le jeune homme, ayant renoncé à l'état ecclésiastique, songea au mariage. Délicate affaire, à cause du manque de fortune ! On accusa d'abord mademoiselle Le Gras d'avoir négligé ses devoirs de mère et les intérêts de son fils, et elle trouva des accusateurs jusque dans sa famille. C'est pourquoi elle écrivit au P. d'Attichy * : « Tout ce que je remarque avoir manqué du devoir de bonne mère à mon fils est de ne lui avoir pas fait connaître que feu mon mari avait tout consommé, son temps et sa peine, au soin des affaires de votre maison, négligeant entièrement les siennes propres. » Le P. d'Attichy s'employa alors auprès de des Noyers, qui avait vu souvent Louise de Marillac chez le garde des sceaux, et il fut secondé

1 Le P. d'Attichy, de l'ordre des Minimes, successivement évêque de Riez et d'AuLun, était d'une famille dans laquelle était entrée la tante de mademoiselle Le Cv.i*. Valence de Marillac, sœur du maréchal, qui avait épousé Octavien Doni, sieur d'Attichy, intendant des

finances de France et de la maison delà reine-mère.

dans sa charitable intervention par saint Vincent de Paul. Mademoiselle Le Gras trouva encore des protecteurs dans le comte et la comtesse de Maure1. C'est au comte de Maure qu'elle exprima plus vivement sa profonde affliction dans l'affaire du mariage de son fils. « Mais, ajoutait-elle, comme chrétienne, je dois aimer le mépris qui suit d'ordinaire la pauvreté. » La charité de Vincent de Paul leva les derniers obstacles. Il fit du jeune Le Gras uu bailli de Saint-Lazare, et il lui procura ensuite une charge de conseiller en la cour des monnaies. Michel-Antoine Le Gras épousa, au commencement de 1650, Gabiïelle Le Clerc. De ce mariage naquit une fille, que nous retrouverons, en 1680, à l'exhumation de sa grand'mère.

Mademoiselle Le Gras n'avait pas attendu cette dernière délivrance des soins du monde pour se donner tout entière à sa vie de jcharité. Dès son entrée dans cette vie nouvelle, elle voulut faire d'elle-même une consécraiion plus absolue que jamais à Dieu entre les mains de son directeur, et elle écrivit l'acte suivant, dont ses Filles conservent religieusement l'autographe 5 :

« Je soussignée, en la présence de Dieu éternel, ayant considéré que, au jour de mon sacré baptême, je fus vouée et dédiée à mon Dieu pour être sa fille, et que

1. La comtesse de Maure, née Anne Dont d'Attichy, était fille de Valence de Marillac. A la mort du maréchal, madame d'Aiguillon, liée avec elle d'amitié lorsqu'elles étaient l'une et l'autre dames d'honneur chez la reine-mère, envoya savoir de ses nouvelles, h osant, incertaine de la réception qui lui serait faite, venir les prendre elle-même. Mademoiselle d'Attichy, non encore mariée, la fit remercier, mais refusa de voir la nièce du meurtrier de son oncle.

2. Cette pièce fut corrigée par saint Vincent, dont nous indiquons ici en italiques les annotations.

néanmoins j'ai tant et tant de fois offensé contre sa trèssainte volonté ; considérant aussi l'immense miséricorde de l'amour et douceur avec lequel ce très-bon Dieu m'a toujours maintenue dans le désir de le servir, nonobstant ma résistance presque continuelle dont je suis trèsgrièvement coupable, et d'avoir toute ma vie négligé et méconnu les grâces que sa bonté m'a faites, qui ont été très-grandes en mon endroit, indigne et chétive créature que je suis.

« Enfin, revenant à moi-même, je déteste de tout mon cœur les iniquités de toute ma vie passée, qui me rendent criminelle de lèse-majesté divine et de la mort de Jésus-Christ, si que je mérite être damnée plus que Lucifer ; mais me confiant en l'infinie miséricorde de mon Dieu, je lui demande pardon de tout mon cœur avec entière absolution tant des péchés accusés que de ceux dont je ne me souviens pas, et particulièrement de l'abus que j'ai fait des saints sacrements, qui n'a pu être sans un grand mépris de sa bonté, dont je me repens derechef de tout mon cœur, m'appuyant sur le mérite de la mort du Sauveur de mon âme, comme sur l'unique fondement de mon espérance, en vertu de laquelle renonce et renouvelle la sacrée profession faite de ma part a mon Dieu en mon baptême, et me résous irrévocablement de le servir et aimer avec plus de fidélité, ■tonnant toute à lui; et, pour ce sujet, je renouvelle aussi le vœu que j'ai fait de viduité, et les résolutions de iuer les très-saintes vertus d'humilité, obéissance, auvrefcé, souffrance et charité, pour honorer ces mêmes vertus en Jésus-Christ, lesquelles si souvent il m'a inspirées par son amour.

