Archives de l'État, S. ti 18, original et copie
tage à souffrir. Elle écrivit : « Nous eûmes l'honneur au Pont-de-Cé d'être chassées de l'hôtellerie, où nous arrivâmes un jeudi fort tard ; mais, au sortir de cette chère maison, nous trouvâmes une bonne dame qui nous recueillit bénignement. »
Quoiqu'elle eût caché le jour de son arrivée pour échapper à l'ovation accoutumée, on se porta au-devant d'elle. De la ville et même des champs, toutes les dames la vinrent visiter, ainsi que quantité de supérieurs de religions réformées, et elle dut se transporter dans plusieurs communautés religieuses pour satisfaire au désir qu'on y avait de voir ses sœurs et leur habit.
Dès le lendemain, les Filles de la Charité entraient en fonctions, et, au bout de peu de jours, il s'opéra à l'hôpital un tel changement, que tout le monde s'y transportait par curiosité. Il y avait aux repas des pauvres si grande affluence, qu'on ne pouvait presque approcher des tables, ni des lits des malades.
Mademoiselle Le Gras établit aussi parmi les dames de Nantes la charité qui se pratiquait à l'Hôtel-Dieu de Paris ; elle régla toutes choses avec les administrateurs, laissa ses sœurs dans les meilleures dispositions, et revint encore pleine de consolation et d'espérance.
Commencé sous de si heureux auspices, l'établissement de Nantes eut néanmoins à souffrir des tracasseries des administrateurs, qui voulurent même substituer aux Filles de la Charité des religieuses hospitalières. Toujours désintéressé, Vincent leur écrivit aussitôt qu'il savait beaucoup de bien de ces religieuses, et que, s'ils voulaient congédier les Filles de mademoiselle Le Gras, il les priait très-humblement de le faire sans façon. Au moyen de sœurs nouvelles qui furent envoyées en 1653, l'établissement se put soutenir. Il n'en fut pas ainsi de l'hôpital du Mans, dont les Filles de la Charité avaient pris
u.')2 VINCENT DE PAUL.
possession vers 1645: il les fallut retirer au bout de quelques années, pour les arracher aux tracasseries dune administration peu bienveillante.
! Du reste, outre que Vincent avait pour principe de ne chercher aucun établissement pour ses filles pas plus que pour ses Missionnaires, et de ne contester jamais pour les maintenir là où on les avait placées, il les rappelait d'autant plus volontiers, qu'il ne pouvait suffire aux demandes qui lui en étaient laites de toutes parts. Ce n'était pas assez de leurs hôpitaux, de leurs écoles, de leurs maisons paroissiales : en 1654, 1656 et 1658, la reine les appela pour soigner les soldats blessés et malades. L'année 1658 fut particulièrement mémorable. Après la prise de Dunkerque et la bataille des Dunes qui l'avait amenée, on transporta à Calais six à sept cents soldats, les uns couverts de blessures, les autres épuisés par les travaux du siège et les émanations fétides qu'ils avaient respirées. Louis XIV lui-même, posté à Mardick pour veiller sur les opérations militaires, avait contracté, en visitant les fortifications de cette place, une maladie dangereuse. Anne d'Autriche, qui était sur les lieux, eut pitié de ces braves soldats, dont la victoire mettait fin en même temps .à la guerre de la Fronde et à la guerre avec sa chère Espagne, et, pour leur conserver la vie, elle demanda à Vincent des Filles de la Charité. Vincent en choisit quatre, et, au moment de leur départ, il leur adressa ce discours : « Voilà que la reine vous demande pour aller à Calais panser les pauvres soldats blessés. Eh ! quel sujet de vous humilier, mes sœurs, voyant que Dieu veut se servir de vous pour de si grandes choses ! Oh ! Sauveur ! Les hommes vont à la guerre pour tuer les hommes, et vous, mes Filles, vous y allez pour réparer le mal qu'ils font. Oh 1 quelle bénédiction de Dieu ! Les hommes tuent le corps et bien souvent l'âme ; et
