‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 77 sur 122 · Rép. d'or, (lu 4 août i · texte numérisé non relu

Rép. d'or, (lu 4 août i

vent tout, même la flamme, à laquelle, dans l'incendia de 1* Ecole polytechnique, elles arrachent tous leurs chers malades et jusqu'à leurs pauvres morts de la veille.

Avant de desservir ces grandes ambulances, elles avaient été appelées dans les hôpitaux du Pirée, de Gallipoli et de Varna, encombrés de cholériques. Les infirmiers, décimés eux-mêmes par le fléau, n'osaient plus aborder les malades. A peine a-t-on vu les sœurs s'avan- ' cer vers l'hôpital, le visage gai, le cœur ferme et content, qu'aussitôt renaît le courage et l'espérance.

Au service des ambulances et des hôpitaux, elles joignirent encore la visite fréquente des prisonniers de loutes nations, et la visite de bienvenue, en attendant le débarquement, aux navires chargés de malades et de blessés arrivant de Crimée. Qu'on juge de la joie de ces malheureux, entassés encore dans l'entrepont, brisés par une dure traversée, à la vue de cette sœur se présentant à eux, un peu de bouillon ou quelques gouttes de vin à la main, le sourire aux lèvres, et la charité au cœur. La côte étrangère leur semble déjà la patrie, et, à l'hôpital, ils croient revoir la famille sous la figure de cette sœur qui leur rappelle tout ce qui les a le plus aimés. Tous auraient pu dire avec l'un d'eux : a Ma sœur, venez me visiter souvent; quand vous venez, je crois voir la France et ma mère ! » Dans la sœur ils voyaient heureusement bien plus : ils voyaient un ange, une apparition de la douce Providence, qui presque toujours les ramenait à la loi, aux pratiques religieuses, et par là souvent à la santé. L'âme guérie et fortifiée réagissait sur le corps ; une prière, dictée parla sœur, faisait plus qu'une ordonnance médicale, et pas un pansement ne valait une médaille de la Vierge. Aussi, dans les trois armées turque, anglaise et russe, dépourvues de la vraie foi et

de la vraie prière, les guérisons étaient aussi rares qu'elles étaient fréquentes clans la nôtre. Ainsi en étaitil chez les pauvres Irlandais catholiques, traités pourtant d'une façon si peu privilégiée par l'administration protestante de leur pays. Que d'hommes ont dû à ces saintes filles la santé et la patrie ! Que d'autres, plus nombreux encore, leur devront le ciel !

A la fois jaloux et aveugle, le protestantisme anglais voulut avoir aussi ses sœurs de charité. Louable de la partde celles qui l'entreprirent, cet essai ne fut, comme on sait, qu'une parodie impuissante. Cette fois encore, le protestantisme n'avait pu répondre au défi, que le catholicisme lui jette depuis trois siècles, de faire une Fille de la Charité, et il ne comprend pas qu'il lui manque pour cela deux choses qu'il n'aura jamais : un vœu et une pratique, la chasteté et la communion !

Jusqu'à nos jours, il n'avait pas été donné aux Filles de la Charité d'apparaître et d'exercer leur zèle en même temps dans les deux camps ennemis. Ce spectacle, elles l'ont donné en Italie. Pendant que les Filles de la Charité françaises et italiennes se dévouaient au soulagement des blessés français et italiens, les Filles de la Charité autrichiennes exerçaient le même dévouement auprès des blessés autrichiens. Celles-ci furent sublimes de désintéressement et d'humilité. Comme on venait annoncer à la sœur Rafaela Herschitsch, sœur servante de Vérone, que l'empereur d'Autriche lui avait décerné la décoration de la croix en or: « Je vous en prie, ne me parlez pas de cela, dit-elle au major de l'hôpital qui la félicitait -, car je ne l'accepterai à aucun prix. Je serais honteuse de recevoir une semblable récompense. Il n'y a que Dieu qui puisse payer les services d'une Fille de la Charité qui donne sa vie pour ses semblables. — Mais l'empereur sera fâché, si vous ne l'acceptez pas. —

Je doute fort, Monsieur le major, que l'empereur se lâche, lorsqu'il apprendra que nous sacrifions notre vie au soulagement de ses soldats par amour pour Dieu, sans prétendre à une récompense quelconque. En renonçant au monde pour nous consacrer au service du Seigneur, nous avons par là même renoncé à ces sortes d'honneurs. En les acceptant, ce serait comme nous replacer sous son joug. Nos supérieurs, du reste, sauront bien le remercier de sa bienveillante attention pour la communauté. — Mais ces Messieurs vont venir vous l'apporter. — Je vous en prie, Monsieur le major, ditesleur qu'ils m'épargnent la douleur d'un refus. » Le major parti, la bonne sœur se mit en prière avec ses deux compagnes malades, et elle resta ainsi toute la journée, afin, disait-elle, qu'on ne vînt plus l'ennuyer avec cette chose- là. Humble prière qui fut exaucée, car on ne fit plus d'instances pour la soumettre à ce nouveau supplice de la cto

Dans le même temps, les Filles de la Charité donnaient ce beau spectacle au Mexique et au Chili, où elles secouraient et consolaient indistinctement les blessés des partis qui sans cesse s'y combattent ; elles faisaient en quelque sorte la vigie de la charité sur le littoral de l'Espagne, attendant les blessés et les malades qui deut leur être amenés de la guerre du Maroc.

Dans l'allocution adressée plus haut par Vincent aux sœurs partant pour Calais, on a remarqué une allusion aux sœurs de Pologne. En effet, la reine Louise, qui avait fait partie, à Paris, de l'assemblée des Dames, qui Vi vu à l'œuvre mademoiselle Le Gras et ses filles, en demanda dès l'année 1652. Trois partirent d'abord avec une commission de Vincent du 6 septembre. Elles tracèrent l'Allemagne 'et les pays protestants, respectées partout dans leur vertu, leur courage et leur habit. La

reine les accueillit avec joie. Elle les laissa quelques jours prendre l'air du pays et étudier un peu la langue, puis elle leur dit : « Allons, mes sœurs, il est temps de commencer à travailler. Vous voilà trois ; j'en veux retenir une auprès de moi, et c'est vous, ma sœur Marguerite ; les deux autres iront à Krakovie servir les pauvres. — Ah ! Madame, répondit la sœur, que dites-vous ? Nous ne sommes que trois pour servir les pauvres, et vous avez dans votre royaume tant d'autres personnes plus capables que nous pour servir Votre Majesté ! Permettez-nous, Madame, de faire ici ce que Dieu demande de nous, et ce que nous faisons ailleurs.» La reine insista ; la sœur ne répondit cette fois que par ses larmes ; ce que voyant la reine : « Quoi, ma sœur, dit-elle, vous refusez donc de me servir? — Pardonnez-moi, Madame, mais c'est que nous nous sommes données à Dieu pour le service des pauvres 1.»

