Conl". des 29 janvier 1645 et \i0 mai
EXPLICATION DES KÈGLES. 315
guait pas de leur citer les traits d'héroïsme qu'elles trouvaient dans leur propre famille. C'est ainsi qu'un jour il leur parla de leur bonne sœur Andrée, qu'il venait d'assister à la mort. La sœur Andrée était sur le poiut d'expirer. Il lui demanda : « N'avez- vous point, ma tceur, de peine ni de remords de conscience? — Non, mon père, sinon que j'ai pris trop de plaisir à servir les pauvres. — Quoi î ma fille, rien que cela ? - Rien du tout que cela, mon père. J'y ai pris trop de satisfaction. Car, quand j'allais par les villages voir ces bonnes gens, il semblait que je ne marchais pas, mais que j'avais des ailes et que je volais, tant j'avais de joie à les servir ! — Mourez en paix, ma sœur ! » — « Oh ! s'écria une des dames présentes, a-t-on ouï dire de pareilles choses d'aucun saint \ ?»
Une autre fois, c'était Jeanne Dallemagne, à qui il demandait, à l'article de la mort: « Eh bien, ma fille, dites-moi maintenant: quelle aimeriez-vous mieux avoir été en votre vie, ou une grande Dame, ou bien Fille de la Charité ? » Et la bonne sœur, ne pouvant presque plus parler, s'écria néanmoins : « Fille de la Charité ! » Sur quoi le saint, racontant cette scène, ajoutait : « 0 bonne parole, qui nous montre, mes sœurs, que la condition de Fille de la Charité est plus grande que toutes les g: andeurs du monde. Et qui en doute, puisque d'être Fille de la Charité, c'est être Fille de Dieu? 0 mes sœurs, qui n'aimerait mieux cette qualité que d'être fi. le d'un roi ?2 »
1 Conf. du 25. mai 1654.
2 Conf. du 25 mars 1G14. — Comme pour ses Missionnaires, le saint il une ou plusieurs conférences sur les vertus des Filles de I
Charité qui venaient de mourir : a Comme tout le monde qui voit un tableau, disait il, ne donne pas la louange au tableau, mais au peintre qui en est l'ouvrier, ainsi, mes Filles, en voyant les vertus de nos sœurs, nous en donnerons toute la gloire à Dieu, parce que ce ne son;
a 16 SAINT VINCENT DE PAUL.
Un autre jour, c'était une protection particulière de la Providence sur quelqu'une d'entre elles qui lui servait de thème d'instruction. Ainsi une sœur était sortie san.e et sauve des ruines d'une maison écroulée. Dans la conférence du 13 février 1646, il interrogea cette sœur rrêmB qui venait d'échapper miraculeusement à la mort. «< Le dernier samedi du carnaval, dit-elle, je montais aa;\s une maison avec ma marmite pour porter la portion à un malade, et j'étais sur les degrés entre le premier et le second étages, lorsqu'un porteur d'eau, qui me devançait, s'écria : « Nous sommes perdus !» et à l'instant la maison croula. Tout effrayée, je me rangeai dans un coin du degré. Cependant les voisins, effrayés comme moi, coururent aux sacrements, pour les faire administrer à ceux qui en seraient capables ; mais tous se trouvèrent morts, jusqu'au nombre de trente-cinq ou de quarante, sous les ruines de la maison, à l'exception d'un enfant et de moi, qui demeurai sur le degré avec ma marmite. Je mis
pas tant leurs vertus que les vertus de Dieu en elles. >> En même temps, il consolait mademoiselle Le Gras, désolée comme une tendre mère, plus désolée comme une humble chrétienne et s'impulant toujours la mort de ses Filles : « Consolez-vous, lui écrivait-il, dans l'acquiescement à l'adorable bon plaisir de Dieu. J'avoue que cela est facile à dire, mais les larmes de Notre-Seigneur sur le Lazare en font voir la difficullé. Si vous pleurez, que ce soit peu ; mais, aprèscela, fortifiez-vous. J'admire quelquefois la composition ferme des bons religieux et religieuses dans le décès des leurs. Oh ! qui nous ferait part à la disposition de la sainte Vierge dans la mort de son Fils !... Vous me