FONCTIONS DES FILLES IÏE LA Cil MUTÉ, ETC. 333
vous, vous allez pour redonner la vie, ou pour le moins aider à la conserver en ceux qui resteront, par le soin que vous en aurez, tâchant, par vos bons exemples comme par vos instructions, de leur faire concevoir qu'ils doivent se conformer à la volonté de Dieu dans leur état... Lorsque vous serez au milieu des armées, ne craignez pas qu'il vous arrive aucun mal. En est-il arrivé à celles qui s'y sont déjà trouvées ? Quelqu'une y en a-telle reçu, ou bien y est-elle morte ? Et quand elle y eût perdu la vie! oh ! ce serait un bien pour elle, puisqu'elle serait morte les armes à la main... J'ai à vous dire que j'ai appris que ces pauvres soldats ont une si grande reconnaissance de la grâce que Dieu leur fait, que, voyant et considérant que vous allez parmi eux pour les assister, sans autre intérêt que l'amour de Dieu, ils disent qu'ils voient bien que Dieu est le protecteur des malheureux. Or, maintenant, voyez, mes Filles, quel bien vous faites, puisque vous aidez ces braves gens à reconnaître la bonté de Dieu et à penser que c'est lui qui leur fait rendre ce service. Entrant alors dans de grands sentiments de piété, ils s'écrient : « Mon Dieu, voilà que nous reconnaissons ce que nous avons autrefois ouï prêcher, que vous vous souvenez de tous ceux qui ont besoin de secours, et que vous n'abandonnez jamais quand on est dans le danger, puisque vous avez soin de nous, pauvres misérables qui avons tant offensé votre bonté... » Des filles avoir le courage d'aller aux armées, d'aller visiter de pauvres blessés, non-seulement dans la Fiance, mais jusque dans la Pologne ! Ah ! mes Filles, y a-t-il rien de pareil à cela ? Avez-vous jamais ouï dire qu'il se soit fait chose pareille ? Pour moi, je n'ai jamais vu cela, et ne sache pas qu'il se soit trouvé aucune compagnie qui ait fait les œuvres que Dieu fait par la vôtre... Voyez-vous, mes sœurs, l'on connaît les grands dans le monde par leurs m. jg.
succès ot le grand nombre de gens qui les accompagne. Or, la vraie noble consiste en la vertu,
et lorsque les âmes qui oui beaucoup travaillé pour Dieu vont au ciel après cette vie, toutes leurs bonnes œuvres les suivent, et plus elles sont excellentes et en grand nombre, plus elles font voir la grandeur de ces âmes : ce sont là leurs dames d'honneur * ! »
Une de ces filles, Claude Muset, a déposé, au procès de canonisation, qu'elle avait d'abord grande répugnance pour cet office ; mais qu'après ce discours de Vincent, elle sentit sa répugnance se changer en attrait, et que, munie de la bénédiction du saint, elle partit joyeuse de Paris. Toutes les quatre étaient des plus fortes de leur compagnie. Au bout de quelques jours, deux avaient succombé à d'excessives fatigues. A la prière du curé et aux frais de la reine, une tombe leur fut élevée, sur laquelle on inscrivit leur nom et celui de Vincent de Paul, leur Père, pour être l'un et l'autre en perpétuelle mémoire 2.