1. Conf. des 2 février, 3 juin 1653, et 25 mai 1654. — C'était en France comme en Pologne, partout, que les Filles de la Charité préféraient le service des petits et des pauvres au service des riches et des. grands. L'une d'elles, Marie Denise, devait être placée par Vincent auprès de madame de Combalet, la future duchesse d'Aiguillon. « Pardon, Monsieur, lui objecta-t-elle; j'ai quitté père et mère afin de me donner au service des pauvres pour l'amour de Dieu, et non afin d'aller servir une grande dame. » Une autre, Barbe la Grande, à qui sa même proposition fut faite par le saint, se mit d'abord à pleurer, puis acquiesça, et tut confiée à une demoiselle de madame de Combalet. Mais, incontinent après, elle se rendit auprès de Vincent, qui se trouvait dans le voisinage, et lui dit: « Je ne saurais vivre, Monsieur, au milieu de ce luxe, et je vous prie de m'en ôter. Notre-Seigneur m'a donnée aux pauvres, rendez-moi à eux. » Vincent, quoique touché d'admiration, la renvoya chez madame de Combalet, lui disant que, si elle ne s'y trouvait pas bien, il la retirerait dans quatre ou cinq jours; ce qui eut lie1!. « Que vous en semble, Mademoiselle? écrivait le saint, racontant ce fait à la digne mère de ces humbles et sublimes servante* dr» pauvre». N'rtpn-vr>u<» paint r*vW de voir la fore

La sœur Marguerite More au et ses deux compagnes avaient mieux à faire qu'à servir la reine: elles avaient à servir les malades de la peste qui désolait alors Warsowie, et la sœur Marguerite avait à mourir dans cette œuvre d'héroïque charité. La reine Louise fut entraînée par leur exemple. Elle visita les hôpitaux, soigna les malades de ses mains, et paya de ses aumônes quand elle ne pouvait payer de sa personne. Sur sa demande, trois nouvelles sœurs partirent de France, munies d'une lettre de mademoiselle Le Gras pour leurs sœurs de Pologne : « Nous les laissons partir avec douleur, disait la sainte institutrice, nous séparant d'elles ; et avec joie, pour l'assurance que nous avons qu'elles vont faire la volonté de Dieu, et s'unir à vous pour l'accomplissement de ses saints desseins dans le royaume de Pologne. 0 mes chères sœurs, qu'ils sont de grande importance ! Je supplie la bonté de Dieu de vous les faire connaître, m'assurant que cette connaissance opérera en vous une grande humilité et uae juste confusion de vous voir choisies pour un tel emploi, et qu'elle vous donnera la volonté de ne vous en rendre point indignes. »

Ces nouvelles sœurs durent interrompre leur voyage et retourner en France, à la nouvelle que la reine avait été obligée de chercher contre la guerre un refuge en Allemagne avec les sœurs polonaises. Dans cet exil, la reine employa les Filles de la Charité au service des soldats malades. De retour à Warsowie, elle les mit à la tête d'un hôpital d'orphelines, auprès duquel elle ménagea un bâtiment pour les serviteurs malades et les pauvres passagers.

de l'esprit de Dieu dans ces deux pauvres filles, et le mépris qu'il leur fait faire du monde et de ses grandeurs ? Vons ne sauriez croire le courage que cela m'a donné pour la charité (Lettre du 27 mai 1636.1. »

Nous retrouverons les Sœurs de la Charité dans les hôpitaux fondés par saint Vincent de Paul, dans les provinces désolées par la guerre qu'il soulagea pendant tant d'années. Elles furent toujours les zélées coadjutrices de toutes ses œuvres. Partout, malgré leur zèle, leur trop petit nombre les mettait au-dessous de leur tâche. « Monsieur, lui écrivait l'une d'entre elles, nous sommes accablées de travail et nous y succomberons, si nous ne sommes secourues. Je suis contrainte de vous écrire ce peu de lignes la nuit en veillant nos malades, n'ayant aucun relâche le jour ; et en vous écrivant il faut que j'exhorte deux moribonds! Je vais tantôt à l'un lui dire : « Mon ami, élevez votre cœur à Dieu, demandez-lui miséricorde; » cela fait, je reviens écrire une ou deux lignes, et puis je cours à l'autre lui crier : « Jésus Maria ! mon Dieu, j'espère en vous ; » et puis, je retourne encore à ma lettre ; et ainsi je vais et viens, et je vous écris à diverses reprises et ayant l'esprit tout divisé. C'est pour vous supplier très-humblement de nous envoyer encore une sœur. »

Envoyer une sœur de plus était chose souvent bien difficile, car, disait Vincent à ses prêtres : « Vous ne sauriez croire combien Dieu bénit partout ces bonnes Filles, et en combien de lieux elles sont désirées. Monseigneur de Tréguier en demande huit pour trois hôpitaux qu'il a fondés à Cahors, monseigneur d'Agde m'en demande d'un autre côté, et madame sa mère m'en parla encore il n'y a que trois ou quatre jours et me pressa pour cela. Mais quoi! il n'y a pas moyen, nous n'en avons pas assez. Je demandais ces jours passés à un curé de cette ville, qui en a dans sa paroisse, si elles faisaient bien. — Hélas ! Monsieur, me dit-il, si bien, par la grâce de Dieu, que... Enfin, Messieurs, je n'oserai vous rapporter le bien qu'il m'en dit. A Nantes, où il y en a, il en est

de même, depuis qu'ils ont reconnu la simplicité de ces bonnes filles. Il en va ainsi des autres, qui plus, qui moins. Ce n'est pas qu'elles n'aient des défauts: hélas ! qui est-ce qui n'en a point ? Mais elles ne laissent pas d'exercer la miséricorde, qui est cette belle vertu de ]aquefie il est dit que le propre de Dieu est la miséricorde. Nous autres, nous l'exerçons aussi, et la devons exercer toute notre vie : miséricorde corporelle, miséricorde spirituelle ; miséricorde aux champs dans les Missions, miséricorde au dedans à l'égard des exercitants et des pauvres ; enfin nous devons toujours être gens de miséricorde, si nous voulons faire en tout et partout la volonté de Dieu1.»