paraissez dans la pressure de cœur. Vous craignez que Dieu ne soit fâché, et qu'il ne veuille point du service que vous lui rendez, à cause qu'il vous prend vos lilles. Tant s'en faut; c'est un signe qu'il les
•hérit, puisqu'il en use de la sorte, car il vous traite comme sa chère épouse l'Église, au commencement de laquelle non-seulement il faisait mourir la plupart par mort naturelle, mais aussi par supplice et les tourments. Qui n'aurait dit, à voir cela, qu'il était en colère contre ces jeunes et saintes plantes ? Ne croyez donc plus cela, ains le contraire. V
la marmite dans un crochet à une gaule qu'on me tendit de la rue, et ensuite, m'abandonnant à la merci de la Providence, je me jetai sur des manteaux qu'on tenait suspendus, et me trouvai hors de danger dans la rue sans savoir comment. Mais, quoique je fusse saisie de frayeur et toute tremblante, je ne laissai pas de continuer d'aller servir les malades qui me restaient. »
A ce récit, le saint, portant d'abord sa pensée sur les pauvres victimes, leva les mains au ciel et s'écria : « 0 Dieu, si la chute d'une seule maison cause tant de frayeur, que sera-ce au jour du jugement! au jour du jugement, mes filles, où l'on verra un nombre innombrable d'âmes être précipitées, pour une éternité, dans les enfers ! 0 Dieu ! que sera-ce! Oh! Dieu soit béni! » Et, tirant de là une leçon sur la confiance en la Providence^ il ajouta : u Dieu peut-il mieux vous faire voir qu'il agrée le service que vous lui rendez en la personne des pauvres? Y a-t-il rien de plus évident que cela ? Une maison neuve tombe, trente-cinq à quarante personnes se trouvent écrasées sous ses ruines, et il n'arrive aucun mal à cette fille qui était dans la même maison, avec sa marmite, sur un coin des degrés que la Providence semble conserver exprès pour la soutenir, et elle sort de ce danger saine et sauve ! Il faut croire que ce sont les anges qui l'ont tirée de là; car, quelle apparence que c'eussent été les hommes? Ils y prêtèrent bien les mains, mais il a fallu que les anges l'aient soutenue. Oh ! quelle protection ! Pensez-vous, mes filles, que c'ait été sans dessein que Dieu ait permis que cette maison toute neuve soit ainsi tombée? Pensez-vous que ce soit par hasard qu'elle soit tombée dans le. temps que notre sœur y était? Pensez-vous encore que ce soit par bonne fortune qu'elle en soit sortie sans aucun mal ? Oh ! nenni, tout cela est miraculeux ; Dieu avait ordonné tout cela pour faire m. 18.
connaître à votre Compagnie le soin qu'il prend d'elle. »
Et il renforça cet exemple en rappelant un plancher qui, l'année précédente, s'était rompu dans la maison des sœurs, précisément alors qu'il n'y avait personne ni dessus ni dessous, Quelques minutes auparavant, mademoiselle Le Gras était dans l'appartement, lorsqu'une sœur vint l'avertir du craquement de la poutre. Elle n'en tint d'abord compte ; mais une sœur plus ancienne étant venue renouveler l'avertissement, elle déféra à son âge et sortit. Elle n'était pas à trois pas, que tout s'effondra.