« Protestant aussi de ne jamais plus offenser Dieu d'aucune partie de mon être, et de m'abandonner entièrement au dessein de sa sainte Providence pour lac-

complissement de sa sainte volonté en moi, à laquelle je me dédie et sacrifie pour toujours, la choisissant pour ma souveraine consolation.

« Que si, par ma faiblesse ordinaire, il m'arrivaitde contrevenir à ces saintes résolutions, ce que ne plaise à Dieu permettre par sa bonté, j'implore dès maintenant l'assistance du Saint-Esprit pour me donner aussitôt la grâce de me converti]', ne voulant jamais plus demeurer un instant déplaisante à Dieu. Ceci est ma volonté irrévocable, que je confirme en la présence de mon Dieu, la sainte Vierge, mon bon ange et tous les saints, en la face de l'Église militante qui m'entend, en la personne de mon Père spirituel, qui, tenant à mon égard la place de Dieu en mon endroit, s'il lui plaît, me doit, par sa charitable conduite, aider à exécution de ces mêmes résolutions, et à me faire accomplir la im-sainte volonté de Dieu, de lui obéir pour ce sujet.

« Qu'il vous plaise, ô mon Dieu! confirmer ces saintes résolutions et consécrations, et les accepter en odeur de suavité ; et comme il vous a plu m'inspirer de ies faire, donnez-moi la grâce de les parfaire, ô mon Dieu ! Vous êtes mon Dieu et mon tout, ainsi je vous reconnais et adore seul et vrai Dieu en trois personnes, maintenant et éternellement. Vive votre amour et de Jésus crucifié !

« Louise de Marillac. »

Mademoiselle Le Gras ne se contenta pas d'écrire et de signer cet acte de sa main ; elle en fit un tableau poui l'avoir sans cesse sous les yeux comme la règle invariable de sa conduite. Car, à n'en pas douter, c'est à cela que fait allusion le billet suivant de Vincent de Paul : « Il me semble que ce sera assez de mettre en votre tableau ies mêmes paroles de l'original ; et moi je conserverai dans mon cœur celles que vous m'écrivez de

votre généreuse résolution d'honorer l'adorable vie cachée de Notre- Seigneur, ainsi qu'il vous en a donné le désir dès votre jeunesse. Oh ! que cette pensée est éloi- ■ de la chair et du sang ! Or, c'est là l'état qu'il faut aune chère lille deDieu. Tenez-vous y, Mademoiselle,et résistez courageusement à tous les sentiments qui vous arriveront contraires à celui-ci, et assurez-vous que vous serez par ce moyen dans l'état que Dieu demande pour vous faire passer à un autre pour sa plus grande gloire, s'il le juge ainsi expédient ; sinon, vous serez toujours assurée que vous ferez incessamment la sainte volonté de Dieu en celui-ci, qui est la fin à laquelle nous tendons, et à laquelle ont tendu les saints, et sans laquelle nul ne peut être bienheureux. »

Le premier spectacle qu'offrit à mademoiselle Le Gras la fréquentation du saint prêtre fut le spectacle de la charité, et son premier mouvement fut de s'associer, de sa personne et de sa fortune, à tant de grandes entreprises. Mais Vincent n'aimait pas la précipitation, même dans les œuvres saintes: « Priez, dit-il à sa pénitente, la prière est la source des bons conseils ; communiez souvent, l'Eucharistie est l'oracle des pensées charitables. »

Avant de lui ouvrir la carrière de la charité, il voulut la former à la piété des parfaits. Il lui demanda d'abord la sainte indifférence etl'abandon filial à sa direction. « Je suis assuré, lui écrivit-il, que vous voulez et ne voulez que ce que Dieu veut et ne veut, et que vous êtes en l'état de vouloir et ne vouloir que ce que nous vous dirons qu'il nous semble que Dieu veut et ne veut... Honorez toujours l'état inconnu du Fils de Dieu. C'est là votre centre, et ce qu'il demande de vous pour le présent et l'avenir, pour toujours. Si la divine majesté ne vous fait connaître de la manière qui ne peut tromper qu'il