Malgré sa pénurie de sujets, Vincent put, de son vivant, faire, en dehors de Paris, vingt-huit établissements de sœurs : hôpitaux, maisons d'école ou de charité. Un des plus remarquables fut la maison de la Providence des filles orphelines de Saint-Joseph, fondée, en 1658, à Cahors, par le saint évêque Alain de Solminihac. C'était, pour les sœurs de la charité, un emploi tout nouveau. Aussi Vincent, qui variait ses avis suivant les emplois, les lieux et les personnes, adressa-t-il des instructions* toutes particulières aux premières sœurs qui y furent envoyées, et mademoiselle Le Gras leur donna, pour elles et pour leurs orphelines, d'admirables règlements s. Cette maison anticipait, pour les orphelines du peuple, sur ce que Saint-Cyr devait faire plus tard pour les filles de la pauvre noblesse. Les orphelines y étaient élevées jusqu'à ce qu'elles pussent être placées en religion ou dans le monde, et à celles qui avaient donné pleine satisfaction une dot était assurée.

1. Rép. d'or, des 2 et 3 novembre 1650. 2 Arch de l'Etat., S. 6160 et 6163.

Les premières sœurs envoyées par saint Vincent à Ussel, en 1655 ou 1656, se trouvant sans secours, pour elles et pour leurs pauvres, dans ce pays isolé, prirent le parti de s'en retourner à Paris. Elles rencontrèrent à Moulins leur saint fondateur qui releva leur courage et leur dit : « Retournez, mes filles, retournez à Ussel, la Providence prendra soin de vous. » Elles y revinrent en effet, et, en rentrant dans leur pauvre hospice, elles trouvèrent une voiture de blé et d'autres provisions envoyées par des personnes charitables. Depuis, les sœurs d'Ussel n'ont jamais manqué du nécessaire. En 93 même, elles ont pu y rester en paix au service de leurs pauvres malades ; et aujourd'hui, l'hospice, quoique toujours pauvre, est dans un état prospère et passe pour un des mieux établis de la Gorrèze.

Après la mort de saint Vincent, l'accroissement du grain de sénevé et sa multiplication furent bien plus prodigieux encore. Etablies dès 1649, à la demande de la reine, dans la maison royale de Fontainebleau, les Filles de la Charité furent appelées au nombre de trente, le 15 février 1676, à l'hôtel royal des Invalides. Cuisine, apothicairerie, lingerie, vestiaire, infirmerie et soin des malades jour et nuit, soin des fous, elle furent chargées de tout et ne reculèrent devant rien. L'acte de fondation fut fait, le 7 mars suivant, entre le marquis de Louvois, gouverneur des Invalides, et Nicole Haran, supérieure générale, et ses officières, du consentement de Jolly, troisième général de la Mission. Renouvelée en 17139 entre le duc de Choiseul-Amboise et les supérieurs des Filles de la Charité, la convention reçut un échec en 1772, par suite d'un brevet établissant aux Invalides un apothicaire-major et évinçant les sœurs de l'apothicairerie. Mais, dans un mémoire adressé à madame Adélaïde, les sœurs n'eurent pas de peine à démontrer que les griefs

intentés contre elles n'avaient de fondement que dans la jalousie et la cupidité, et qu'une telle mesure porterait un tort immense aux quatre cents établissements qu'elles possédaient alors en France. Aussi, le 31 décembre 1774, intervint un décret royal qui, rendant hommage aux soins, à la vigilance, à l'exactitude, au zèle des sœurs, et reconnaissant que l'établissement d'un apothicaire-major était une nouveauté aussi contraire aux engagements passés envers elles qu'inutile au bien du service, rétablissait toutes choses sur l'ancien pied.

Les Filles de la Charité après la mort de saint Vincent.

Il ne saurait entrer dans notre pensée de raconter l'histoire, d'indiquer même la fondation de tous les établissements des Filles de la Charité à Paris et en France, en Europe et au delà des mers, depuis plus de deux siècles. Du vivant de saint Vincent de Paul, elles n'étaient sorties de France que pour aller en Pologne ; mais, comme le saint parlait souvent de les envoyer partout à la suite de ses Missionnaires, en Europe, et jusqu'en Afrique et aux Indes, peut-être est-il bon d'indiquer en peu de mots la réalisation postérieure de ces divers projets.

Deux jeunes filles, encouragées par leur curé, étaient venues s'établir près de Montanaro en Piémont, pour y faire l'école aux pauvres enfants de leur sexe. En 1778, ayant gagné quelques compagnes et s'étant mises sous la conduite d'un missionnaire, elles formèrent à Montanaro une petite communauté, et prirent les règles, l'habit, le nom et les fonctions des Filles de la Charité. Autorisées en 1779 par les lettres patentes d'Amédée HT, elle?

demandèrent et [obtinrent d'être agrégées à la communauté de France. Elles traversèrent comme elles purent les mauvais jours, et renouvelèrent leur agrégation en 1822, quand les Missionnaires furent rétablis à Turin. En 1831, elles ouvrirent un séminaire qui put fournir des sœurs aux petits hôpitaux de Rivarola, d'Ivrea, de Santo-Benigno et de Sommariva, en attendant qu'un séminaire fût établi à Turin, ce qui eut lieu en 1833, avec les aumônes de Charles-Albert et le concours de sœurs françaises. Dès lors elles furent mises à la tête des hôpitaux de Turin, de Cariguan, de Gênes et d'Oneglia, où elles fondèrent aussi des écoles, ainsi qu'à Castellamonte. Leur conduite héroïque pendant le choléra de 1835 leur valut de nouveaux établissements, hôpitaux pour malades ou enfants trouvés, écoles, ouvroirs, asiles, à Turin, à Nice, à Racconis, à Gênes, *à Savone, à Plaisance, à Acqui, à Grugliasco, à Sienne, à Parme, à Mondovi, à Alexandrie, à Saluces, à Lugano, à Florence, à Fermo, à Ghieri, à Rondisson. Elles sortaient ainsi du Piémont pour se répandre dans les duchés et remplir l'Italie comme la France. Elles s'établissaient à Nàples en 1843 ; à Vlacerata, dans les États pontificaux, en 18 50, et à Rome en 1850.