Or, par un surcroît de bonheur tout providentiel, Vincent aurait dû se trouver dans cette même salle, au moment de la chute, pour y tenir une assemblée des Dames. Mais une affaire soudaine, et évidemment suscitée par Dieu, l'en avait empêché. « Rendons-lui grâce de tout cela, mes filles, ajouta le saint. Que votre première communion soit à cette intention. J'ai déjà dit la messe pour cela incontinent que la nouvelle m'en a été apportée ; et à présent que je le sais plus particulièrement, je la dirai bien encore, s'il plaît à Dieu. Oh ! son saint nom soit béni à jamais ! »
Ces enseignements paternels, mademoiselle Le Gras les répétait, les commentait, les multipliait avec sa parole de mère, soit dans ses conférences particulières, soit dans ses adieux aux sœurs qui partaient pour quelques missions, soit clans ses innombrables lettres. Dans les conférences mêmes données par Vincent de Paul, le saint l'interrogeait de préférence, et lui demandait toujours son avis sur la matière discutée et sur les pratiques à introduire dans la Compagnie. Elle désignait ellemême quelquefois le sujet de la conférence. Le plus souvent elle demandait à son saint directeur des canevas pour les conférences mêmes qu'elle devait faire à ses
sœurs. La Compagnie ainsi formée, ainsi pourvue d'instructions, de vertu et de charité évangélique, Vincent la mit au service de toutes ses œuvres.
Fonctions et établissements des Filles de la Charité du rivant de
Ce fut d'abord l'assistance des pauvres et des malau>s à domicile, premier but, en date comme en importance, de son institution. Grâce à elle, l'Hôtel-Dieu se trouva bientôt déchargé des deux tiers de ses pauvres : la supputation en fut faite. L'Hôtel-Dieu, multiplié à l'infini, était dès lors dans toute pauvre mansarde où pénétrait une Fille de la Charité.
Presque en même temps, les sœurs étaient appelées à servir de mères aux enfants trouvés. Le père des orphelins usait de son langage le plus tendre pour inspirer à ces mères vierges des sentiments dignes de leur douce vocation. « Jésus-Christ a aimé les enfants, leur disait-il. Il a promis son royaume à ceux qui leur seraient semblables, et il a dit que leurs bons anges voient toujours la face de Dieu son Père dans le ciel. » Il les leur recommandait en général, quelquefois en particulier, lorsqu'un de ces malheureux enfants lui était apporté à lui-même. Un jour il écrivait à mademoiselle Le Gras :
« Prendriez-vous bien un enfant trouvé qui fut apporté hier céans par des gens de qualité qui le tronvèient dans un champ qui dépend de céans ? Il n'a que deux ou trois jours ; il fut baptisé hier au soir à Saint-Laurent. Etant de la qualité des enfant trouvés, je n'y ai rien à redire, sinon que vous ne le prenez point à la Couche ni à l'Hôtel-Dieu. Si l'on juge qu il soit expédient de faire
cette cérémonie, l'on le fera. Je vous supplie cependant de le recevoir, Mademoiselle, et de le recommander à la nourrice. Bonjour, Mademoiselle. »
Avec les enfants, les Filles de la Charité adoptèrent encore une famille qui leur demandait plus de dévouement et de courage : la famille des pauvres forçats A. Et toutefois, avec quel empressement et quel cœur elles la servirent, on en peut juger par la lettre suivante de mademoiselle Le Gras à saint Vincent de Paul ; jamais mère n'exprima de plus tendres inquiétudes pour ses propres enfants :
« Notre sœur des galériens vint hier me trouver tout éplorée pour ne plus avoir de pain pour ses pauvres hommes, tant à cause qu'il est beaucoup dû au boulanger que pour la cherté du pain. Elle emprunte et quête partout pour cela avec grande peine, et, pour comble de sa douleur, madame la duchesse d'Aiguillon veut qu'elle lui fasse un mémoire de ceux qu'elle croit que l'on peut mettre dehors, à quoije trouve trois grandes difficultés : l'une qu'elle ne peut avoir connaissance que par le traitement qu'ils lui font, soit ceux qui leur disent des injures ou des louanges, et cela étant, elle peut commettre injustice. Une autre difficulté est que quelquesuns offrent de l'argent à leur capitaine et au concierge, lesquels déjà ont commencé à la quereller et l'accuser d'être la cause de leur désordre ; — et la troisième difficulté est que ceux qui demeureront à la chaîne croiront qu'elle en sera cause ; vous savez, mon très -honoré Père, ce que ces personnes pourront dire et faire. J'ai dit à notre sœur de différer de faire ce mémoire, à ce que j'aie
i. Elles s'en occupèrent suiioutà partir de 1639, sur la prière de mademoiselle Cornuel, dont le père avait légué par testament une somme considérable pour être employée au soulagement de ces
aialluuieux.