Deux venaient de mourir sur la brèche ; à la voix de la reine et de Vincent de Paul, vingt se présentèrent pour les remplacer. Touché de tant d'héroïsme, Vincent, à la prochaine conférence, dit à ses prêtres : « Je recommande à vos prières les Filles de la Charité que nous avons envoyées à Calais pour assister les pauvres soldats blessés. De quatre qu'elles étaient, il y en a deux décédées, qui étaient des plus fortes et robustes de leur compagnie : cependant les voilà qui ont succombé sous le faix. Imaginez-vous, mes Frères, ce que c'est quatre pauvres filles à l'entour de cinq ou six cents soldats blessés et malades. Voyez un peu la conduite et la bonté
i. Ces derniers mots appartiennenl h L'allocution du 20 juillet 1654,
■s aux sieurs qui allaient à Sedan pour le même ministère. 2. Summ., p. 231.
de Dieu, de s'être suscité en ce temps une compagnie de la sorte. Pourquoi faire ? Pour assister les pauvres corporellement, et même spirituellement, en leur disant quelques bonnes paroles qui les portent à penser à leur salut; particulièrement aux moribonds, pour les aider à bien mourir, leur faisant faire des actes de contrition et de confiance en Dieu. En vérité, Messieurs, cela est touchant. Ne vous semble-t-il pas que c'est une action de grand mérite devant Dieu, que des filles s'en aillent avec tant de courage et de résolution parmi des soldats, les soulager en leurs besoins et contribuer à les sauver ? qu'elles aillent s'exposer à de si grands travaux, et même à de fâcheuses maladies, et enfin à la mort, pour ces gens qui se sont exposés aux périls de la guerre pour le bien de l'État ?
« Nous voyous donc combien ces pauvres filles sont pleines du zèle de sa gloire et de l'assistance du prochain, La reine nous a fait l'honneur de nous écrire, pour nous mander d'en envoyer d'autres à Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voilà que quatre s'en vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, âgée d'environ cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu où j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses sœurs étaient mortes à Calais, et qu'elle venait s'offrir à moi pour y être envoyée à leur place, si je le trouvais bon. Je lui dis: ma sœur, j'y penserai. Et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à lui faire. "Voyez, mes frères, le courage de ces filles à s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur '. vie, comme des victimes, pour l'amour de Jésus-Christ ! et le bien du prochain ! Cela n'est-il pas admirable ? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que ces filles seront mes juges au jour du jugement, Oui, elles seront nos juges, si nous ne sommes disposés commes elles à
exposer nos vies pour Dieu. Mais avec. quelle sainte confiance paraîtront-elles au jour du jugement, après tant de saintes œuvres de charité qu'elles auront exercées! Certainement il me semble que les couronnes et les empires de la terre ne sont que de la boue, en comparaison du mérite et de la gloire dont il y a sujet d'espérer qu'elles seront un jour couronnées. Gomme notre congrégation a quelque relation à la compagnie, et que Notre- Seigneur s'est voulu servir de celle de la Mission jour donner commencement à celle de ces pauvres filles, nous avons aussi obligation de remercier Dieu de toutes les grâces qu'il leur a faites, et de le prier qu'il leur continue par sa bonté infinie les mêmes bénédictions à l'avenir '.»
Telles furent les premières armes des Filles de la Charité au service des soldats. Depuis et jusqu'à nos jours, les camps et les ambulances ont été leurs postes d'honneur. Pendant l'expédition de Crimée, on les a vues desservir à la fois jusqu'à dix hôpitaux militaires, sans compter deux hôpitaux de la marine, trop peu nombreuses encore parmi tant de victimes du choléra ou de la guerre. Mais la présence et l'exemple de ces filles est un stimulant pour les hommes à qui le prix du mercenaire n'a pas fait vaincre le dégoût d'un tel emploi. A Pera, à Dolma Bachtché, à l'École polytechnique, à Levend et à Rami Tchiflik, à Maltépé, à Daoud- Pacha, à Gulhané, à Kaulidjé, au Palais de Russie, à Kalkis, à l'École préparatoire : partout c'est un héroïsme de dévouement qui étonne ces braves eux-mêmes. Ni les rigueurs de l'hiver, ni le choléra et le typhus, ni les plaies gangrenées, ni un service au-dessus des forces humaines, rien ne les effraie, rien ne les rebute. Elles bra-