Ainsi était accompli, quoique un peu tard, un vœu du vénérable Pie VII. Dans une audience de congé qu'il avait accordée, le 26 novembre 1816, à M. Artaud, nommé premier secrétaire d*ambassade à Vienne, la conversation tomba sur les religieuses hospitalières. Le saint pontife lui dit : a Vous nous aviez parlé des reiigiei de France, et surtout de ces filles de VAve Maria, qui allèrent à la mort en chantant le Verti Creator. On entendait moins de voix à mesure que les victimes tombaient. Nous accorderions ton; \s tes faveurs qu'on solliciterait pour un ordre semblable. Mais parions aussi d

sœurs grises. Écoutez ; voici ce que cous avons fait : nous avons cherché à les introduire dans tout3 la catholicité, et particulièrement en Italie, en Allemagne et en Irlande. On nous a dit : «Devant les malades, la femme italienne n'a pas tout à fait assez de courage et de force morale pour se soumettre à tant de fatigues ; l'Allemande a quelque chose de trop soumis et de trop facile ; l'Anglaise ne manque ni d'humanité, ni d'exaltation, mais elle est trop sostenata (trop prude). La femme française possède l'adresse, l'assurance, la résolution, le commandement doux, la piété sévère, indispensables à un tel état. » Cependant nous ne renonçons pas au désir d'améliorer en cela le service de nos hôpitaux *. »

Cette estime, cette affection pour les Filles de la Charité est, en quelque sorte, traditionnelle sur le siège apostolique. Dans sa huile du 18 des calendes de septembre 1840, le pape Grégoire XVI, énumérant les douleurs et tes joies de l'Église, ses craintes et ses espérances, a dit ; « C'est, entre autres, un consolant spectacle pour le inonde catholique, et c'est pour les non-catholiques eux-mêmes un sujet d'étonnement, que ces sociétés si multipliées et si répandues de pieuses femmes, qui, vivant en commun sous la règle de saint Vincent de Paul ou sous celle d'autres instituts approuvés, et remarquables par leurs vertus chrétiennes, se dévouent tout entières avec allégresse ou à retirer les femmes égarées du sentier de la perdition, ou à former les jeunes filles à la religion, à une piété solide et aux travaux de leur état, ou a soulager de toutes les manières possibles les infortunes du prochain, sans être détournées ni par la faiblesse naturelle de leur sexe, ni par la crainte d'aucun péril. »

i. Ilist. du pape Pie VII, par M. le Chev. Artaud, 2 vol. in-8, Paru-, 1836, t, II, p. 460.

Les tristes événements de 1848 chassèrent les Filles de la Charité, tout juste avec la vie sauve. de^Gênes, de Sienne, de Parme et de Florence, oùelles sont depuis retournées.

En 1790, six sœurs partirent de Paris pour l'Espagne.

En 1810, les Filles de la Charité s'établirent à Genève; elles étaient en Suisse, à Saconen, depuis 1750. Elles entrèrent en Belgique, à Namur, en 1834, et, en 1852, elles s'introduisirent dans les provinces Rhénanes.

En 1851, une communauté de religieuses hospitalières de Gratz se sentit inspirée de demander son incorporation aux Filles de la Charité de Paris. La fondatrice et supérieure se trouvait, par sa famille, avoir des liens qui l'unissaient à celle de saint Vincent : sa grand'tante, la comtesse de Brandis, avait été, au siècle dernier, une bienfaitrice insigne de la maison principale de Naples, où, en cette qualité, elle avait obtenu sa sépulture. La sœur de Brandis vint elle-même, avec une de ses compagnes, passer près de deux années dans la maison mère de Paris. A son retour à Gratz, toutes ses sœurs revêtirent avec elle le costume et adoptèrent les règles des Filles de la Charité, et, du consentement de l'ordinaire, se mirent sous la direction et autorité du supérieur général de la Mission. Ce fut l'introduction de la double famille de saint Vincent de Paul en Autriche. Les Missionnaires devaient bientôt suivre les Filles de la Charité. Dès 1857, la maison de Gratz s'était tellement développée que trois cents sœurs en étaient sorties déjà pour se répandre dans les différentes parties de l'Empire, avec l'autorisation du gouvernement qui désire leur confier tous ses établissements charitables.

Depuis longtemps les Missionnaires des Iles-Britanniques réclamaient leurs sœurs de la Charité. Quatre, sont envoyées à Broghedaen 1855. En 1857, M. Etienne, supérieur général, en conduit lui-même dix à Dublin

pour y former deux établissements. Dans ces deux villes, elles circulent librement avec leur saint habit, visitent les malades et dirigent des écoles. Elles ont conquis l'admiration des protestants eux-mêmes. A Sheffield, en Angleterre, où elles s'établissent encore en 1857, même liberté, mêmes soins, mêmes sympathies.

Lisbonne avait été cruellement éprouvée par le choléra en 1856. Tous les enfants que l'épidémie avait rendus orphelins avaient été confiés aux soins de la société consolatrice des affligés, qui, ne pouvant les recueillir tous, appela à son aide les sœurs de la Charité. Des informations sont prises, l'autorité patriarcale est consultée, et, en février 1857, est signé un décret royal qui approuve et autorise l'entrée en Portugal des sœurs de la Charité, et de deux Missionnaires qui seront chargés de la direction spirituelle des sœurs et se mettront eux-mêmes au service de l'association. En juin 1857, suivant le vœu exprimé dans l'ordonnance royale, M. Etienne, supérieur général, part pour Lisbonne afin d'y tout préparer. Logé dans le palais même de la tante du roi, promotrice de l'œuvre, bien accueilli du roi, des ministres et du cardinal-archevêque, il est plein d'espérance. Pour comble de joie, il a incorporé à la maison-mère une communauté de vingt et une sœurs, dernier débris de la Révolution, qui, séparée depuis trente-huit ans, était demeurée stérile. Il repasse en France. Soudain, la fièvre jaune éclate à Lisbonne et multiplie le nombre des orphelins. On appelle les sœurs à grands cris. Elles n'hésitent pas, et, au mois d'octobre 1857, cinq d'entre elles, conduites par les Missionnaires Sipolis et Miel, arrivent à Lisbonne au milieu des morts et des mourants. « En voilà qui n'ont pas peur ! » dit le peuple à la vue de leur courage. Elles se mettent aussitôt à l'œuvre, et paient leur bienvenue et inaugurent leur ministère in. 2u

charitable par la mort de l'une d'entre elles. Six nouvelles sœurs arrivent au mois de décembre. L'infante Isabelle leur donne son palais d'Ajuda pour servir d'hospice aux orphelins. Le roi, la reine, les infantes, l'élite de la noblesse et du peuple, les visitent, les admirent et les soutiennent de leurs aumônes et de leur protection. Neuf mois s'écoulent ainsi. Tout à coup, à un mot d'ordre parti probablement d'Angleterre, c'est un concert de déclamations dans la presse libérale, qui feint de voir partout le monstre de la réaction religieuse, du jésuitisme, de l'inquisition, etc., sous la blanche cornette des sœurs de la Charité ; c'est, dans les rues, une lâche conspiration d'outrages et d'infâmes traitements contre ces saintes filles. Cependant les interpellations, les pétitions en sens contraire se croisent à la tribune des chambres. Le gouvernement du ministre franc-maçon Loulé se tait, ou même protège ces infamies; puis il recourt à une de ces misérables transactions qui ne satisfont personne et sacrifient toujours le bon droit. Un décret du 3 septembre 1858 enlève aux sœurs l'enseignemeat littéraire et religieux, pour ne leur laisser dérisoirernent que leurs exercices pieux et charitables. Ce n'est pas assez pour le libéralisme impie : il faut encore les arracher à leurs orphelins d'Ajuda. Vains efforts ! Les institutions chrétiennes se multiplient toujours sous la persécution, et bientôt les sœurs comptent en Portugal une maison de plus : augure peutêtre du rétablissement définitif des deux congrégations de saint Vincent dans ce royaume !