vu l'ordre de votre charité de ce qu'elle aura à faire. » Cette sœur était Barbe Engibou, sainte fille douée dune patience égale à sa charité. Souvent les galériens jetaient à terre la nourriture qu'elle leur apportait, et l'accueillaient avec d'horribles injures. Barbe souffrait tout sans rien dire, ramassait tranquillement le pain ou la viande, les offrait de nouveau avec le même doux visage, et ne se vengeait qu'en empêchant les gardiens de les frapper.
Gomme les Missionnaires à Saint-Lazare et aux Bons- Enfants, les Filles de la Charité admirent les personnes de leur sexe à faire dans leur maison les exercices spirituels. Mademoiselle Le Gras en était la directrice habile et zélée, mais suivant les instructions de son vénéré père. Celui-ci lui écrivait un jour : a Madame la présidente Goussault et mademoiselle Lamy s'en vont faire chez vous leur petite retraite. Je vous prie de les servir en cela, de leur donner le département du temps que je vous ai mis en main, de leur marquer les sujets de leurs oraisons, d'écouter le rapport qu'elles vous feront de leurs bonnes pensées en présence l'une de l'autre, et faire faire lecture de table pendant leur repas, au sortir duquel elles se pourront divertir d'une manière gaie et modeste. Le sujet pourra être des choses qui leur seront arrivées pendant leur solitude, ou qu'elles auront lues des histoires saintes. Et s'il fait beau après le dîner, elles se pourront promener un peu ; hors de ces deux temps, elles observeront le silence. Il sera bon qu'elles écrivent les principaux sentiments qu'elles auront eu en l'oraison, et quelles disposent leur confession générale... La lecture spirituelle pourra être de ï Imitation de Jésus-Christ de Thomas à Kempis, en s'arrêtant un peu à considérer sur chaque période ; comme aussi quelque chose de Grenade, rapportant au sujet de leur méditation. Elles pourront
322 SAINT VINCKNT DK PAUL.
encore lire quelques chapitres des Évangiles. Mais il sera bon que, lu jour de leur confession générale, vous leur donniez l'oiaison du Mémorial de Grenade, qui est pour exciter à la contrition. Au reste, vous veillerez à ce qu'elles ne se pressent pas trop àprementences exercices. Je prie Noire-Seigneur qu'il vous donne son esprit pour cela. »
Aux femmes comme aux hommes, Vincent recommandait les résolutions particulières, les générales lui paraissant peu utiles. Il écrivit encore à mademoiselle Le Gras: «Je vous renvoie les résolutions de madame N. qui sont bonnes ; mais elles me sembleraient encore meilleures, si elle descendait un peu au particulier. Tl sera bon d'exercer à cela celles qui feront les exercices de la retraite chez vous. Le reste n'est que production de l'esprit, lequel ayant trouvé quelque facilité et môme quelque douceur en la considération d'une vertu, se flatte en la pensée d'être bien vertueux; néanmoins, pour le devenir solidement, ilestexpédient de faire des bonnes résolutions de pratique sur les actes particuliers des vertus, et être après fidèle à les accomplir; sans cela, on ne l'est souvent que par imagination. »
Le chapitre troisième de ce livre racontera ce que les Filles de la Charité firent pour les hôpitaux de Paris. Disons seulement ici, l'occasion ne s'en devant plus représenter, qu'elles ne reculèrent pas devant le service rebutant et dangereux des fous. En 1645, à la prière du grand bureau des pauvres, elles entrèrent à l'hôpital des Prtites-Maisons, où, avec les aliénés, elles soignèrent encore dans leurs maladies les nombreux vieillards qui y étaient entretenus. La renommée de leur dévouement, de leurs soins habiles et désintéressés se répandit bientôt dans les provinces, et plusieurs villes de France en demandèrent à leur saint instituteur.