veut quelque autre chose de vous, ne pensez point et n'occupez point votre esprit en cette autre chose-là. Rapportez-vous en à moi. J'y pense assez pour tous deux. » Il la blâmait à la fois et la consolait dans ses inquiétudes et ses peines spirituelles, et il lui disait : « Vous réfléchissez trop sur vous-même ; il faut aller bonnement et simplement... Jetez-vous toute dans la sainte dilection, qui opère la confiance en Dieu et la défiance de soi, je vous en prie ; et laissez cette crainte, qui me semble parfois un peu servile, à ceux à qui Dieu n'a point donné les mêmes sentiments de lui qu'à vous... Soyez donc en repos. » Il la félicitait dans ses pieuses joies et lui en enseignait l'usage pour la prémunir contre le retour de la souffrance : « Béni soit Dieu, Mademoiselle, des caresses dont sa divine majesté vous honore ! Il faut l'en remercier avec respect et dévotion, et en la vue de quelque croix qu'il va vous préparant. Sa bonté a accoutumé de prévenu les âmes qu'il aime de la sorte, quand il désire les crucifier. Oh ! quel bonheur d'avoir une providence si paternelle de Dieu sur soi ! Et que cela doit vous augmenter la foi, la confiance en Dieu, et à l'aimer plus que jamais ! » Il la réglait et la modérait dans ses mortifications et ses disciplines. Il redoublait de conseils doux, modérés, affectueux, dans ses retraites. Après avoir fixé l'ordre de ses lectures, le nombre de ses oraisons, il ne manquait jamais d'ajouter, de répéter sans cesse : « Tâchez, sur toutes choses, de ne vous pas empresser, mais faites tout doucement, en la manière que vous pouvez vous imaginer que faisait notre Bienheureux Père, monseigneur de Genève... Ne vous surchargez pas de règles, de pratiques ; ains affermissezvous à bien faire celles que vous avez, vos actions journalières, vos emplois, bref, que tout tourne à bien faire ce que vous faites. N'admettez point non plus les ni. 14

pensées de singularité : c'est un chan ge que le malin esprit vous voudrait donner. Or sus, je finis avec la prière que je fais à Notre-Seigneur, qu'il soit lui-même votre conduite en votre retraite, et sa sainte Mère aussi. Je ne vous prie point de vous ressouvenir de moi en vos prières, parce que je ne fais point de doute que, après le petit Le Gras, vous ne me mettiez au premier rang ; non parce que je le mérite, mais la connaissance que vous avez du besoin que j'en ai, et la charité que Notre-Seigneur vous a donnée pour moi, me le fait espérer. Adieu donc, Mademoiselle. » Sa retraite achevée, quel qu'en eût été le résultat, il l'engageait à s'en réjouir et à bénir Dieu. « Oui, Dieu soit béni, s'écriait-il, de la grâce qu'il vous a faite ! Vous devez bien faire état de toutes les pensées et bonnes résolutions que sa bonté vous a données, quoiqu'il vous semble que vous n'ayez rien fait qui vaille. A la bonne heure, si vous n'avez pas été satisfaite de vous-même : c'est peut-être une marque que vous avez contenté notre bon Dieu. »

Tel fut le noviciat de mademoiselle Le Gras. Elle y entra avec tant de soumission, elle en suivit la pratique et elle en sortit avec tant de ferveur et de courage, que Vincent crut devoir enfin l'associer à ses Missions pour l'assistance des pauvres. Sur une nouvelle requête à lui adressée par mademoiselle Le Gras de s'adonner à leurservice, il répondit enfin : « Oui, certes, Mademoiselle, je le veux bien. Pourquoi non ? puisque Notre-Seigneur vous adonné ce saint sentiment. Communiez demain, et vous préparez à la salutaire revue que vous vous proposez ; et, après cela, vous commencerez les saints exercices que vous vous êtes ordonnés. Je ne saurais vous exprimer combien mon cœur désire ardemment de voir le vôtre, pour savoir comme cela s'est passé en lui. Mais je m'en veux bien mortiiier pour l'amour de Dieu, au-

quel seul je désire que le vôtre soit occupé... Oh ! que vous avez paru aujourd'hui, devant les yeux de Dieu, comme un bel arbre, puisque, par sa grâce, vous avez produit un tel fruit! Je le supplie qu'il fasse, par son infinie bonté, que vous soyez à jamais un véritable arbre de vie, qui produise des fruits d'une vraie charité. »

Qu'aurait attendu Vincent davantage ? Mademoiselle Le Gras ne s'était-elle pas montrée cette veuve vraiment veuve dont parle saint Paul, « aux bonnes œuvres de qui chacun rendait témoignage, qui avait exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, et s'était appliquée à toute action de piété »* ?

Ce fut en 1629 que Vincent commença d'employer son zèle pour la visite des Confréries de la Charité. Il lui remit une instruction écrite de sa main sur la manière de s'y conduire ; puis il lui écrivit encore le 6 mai 1629 : « Allez donc, Mademoiselle, allez au nom de Notre- Seigneur ! Je prie sa divine bonté qu'elle vous accompagne, qu'elle soit votre soûlas (consolation) en chemin, votre ombre contre l'ardeur du soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre lassitude votre force en votre travail, et qu'enfin il vous ramène en parfaite santé et pleine de bonnes œuvres. Vous communierez le jour de votre départ pour honorer la charité de Notre-Seigneur et les voyages qu'il a faits pour cette même fin et par la même charité, les peines, les contradictions, les lassitudes et les travaux qu'il a soufferts ; et afin qu'il lui plaise bénir votre voyage, vous donner son esprit et la grâce d'agir en ce même esprit, et de supporter vos peines en la manière qu'il a supporté les siennes. » Et enfin, le matin du départ, il la communia,

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