Lâche vengeance de l'Angleterre ! de l'échec de ses armes en Crimée, et surtout de ses parodies des institutions charitables du catholicisme !

L'Afrique devenue française, l'Afrique, ce premier théâtre de la charité de Vincent de Paul, devait de bonne

heure attirer ses filles. En 1842, à la demande de l'évêque et du gouvernement français, deux établissements de Filles de la Charité se firent à Alger : elles prirent la direction de l'hôpital civil, et ouvrirent une maison pour l'assistance des malades à domicile, l'instruction des jeunes filles pauvres et l'éducation des orphelines.

Depuis longtemps les Missionnaires du Levant, impuissants à désarmer la haine farouche du Turc et à démontrer à l'hérétique la véritable Église, appelaient à leur secours les Filles de saint Vincent de Paul, pour faire aimer ' à l'un le christianisme dans une de ses plus aimables personnifications, et montrer à l'autre la charité active, caractère exclusif du catholicisme. Un songeait à répondre à cet appel, lorsque deux protestantes converties, mesdemoiselles Tournier et Oppermann, qui sollicitaient, malgré leur âge trop avancé, leur admission dans la compagnie des Filles de la Charité, reçurent la promesse d'une dispense en leur faveur, à la condition qu'elles iraient ouvrir, sous la direction des Missionnaires, une école de filles à Constantinople. La condition acceptée avec empressement, elles partirent le 1er juillet 1839, et leur succès fut tel, que, le 21 novembre de la même année, des sœurs s'embarquaient pour aller former deux maisons de Filles de la Chai l'une à Constantinople, l'autre à Smyrne. Arrivées le 4 décembre, les sœurs de Smyrne parcouraient, dès le lendemain, les rues pour la visite des malades à domicile, et étaient reçues par les Turcs, les hérétiques et les schismatiques avec les mêmes démonstrations d'étonnement et de reconnaissance que par les catholiques. Le ?1 janvier suivant, leurs classes et leurs ouvroirs étaient en pleine activité et contenaient plus de cent jeunes filles *. Les sœurs de Constantinople, arrivées le i. C'est à Smyrne qu'a été élevée la petite-fille de Hussein, dernier

;{o2 SAINT VINCENT RE PAUL.

8 décembre, commencèrent à donner aux demoiselles Tonrnier et Oppermann la récompense promise, à savoir l'habit des Filles de la Charité, puis recueillirent leurs orphelines et leurs jeunes écolières. Grâce aux nombreux renforts qui leur furent envoyés de France, les sœurs de Smyrne et de Constantinople purent, dans les années suivantes, donner à leurs œuvres un développement merveilleux. A Constantinople seulement, dans l'espace d'une seule année, les Filles de la Charité ont secouru plus de vingt mille pauvres, pansé ou visité plus de quarante mille malades, quelquefois jusqu'à cinq cents par jour, habillé plus de cent cinquante petites filles pauvres, et dépensé, décompte fait, plus de soixante-cinq mille piastres turques.

Au mois d'avril 1841, elles envoyèrent même une colonie de cinq d'entre elles en Grèce, dans l'île de Santorin, à l'entrée de l'archipel, où furent fondées les premières écoles catholiques du royaume grec. A ces écoles accoururent des jeunes filles de tout l'archipel. Bientôt les sœurs purent ouvrir un orphelinat, un ouvroir, tout en se livrant, comme partout, au soin des malades chez elles et à domicile. Les conquêtes morales que leur valut tant de charité, excitèrent contre elles la persécution du schisme ; mais, défendues par M. de Lagrenée, notre ministre plénipotentiaire en Grèce, elles furent officiellement autorisées parle gouvernement grec.

dey d'Alger. Admirable coup de cette Providence, qui, dit Bossuet • (Or. t'un. d'Henriette d'Angleterre), ébranle tout un État pour affrani ctiir ses élus des lois de l'erreur, car elle met les âmes à ce prix ! Le

renversement de l'État paternel jette cette jeune fille à Smyrne, où ! elle est laite chrétienne, et de là, au lieu d'aller habiter un harem orien- \ tal, elle vient à Paris, où elle est encore, expier, dans une maison <J et sous l'habit des Filles de la Charité, les crimes de sa race, dont

elle est peut-être appelée à être la rédemptrice ! Optimam parttin

elegii l

li-s pelles nr: la charité, etc.. 353

Il est à Alexandrie d'Egypte un hôpital fondé par les nations européennes. En 1844, sept Filles de la Charité en allèrent prendre la direction. Elles organisèrent encore des classes pour les jeunes filles, en attendant qu'on leur construisît une maison vaste et appropriée à leurs diverses fonctions charitables.

Depuis quelques années, elles ont pénétré en Perse. En 1856, quelques-unes d'entre elles se sont établies à Khosrova.

Le 23 octobre 1847, douze Filles de la Charité s'embarquaient à Marseille pour la Chine. Le clergé et le peuple de la ville donnaient les marques du plus pieux intérêt à ces Missionnaires de nouvelle sorte et saluaient leur départ. Une solennelle messe pontificale était célébrée dans le port et sur le bâtiment. Le 21 juin de Tannée suivante, la sainte colonie abordait à Macao. Encore un vœu deux fois séculaire de saint Vincent d'accompli ! — Vœu semblable du saint et de nos héroïques Missionnaires de Madagascar réalisé en 1859 : des Filles de la Charité sont parties pour Bourbon.

En 1N44, dix Filles delà Charité partaient d'Espagne, et le 4 novembre elles arrivaient sur la terre de Vera- Cruz. Le 15, elles étaient à Mexico. Elles se mettent immédiatement à l'œuvre, et commencent par une école de petites filles. La sœur Agnès Cabre meurt aussitôt pour inaugurer la mission, et en accomplissement de l'offrande qu'elle a faite sur mer de sa vie pour la conservation de celle de ses compagnes. Voilà celles-ci aguerries. Eclate alors la révolte de Pareden. Elles se rendent sur le champ de bataille de Puebla, leur premier champ de bataille. Au blocus de Puebla, invitées par San ta- Anna à soigner les blessés, elles acceptent, à la condition de soigner les blessés des deux partis. La condition est agréée. Mais, cette fois, elles ne paient que de «I. 20.