FONCTIONS Di;S FILLES DE LA CHARITÉ, ETC. 323
Leur premier établissement hors de la capitale fat à Saint- Jean d'Angers, un des trois hôpitaux magnifiques bâtis par Henri II en expiation du meurtre de saint Thomas de Cantorbery.
C'était au mois de décembre 1639. La saison était rigoureuse et la santé de mademoiselle Le Gras fort délabrée. Elle partit néanmoins pour conduire et installer ses filles à l'hôpital Saint-Jean. Mais, à peine arrivée chez l'abbé de Vaux, grand vicaire du diocèse, qui lui avait offert sa maison, elle tomba malade. A cette nouvelle, Vincent alarmé lui écrivit le 31 décembre : « Vous voilà malade, Mademoiselle, par l'ordre de la Providence de Dieu. Son saint nom soit béni ! J'espère de sa bonté qu'elle se glorifiera encore en cette maladie, comme elle a fait en toutes les autres ; et c'est ce que je lui fais demander incessamment, et ici et ailleurs où je me trouve. Oh ! que je voudrais que Notre-Seigneur vous fit voir de quel cœur chacun le fait, et la tendresse des officières de l' Hôtel-Dieu pour cela ! »
Le même jour il écrivait à l'abbé de Vaux, dont il avait appris les bons soins pour sa chère malade : « Je ne puis vous remercier assez affectionnément ni humblement, au gré de mademoiselle Le Gras et au mien, de la charité, la non pareille, que vous exercez vers elle et vers ses filles ; je vous en remercie en la manière que je puis, Monsieur, et prie Notre-Seigneur. pour l'amour duquel vous faites tout cela, qu'il soit lui-même votre remerciaient et votre récompense, et vous offre tout ce que je puis en la terre pour le ciel, et toutes les reconnaissances qui me s'ont possibles devant Dieu et devant le monde. La voilà donc tombée malade cette bonne demoiselle ! In nomine Bornai! Il faut adorer la sagesse de la Providence divine là -dedans.- Je ne vous la recommande pas, Monsieur ; votre lettre me fait voir
combien elle vous tient au cœur, et celle qu'elle m'écrit aussi. Je voudrais être en lieu pour vous libérer du soin que votre bonté en a, et de la peine qu'elle en prend. Notre- Seigneur veut ajouter le fleuron de ce mérite à la couronne que Notre-Seigneur vous va façonnant. Je lui écris un mot. Je vous supplie, Monsieur, de lui envoyer ma lettre, et de me regarder comme une personne que Notre-Seigneur vous a donnée1.»
Venue en convalescence dans le courant de janvier 1640, mademoiselle Le Gras fit l'établissement de ses Filles dans l'hôpital Saint -Jean, suivant la forme que le saint, dans ses lettres de toutes les semaines, lui avait prescrite. Puis, elle proposa aux dames, assemblées à cet effet, la méthode et les règlements suivis à l'Hôtel-Dieu par les Dames de l'assemblée de Paris, et les exhorta d'en introduire la pratique dans l'hôpital d'Angers.
Le le* février suivant, un acte fut arrêté et signé, sous le bon plaisir réservé de Vincent de Paul, entre elle et les administrateurs de l'Hôtel-Dieu. Gomme ce règlement, le premier de tous, devint la forme presque invariable de tous les établissements de Filles de la Charité dans les hôpitaux, il est bon d'en donner l'analyse.
