I. Archives de l'État, S
•z. Lettres des 4 et 10 février 1640.
Mademoiselle Le Gras quitta enfin ses filles d'Angers pour retourner à Paris; mais elle les quitta instruites et formées à leur saint emploi jusqu'à l'héroïsme. La peste ayant éclaté l'année suivante, elles la bravèrent, et soignèrent les pestiférés avec la même facilité que les malades ordinaires, « Il semble, racontait Vincent dans la conférence du 16 août 1641 ; il semble que ce mal les respectât. Béni soit Dieu, mes filles, béni soit Dieu ! Comme c'est bien faire état de la charité que le Saint- Esprit nous enseigne, quand il dit qu'il n'y a point de plus grande charité que de mettre son âme, c'est-à-dire de donner sa vie pour l'amour et le soulagement de son prochain ! 0 mes chères filles, que votre condition est sainte ! Car n'est-il pas vrai que le plus grand bonheur que nous puissions avoir, c'est d'être aimé de Dieu ? Or, rien ne nous assure autant, mes filles, que l'exercice que requiert votre condition, et que vous pratiquez avec zèle et courage ; et puisqu'il ne peut y avoir de plus grande charité que d'exposer sa vie pour son prochain, n'est-ce pas ce que vous faites tous les jours par votre travail? Oh ! que vous êtes heureuses ! Soyez donc, mes filles, bien reconnaissantes de cette grâce, et bien soigneuses de la conserver. »
A peine de retour à Paris, mademoiselle Le Gras songea à quitter La Chapelle, qu'elle habitait depuis le mois de mai de l'année 1636. Là, dans l'intervalle de ses missions, elle s'était appliquée, les dimanches et les fêtes, à faire le catéchisme aux personnes de son sexe, et à instruire dans sa maison les jeunes filles qu'elle avait soustraites, moyennant dédommagement, à la conduite dangereuse d'un maître. Ce séjour de La Chapelle lui avait plu d'abord, parce que dans ce village elle pouvait former ses filles à la vie humble, simple et laborieuse des campagnes. Mais quoique plus rapprochée alors de
son directeur qu'elle ne l'était à Saint- Victor, elle s'en trouvait encore trop éloignée, et en 1G41 elle vint s'établir avec sa communauté vis-à-vis de l'église Saint-Lazare, dans une maison qu'elle prit d'abord à loyer, puis qu'elle achetai des Missionnaires eux-mêmes, au prix de 18,4U0 livres reçues de la présidente Goussault. Le contrai passé entre Vincent de Paul et ses prêtres, d'un côté, et mademoiselle Le Gras et ses sœurs de l'autre, existe encore : il est du premier avril 1653 *.
Logées en quelque sorte sous la tente jusqu'à ce jour, comme les enfants d'Israël, les filles de mademoiselle Le Gras avaient enfin trouvé une demeure stable et la Sion de la charité. Là, en effet, affluèrent toutes les aumônes et toutes les misères de Paris. Médicaments, nourriture y furent constamment distribués aux pauvres, souvent sur la subsistance même de la communauté. Là encore fut établi un séminaire où étaient élevées les filles destinées à une foule de maisons de Paris, de la province et de l'étranger. Depuis cet établissement, il en fallut donner à presque toutes les paroisses de Paris, et aux hôpitaux et aux prisons. En 1046, Nantes, apprenant les services qu'elles rendaient à Angers, en demanda pour son hôpital, et mademoiselle Le Gras dut se remettre en route pour y conduire huit de ses sœurs. Après avoir pris, comme toujours, les instructions de Vincent, qui ne manquait jamais, en pareil cas, de réunir la petite colonie et de lui adresser une touchante allocution, elle partit le 26 juillet et arriva à Nantes le 8 août. Suivant sa coutume, elle écrivit à son directeur le journal de son voyage, où tout respire la piété et la charité. Au gré de cette vraie chrétienne, ce voyage fut plus heureux encore que 1 dsqu' elle eut davan-