.i.)ï SAINT VINCENT DE PAUL.

bonne volonté : avant leur arrivée à Puebla, le siège était levé. Elles retournent alors à leurs fonctions ordinaires. Vers la fin de janvier 1855, elles ouvrent un séminaire interne à Mexico et s'installent à l'hôpital de Saint-.l de-Dieu. Elles ont bientôt cinq établissements à Mexico : leur maisou centrale (séminaire et pensionnat), trois hôpitaux et une maison de femmes aliénées. Hors de la capitale, elles s'établissent successivement à Lilâo et à Lagos, où elles dirigent hôpitaux et écoles ; à Guanaxuato et à la Colonie des Anges, pour le soin des hôpitaux de Notre-Dame- de-Belen et de Saint-Pierre; enfin, à Monierey, où elles tiennent une maison de charité. — Le 3 décembre 1847, six sœurs s'embarquaient à Cadix, et, le 8 janvier suivant, elles prenaient possession de l'hospice de la Havane, où elles ont aujourd'hui huit maisons, tant hôpitaux qu'écoles et orphelinats.

En 1849 et 1850, la Compagnie conquérait eu un seul jour tout le territoire des Etats-Unis, en s'adjoignant plus de quatre cents religieuses de Saint-Joseph, fondées à Baltimore, au commencement de ce siècle, par une Américaine, madame Seton.

Déjà, en 1847, elle s'était établie à Marianna, au Brésil, pour y tenir un pensionnat et un petit hôpital, et désormais elle sera associée à l'œuvre des Missionnaires.

En 1853, à Rio-de-Janeiro, elle prenait possession du grand hôpital de la Miséricorde, le plus beau du monde ; de l'hôpital moins considérable, quoique magnifique encore, de Pedro-Segundo ; de l'asile des aliénés; de celui de la Saude, pour maladies cont, ; puis de

diverses maisons d'éducation : le collège de l'Immaculée- Conception, la Maison-Française, la Providence et l'Orphelinat.

En entrant à l'hôpital de Rio-Janeiro, elles sont ac-

LKS FILLES DE LA CHARITÉ, ETC. ■ 33o

cueillies par la fièvre jaune, et lui paient cie six d'entre elles une terrible bienvenue. La sœur Despiau se hâte d'écrire à sa supérieure à Paris : « Vive la croix et la belle mission de Rio-Janeiro, où l'on gagne sitôt la couronne de la vie éternelle ! Six de vos filles, ma bonne mère, ont déjà reçu la récompense de leur dévouement ; une septième est à la porte du Paradis, et probablement, avant le départ de ma lettre, j'aurai à vous dire qu'elle a rejoint ses compagnes. » On veut les forcer à quitter l'hôpital et à se retirer à la campagne. Toutes répondent qu'elles veulent être prises les armes à la main, et mourir avec honneur sur le champ de bataille. On insiste. Alors la sœur Despiau invoque le traité qui leur donne quatre mois pour exécuter leur retraite après la signification donnée, et, au nom de ce traité, elle réclame pour elle et pour ses sœurs le droit de mourir à son poste !

Toujours en 1853, les Filles de la Charité s'établissent à Bahia. où elles ouvrent un pensionnat, avant d'être chargées d'un orphelinat et d'un hôpital.

En 1856, sept Sœurs sont mises à la tête de l'hôpital de Notre-Dame-de-1'Exil, capitale de l'île et province de Sainte-Catherine. Enfin, en 1857, une quinzaine sont appelées à l'hôpital de Pernambouc, au poste que la charité prophétique de leur père leur avait désigné depuis deux cent dix-sept ans !

Le 17 novembre 1857, les premières Sœurs chiliennes, au nombre de trente, partaient de Bordeaux, et, après une longue navigation de quatre mois, le 16 mars 1858, elles abordaient à Valparaiso. Le 29, elles étaient reçues en triomphe à Santiago, et, bientôt après, huit d'entre elles entraient à l'hôpital des femmes de San-Franciscode-Borja, et les autres se partageaient entre l'hôpital des hommes de San-Juan-de-Dios, l'hospice des enfants

trouvés eî la maison centrale ou séminaire interne.

En 1859, à l'occasion d'une de ces révolutions si fréquentes au Chili, les Sœurs de Santiago, sur l'invitation du gouvernement, se rendirent quatre à Saint- Philippe, cinq à la Serena, sous la conduite de M. Benech, leur directeur, pour y prodiguer leurs soins aux victimes de la guerre, sans acception de parti. A toutes les époques et sous tous les climats, les Sœurs de la Charité sont fidèles à la belle mission inaugurée, il y a près de deux cent cinquante ans, par les quatre pauvres filles envoyées à Calais par saint Vincent de Paul.

Dans l'année 1857, le gouvernement du Pérou et l'archevêque de Lima demandèrent une maison de Missionnaires et trois de Filles de la Charité ; et, le 16 septembre, un navire décoré du nom de Saint-Vincent-de- Patd partait de Bordeaux, emportant cinquante Sœurs et deux Missionnaires. Cinq Sœurs devaient être déposées à Yalparaiso, pour le service de l'hôpital ; le reste était destiné pour Lima.

Enfin, deux ans après, les Filles de la Charité achevaient par la Plata leur charitable conquête de l'Amérique du Sud, et s'établissaient à Buenos-Ayres.

Les voilà donc presque aussi étendues que le catholicisme lui-même. Elles remplissent la France et l'Algérie. Eiles sont en Belgique et en Suisse ; dans tous les Etats italiens ; en Espagne et en Portugal ; en Angleterre et en Irlande ; dans la Pologne russe, prussienne ou autrichienne; en Prusse et en Autriche; en Turquie, en Grèce, en Egypte et en Perse ; elles se sont répandues en quelques années dans presque tous les Etats de l'Amérique du Nord et du Sud ; enfin, on les trouve postées aux deux extrémités de l'Afrique et de l'Asie, en Chine et à Bourbon.

Elles se dénombrent par milliers, et leurs établisse-

^ments par centaines. Aussi variés que nombreux, ces établissements embrassent tous les âges, tous les besoins, toutes les misères de la vie humaine. Il y a des crèches pour le nouveau-né, des hospices pour le vieillard ; des asiles pour l'enfance, pour les domestiques, pour les aveugles, pour les aliénés, et dernièrement, à la Teppe, près Tain (Drôme), il s'est formé, grâce à la généreuse initiative du comte de Larnage, un asile pour les épileptiques ; il y a des maisons d'enfants trouvés, des orphelinats de filles et de garçons : des écoles de jeunes filles, d'adultes et de sourds-muets ; des ouvroirs et des maisons de patronage ; il y a des conservatoires où les filles du peuple sont élevées jusqu'à leur mariage, comme les filles de la pauvre noblesse l'étaient autrefois à Saint- Cyr, et des dispensaires où le pauvre vient chercher, d'où les Sœurs portent au pauvre remède et secours ; il y a ces innombrables postes où la charité veille, et d'où, après ou sans appel, elle va visiter et secourir la maladie et la pauvreté à domicile. On trouve les Filles de la Charité dans les colonies agricoles, dans les dépôts de mendicité, dans les prisons ; elles sont à la tête de toutes les maisons hospitalières, hospices, hôpitaux civils ou militaires. Le soldat, nous l'avons vu, depuis leur origine, elles le suivent et le soignent partout, au milieu et hors de la bataille : aussi, dans les infirmeries des écoles, aux Invalides, c'est elles encore qui sont là.