Les Filles de la Charité, y est-il dit, seront toujours eii la dépendance du supérieur général de la Mission ou de son député, et lés administrateurs leur donneront toute liberté de vivre selon leur règle, laquelle néanmoins les oblige de tout quitter quand la nécessité et le service des pauvres le requiert, cela étant leurpremière et principale obligation.
Pour ce qui est du temporel, elles seront entièrement
1. L'original de cette lettre est aux mains des sœurs de l'Hôtel-Dieu d'Angers. Elle a été publiée pour la première fois, en 1854, dans la Bévue de l'Arùou.
sous l'autorité des administrateurs, à qui elles obéiront exactement.
Elles auront seules, et sans qu'on leur puisse associer aucune femme ni fille, la charge des pauvres, afin que, par l'union et rapport qui est entre elles, ils soient mieux servis.
Elles seront nourries et entretenues, en santé et en maladie, aux dépens de l'hôpital, sans qu'on puisse changer l'étoffe, la couleur et la forme de leurs habits ; en tout elles seront tenues comme filles de la maison, et non comme mercenaires.
Elles ne seront point obligées de veiller les malades hors les salles de l'hôpital, sinon les femmes qui résideraient dans l'enclos.
Elles ne rendront compte de leur service qu'aux administrateurs. Ceux-ci, considérant que si elles ne sont appuyées d'eux, tant envers les officiers et serviteurs de la maison qu'envers les pauvres, elles ue pourront faire le bien, les soutiendront de leur autorité, les avertiront en particulier, et jamais tout haut ni en public, de leurs manquements, dont elles se corrigeront moyennant la grâce de Dieu.
Le décès d'une sœur arrivant, les administrateurs, ayant égard qu'elle est consacrée au service de Dieu et des pauvres, permettront à ses sœurs de l'ensevelir décemment en leur manière ordinaire.
Le supérieur général de Paris pourra, quand bon lui semblera, retirer et remplacer celles des filles qu'il jugera nécessaire, comme pareillement les administrateurs pourront renvoyer celles qu'ils ne trouveraient pas propres, après toutefois en avoir essayé un an ou deux, et en demander d'autres ; le tout aux dépens de l'hôpital, et avis de ce préalablement donné au supérieur général, afin qu'Hait le temps d'en envoyer en leur place. i«. 19
Suit le règlement spirituel des Filles.
Elles demeureront en l'hôpital de Saint-Jean-1'Évangéliste d'Angers, pour y honorer Notre-Seigneur, père des pauvres malades, corporellement et spirituellement.
La première chose que Notre-Seigneur demande d'elles, c'est qu'elles l'aiment souverainement et fassent toutes leurs actions pour l'amour de lui ; et la seconde, qu'elles s'entrechérissent entre elles comme des sœurs qu'il a liées du lien de son amour, et les pauvres malades comme leurs seigneurs, puisque Notre-Seigneur est en eux, et eux en Notre-Seigneur.
Elles seront infiniment reconnaissantes de la grâce d'avoir été tirées de la vie des filles et des veuves, et appelées de Dieu en un état divin, lequel les rois et les reines ont cherché et où ils ont trouvé leur satisfaction.
Elles s'étudieront à avoir à mépris ce que le monde estime, et estimeront ce que le monde méprise, préférant les emplois vils et abjects aux honorables, et renonçant à l'affection charnelle de leurs parents et de leur pays.
Elles seront fidèles à l'observance de leur règlement et à la façon de vivre propre à leur petite compagnie.
Elles garderont exactement la pauvreté, choisissant chacune pour soi ce qui sera le plus pauvre, n'ayant ni argent ni rien en propre, ne recevant et ne donnant aucun présent, se contentant du vivre, du vêtir et du coucher qui leur sera donné ; bref, elles se ressouviendront qu'elles sont nées pauvres et qu'elles doivent vivre en pauvres, pour l'amour du père des pauvres Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Elles useront de toutes les précautions imaginables pour conserver leur chasteté.
Elles obéiront à leurs supérieurs de Paris pour leur conduite et discipline intérieure, aux administrateurs
pour l'assistance des pauvres, à la supérieure d'entre
- pour l'exécution de leurs règlements, et leur obéissance sera prompte, gaie, entière, constante et persévérante, avec soumission de leur jugement et de leur volonté.
Elles seront contentes que leur supérieure soit avertie urs manquements, et elles-mêmes diront tous les
- leurs fautes de la journée, bonnement, humblement mplement, et en recevront la pénitence.
Leurs exercices de piété seront ceux de la communauté.
Levées à quatre heures, à six heures elles seront à la salle des malades pour leur rendre les premiers servioes tant corporels que spirituels. Elles auront grand soin qu'ils aient tout ce qui leur sera nécessaire, leurs repas aux heures accoutumées, à boire quand ils en auront besoin, et parfois quelque petite douceur à la bouche. En tout, elle se conformeront à leur état de santé et aux -îptions des médecins.
Elles se relèveront tour à tour auprès des malades, ne les laissant jamais seuls, et toutes celles qui n'auront rien qui presse, demeureront à l'infirmerie pour instruire les ignorants, disposer les nouveaux venus aux sacrements, les consoler, les égayer tous par la conformité au bon plaisir de Dieu.
Et ainsi jusqu'au soir, jusqu'à l'heure de leur retraite. Elles laisseront alors une d'entre elles à l'infirmerie pour veiller et assister les plus malades, et aider les moribonds à bien mourir.
Et afin qu'il plaise à Dieu leur faire la grâce d'accomplir toutes ces choses, elles le lui demanderont souvent, se confesseront et communieront à cette intention, marcheront en sa présence, prendront pour leurs patrons et intercesseurs devant lui la sainte Vierge, saint Joseph, saint Louis, sainte Geneviève, sainte Marguerite renie,
saint Jean l'Evangéliste patron de l'hôpital, et, enfin, se représenteront le bonheur de leur condition : qu'elles servent Notre-Seigneur en la personne des pauvres, qu'il reconnaîtra comme fait à lui-même le service qu'elles leur rendent, qu'elles accomplissent entièrement la loi de Dieu en faisant leur office, et qu'elles seront toujours en Dieu et Dieu en elles tant qu'elles demeureront en la charité '.
Cet acte arrêté et signé, mademoiselle Le Gras resta encore quelque temps à Angers pour réformer les abus, les désordres constatés dans un rapport des administrateurs, et mettre toutes choses sur un bon pied. Son séjour se prolongea trois mois. Dès le 27 janvier, Vincent lui écrivait, pour hâter son retour : « Oh! que votre présence est nécessaire ici, Mademoiselle, non-seulement pour vos filles, mais aussi pour les affaires générales de la charité ! L'assemblée générale des Dames de l'Hôtel- Dieu se fit jeudi passé. Madame la Princesse et madame la duchesse d'Aiguillon l'honorèrent de leur présence ; jamais je n'ai vu la Compagnie si grande, ni tant de modestie ensemble. L'on y résolut de prendre tous les enfants trouvés. Vous pouvez penser, Mademoiselle, que vous n'y fûtes pas oubliée. »
Sitôt qu'il apprit son entier rétablissement, il lui écrivit encore : « Vous pouvez bien penser la joie de mon âme, mais non pas la sentir. 0 Jésus, Mademoiselle, que je rends grâces volontiers à Dieu de ce que vous vous portez mieux, et que je le prie de bon cœur qu'il vous redonne les forces pour revenir bientôt !... Oh ! que vous serez la bien reçue, et qu'on vous attend avec grand désir â ! » Et il la suppliait de ne rien épargner, quoi qu'il en coûtât, pour faire commodément son voyage.