Toutes ces fonctions bénies des hommes, Dieu luimême semble avoir voulu les autoriser et les consacrer par des grâces privilégiées, par des visions miraculeuses, qui, récompense d'abord de tant de charité, ont ensuite puissamment influé de nos jours sur le développement de la piété catholique.

En septembre 1830, une jeune Sœur du séminaire des Filles de la Charité vit, pendant l'oraison, un tableau

représentant la sainte Vierge, telle qu'on la dépeint communément sous le titre d'Immaculée, en pied, revêtue d'une robe blanche et d'un manteau bleu brodé d'argent, avec un voile aurore, les bras entr'ouverts et étendus vers la terre. Ses mains étaient chargées de diamants d'où s'échappaient, comme par faisceaux, des rayons éclatants qui se dirigeaient vers le globe, et sur un certain point avec plus d'abondance. Elle entendit en m temps une voix qui lui disait : « Ces rayons sont le symbole des grâces que Marie obtient aux hommes ; et le point du globe sur lequel ils découlent plus abondamment, c'est la France. » Autour du tableau elle lut l'invocation suivante, écrite en caractères d'or « 0 Marie conçue sans péché, priez pour nous, qui avons recours à vous ! » Quelques moments après, le tableau se retourna, et sur le revers, elle vit la lettre M surmontée d'une petite croix, et au-dessous les saints cœurs de Jésus et de Marie. Et elle entendit la même voix qui lui disait : « Il faut faire frapper une médaille sur ce modèle, el personnes qui la porteront indulgenciée et qui feront avec piété cette courte prière, jouiront de la protection toute spéciale de la Mère de Dieu. » Elle raconta cette apparition à son directeur, qui n'y vit d'abord qu'une illusion pieuse. Mais l'apparition s'étant reproduite deux autres fois, à quelques mois dïntervalle, accompagnée de tendres reproches de Marie, le directeur en reconnut la réalité, et, encouragé par Mgr de Quélen, archevêque de .Paris, si dévot à la sainte Vierge, il fit frapper la médaille 'en juin 1832. Depuis, cette médaille s'est propagée par milliers et par milliers, et les nombreux prodiges dont elle a été l'instrument lui ont valu le titre de miraculé C'est elle qui, en 1842, à Rome, a converti Alphonse Ratisbonne. C'est elle qui se voit aujourd'hui, comme un signe d'honneur et une sainte cuirasse, sur toutes les poi-

LE^ FJLLiJS DE LA CHARITÉ, ETC. 359

trilles chrétiennes, et que nos soldats naguère se faisaient gloire de porter sur les champs de bataille. Nulle dévotion n'a niieu:. é le monde catholique à la proclamotion du dogme de l'Immaculée Conception, et nulle famille religieuse, par conséquent, n'a plus contribué que les Filles de la Charité à cette nouvelle gloire de Marie. ulte de la Vierge Immaculée, elles l'avaient reçu de saint Vincent de Paul, qui se plaisait à saluer Marie sous ce litre si longtemps avant la définition dogmatique. Et, depuis leur origine, elles étaient dans l'usage de se consacrer solennellement à la sainte Vierge le 8 décembre, et de réciter chaque jour, à toutes les dizaines du chapelet, cette profession de foi : « Très-sainte Vierge, je crois et confesse votre sainte et immaculée Conception pure et sans tache. 0 très-pure Vierge, par votre pureté virginale, par votre Conception- immaculée et votre glorieuse qualité de Mère de Dieu, obtenez-moi de votre cher Fils l'humilité, la charité, une grande pureté de cœur, de corps et d'esprit, la persévérance dans le bien, le don d'oraison, une bonne vie et une bonne mort !» A ce touchant appel d'une piété plus de deux fois séculaire, la sainte Vierge a d'abord répondu elle-même en se proclamant conçue sans péché, puis l'Église, en proclamant cette glorieuse prérogative, et en mentionnant l'apparition de la médaille miraculeuse dans la bulle de défini-

Le soir de l'octave de saint Vincent de Paul, 26 juillet 1846, une Sœur de la Charité étant montée à la chapelle de son vénéré Père, crut voir Notre-Seigneur tenant à la main droite un scapulaire écarlate, suspendu par deux

I. .Y tiee historique sur l'origine et les effets de la nouvelle médaille... connue sous le nom de médaille miraculeuse..., par M***, prêtre do la congrégation de la Mission de Saint-Lazare, 8e éd., in- 18, Paris ,1 Î42,

rubans de laine de la même couleur. D'un côté, il était représenté crucifié, avec les instruments de la Passion et cette légende : « Sainte Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sauvez-nous ! » A l'autre extrémité du ruban, la même étoffe était recouverte de l'image des sacrés cœurs de Jésus et de Marie, du milieu desquels semblait s'échapper une croix avec cette légende : « Sacrés cœurs de Jésus et de Marie, protégez-nous ! » Cette apparition se renouvela plusieurs fois, et la Sœur crut entendre ces paroles : k Tous ceux qui porteront ce scapulaire recevront tous les vendredis une grande augmentation de foi, d'espérance et de charité. » Sur l'exposé qui lui fut fait, le souverain Pontife Pie IX autorisa tous les prêtres de la Mission à bénir et à distribuer le scapulaire de la Passion de Jésus-Christ, et enrichit cette dévotion d'un grand nombre de privilèges et d'indulgences '.

C'est ainsi qu'il a plu à la Providence de se servir des Filles de la Charité pour exciter et répandre la piété catholique dans ses deux grands objets : la Vierge immaculée et Jésus souffrant. C'est ainsi encore qu'elle les a associées à l'œuvre des Missionnaires, qu'elles les a faites Missionnaires elles-mêmes, en ajoutant une sorte d'apostolat dogmatique à l'apostolat d'action et de charité qu'elles exerçaient depuis plus de deux siècles.

Celui-ci néanmoins demeure toujours leur propre et véritable apanage. C'est par là qu'elles ont envahi la terre, par ce feu divin qu'elles l'ont embrasée. C'est par là qu'elles ont résisté à toutes les révolutions, survécu à tant de morts de familles religieuses, qu'elles sont sorties plus jeunes, plus fortes que jamais de tant de ruines où tant de choses sont restées ensevelies. C'est par là, enfin,

1. Le scapulaire de la Passion de Jésus-Christ, etc ; iu-18, Paris,

qu'elles commandent respect et amour à notre siècle sensuel et cupide, trop souvent incapable de comprendre la religion autrement que dans les services rendus aux misères et aux douleurs physiques. « Saint Vincent, a dit le cardinal Wiseman, avait compris que les femmes seules pourraient suppléer les mères et les sœurs auprès des malades et des mourants, qu'elles seules pouvaient remplacer la famille pour les pauvres orphelins et pour les vieillards qui ont perdu leurs amis et leurs enfants. Voilà plus de deux siècles que cette institution a été établie, et elle a toujours été en se répandant de plus en plus dans le monde catholique. La France, où elle a pris naissance, a vu, depuis cette époque, bien des révolutions ; la religion a été persécutée, et pourtant, aussitôt qu'il se faisait un peu de calme, les Sœurs de la Charité reprenaient leurs œuvres charitables, et les peuples s'empressaient de les accueillir et de les honorer '. » Les communautés livrées à la prière et à la contemplation, ces paratonnerres mystérieux de la colère céleste, ces mines cachées d'où se répand sur le monde l'or de la grâce, le siècle n'en a ni l'intelligence ni le goût. Le prêtre, trop souvent, il le craint plus qu'il ne l'aime, il le persécute plus qu'il ne le pratique. Ces religieux mêmes qui sont comme la sainte démocratie de l'Eglise, voués comme le bas peuple à la pauvreté et au travail, il ne les a pas encore relevés de la sentence de stupide mépris portée contre eux par le rire voltairien. Mais, encore un coup, de ses moqueries, de ses haines, de ses proscriptions, il excepte toujours la Fille de la Charité. Il renverserait toutes les institutions catholiques, qu'il s'arrêterait, ce | semble, à celle-là, et que son flot destructeur viendrait mourir devant cette blanche cornette, comme la mer devant le grain de sable du livre de Job.

1. Discours prononcé en l'église de Fawon Street, en 1857. m. 21

3(5:2 SAINT \inci;nt DE PAUL.

Et n'est-ce pas pourquoi la Providence a maintenu, multiplié ces Filles, toujours pures, dévouées, sublimes, en dehors de toutes les conditions ordinaires de la vie religieuse, sans vœux, sans clôture, au milieu de dangers et de corruptions qu'elles "traversent sans atteinte et sans souillure ? Ce qui avait été pour les plus grands saints un problème insoluble, une chimérique tentative, à savoir l'ascétisme dans la vie active, la solitude dans le monde, le recueillement dans le tumulte, rimmilité dans l'honneur et la sympathie universelle, la pureté dans le contact avec toutes les boues : voilà qui est devenu une réalité vivante, immortelle !

Et n'est-ce pas enfin ce qu'avait pressenti saint Vincent de Paul? N'est-ce pas ce qui explique la différence de son langage, lorsqu'il parle soit à ses prêtres, soit à ses Filles de la Charité ? A ses prêtres il ne parle que la langue du mépris et dé l'anéantissement ; il né les appelle que la petite, la chètive, la misérable compagnie ; « notre gueuserie », dit-il encore ; en un mot, pour eux, il épuise le vocabulaire de tous ses termes les plus avilissants. Quant à ses Pillés de là Charité, ah ! sans doute, il les provoque au mépris d'elles-mêmes et leur prêche sans cesse sa chère humilité ; mais, en même temps, il ne leur parle que de la sublimité de leurs fonctions, de leur institution merveilleuse, du cas que le monde fait d'elles ; il leur répète tous les jours que rien de semblable ne s'était vu dans l'Église de Dieu.

D'où viennent ces deux langages ? Il aimait ses prêtres et estimait leurs services ; mais, évidemment, les Filles de la Charité étaient son œuvre de prédilection. C'est qu'il pressentait la différence de destinée et de nécessité des deux portions de sa grande famille.

A leur jour et à leur heure, au commencement du xviie siècle, alors qu'il n'existait d'institutions ni d edu-

cation ecclésiastique, ni d'instruction pour le pauvre peuple, les Missionnaires répondaient à une nécessité indispensable de l'Église de France. A eux d'évangéliser les campagnes, de préparer de bons prêtres par les ordinands, les conférences, les retraites, les séminaires. Depuis, et de nos jours encore, ils continuent tout cela ; ils ont repris un à un, dans le champ de l'Eglise., tous les sillons auxquels le malheur des temps les avait arrachés ; ils étendent même, à certains égards, leur sainte culture, et leurs Missions étrangères embrassent des ons plus vastes que jamais. Toutefois, ne peut-on pas dire que leur principale gloire, digne de disciples de l'humble Vincent de Paul, a été de travailler toujours à se rendre inutiles ? Exercices des ordinands, conférences et retraites ecclésiastiques, séminaires, tout cela existe aujourd'hui partout, par eux et par leur initiative, mais existerait désormais sans eux. Sans doute, en disparaissant, ils laisseraient un grand vide dans l'Eglise, dans les séminaires, dans les Missions ; vide encore en la privant d'une compagnie de prêtres, demeurée toujours, par sa fidélité à l'esprit du plus saint prêtre des temps modernes, la forme du troupeau sacerdotal ; mais vide pourtant qu'il ne serait pas absolument impossible de remplir.

Au contraire, se flgure-t-on la disparition subite de plusieurs milliers de Filles de la Charité ? Quel vide, et que rien ne comblerait jamais! Rien avant elles de semblable ; rien après, sans aucun doute, ne pourrait être entrepris, car une telle famille ne peut naître que du mariage spirituel, mariage unique, d'un Vincent de Paul et d'une demoiselle Le Gras. Or, pour comprendre l'étendue d'un tel malheur, il suffit de se rappeler, il suffit de voir la place que les Filles de la Charité occupent aujourd'hui dans l'Église et dans le monde.

Mais ici reparaît, sous un autre aspect, l'utilité, la nécessité des Missionnaires. Les institutions, comme les individus, ne se conservent que par les mêmes principes qui leur ont donné naissance : nées de la congrégation de la Mission, c'est par la Mission que les Filles de la Charité se maintiennent et se maintiendront dans leur esprit et dans leur essence. Ce qu'elles doivent aux Missionnaires, la vie et la conservation, elles le leur rendraient ainsi au besoin : quand ils n'auraient pas d'autre raison d'être, les Missionnaires vivraient par et pour les Filles de la Charité. Admirable échange de services et de vie entre les deux portions de la famille de saint Vincent de Paul ! Indivisible héritage, indissoluble union entre les frères et les sœurs !

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