Lettre du 18 octobre
2 Lettre du 22 novembre 1658.
et s'engager dans de lointains et périlleux voyages. Néanmoins, je ne laisserai pas de contribuer de tout mon pouvoir à cette sainte entreprise. » On excluait alors la Compagnie de la direction de ce séminaire, et Vincent trouvait qu'on avait raison, « à cause de la nationalité. Car, disait-il, les Français imploreraient la protection du roi pour se soustraire à leurs engagements, et d'autant plus qu'ils seraient conduits par d'autres Français ; puis les Espagnols et ceux des autres nations auraient peine à se soumettre à des maîtres étrangers. » On revint, toutefois, à la pensée de confier ce séminaire à la conduite des prêtres de la Mission. Mais les jalousies de nationalité reprirent le dessus, et tout fut abandonné. Les Missionnaires restèrent seulement chargés de la direction spirituelle des écoliers de la Propagande *. La Compagnie dut se borner à servir le clergé par les exercices des ordinands.
Ces exercices produisirent à Rome leurs fruits accoutumés. Il en devait être ainsi, puisque là, comme ailleurs, on n'avait rien fait pour s'ingérer dans cette œuvre, qu'on ne savait pas même quel en était le promoteur, et que, par conséquent, suivant l'expression de Vincent de Paul, Dieu, qui l'avait commencée, s'était en quelque sorte engagé à la conduire à bonne fin. D'un autre côté, on y suivait les mêmes règlements qu'à Paris, et on devait arriver aux mêmes résultats.
La retraite et l'ordination de Noël 1659 furent particulièrement fructueuses, et Vincent, dans son humilité, en renvoya l'honneur et le mérite aux deux frères de Ghandenier qui se trouvaient alors à Rome. Il écrivit à d'Horgny, le 1 1 janvier 1660 : « Il a plu à Dieu et à notre
1. Lettres à .lolly ilns lfi novembre et 27 décembre 1657, >H des 20 février et la aom 1660.
saint-père le Pape d'envoyer les ordinands aux pauvres gueux de la Mission de Rome aux Quatre-Temps derniers. MM. les abbés de Gbandenier s'y sont trouvés par une providence spéciale de Dieu, qui a voulu édifier par leur modestie, leur piété, leur recueillement et les autres vertus qu'ils pratiquent. » Ces deux ecclésiastiques, d'un si grand nom et d'une vertu plus grande encore, édifièrent, en effet, beaucoup les ordinands. L'aîné célébrait tous les jours la grand'messe en leur présence avec sa dévotion et sa dignité ordinaires, et son frère lui servait humblement de thuriféraire ou d'acolyte. On voulut imiter de tels exemples, et la retraite se passa si bien, que le Pape, bientôt informé, en témoigna sa satisfaction en plein consistoire. Le supérieur de la Mission de Rome, sur le rapport que lui en fit le cardinal de Sainte-Croix, se hâta d'en donner avis à Vincent de Paul.
Ces exercices furent bientôt célèbres. Des prélats, des cardinaux, des généraux d'ordres venaient en écouter les entretiens, ou les donnaient eux-mêmes, comme en France : par exemple, le cardinal Barbarigo, évêque de Bergame, et les cardinaux Albici et de Sainte-Croix ; les ecclésiastiques de la plus grande naissance se faisaient honneur d'y prendre part ; les étrangers eux-mêmes demandaient à y être admis.
En 1697, une seconde maison se fonda à Rome, la maison de Sain t-Jean-et- Saint-Paul. D'autres s'établirent successivement dans les Etats pontificaux: à Pérouse M 680) ; à Macerata (1686) ; à Ferrare (1694); à Fermo (1704) ; à Forli (1709) ; à Tivoli (1729) ; à Bologne (1733); à Subiaco (1764). Toutes les maisons de la province romaine fuient supprimées par les Français maîtres de Rome, sauf celle de Monte- Citorio, qui fut maintenue pour l'éducation et l'instruction des élèves de la Propagande ; mais toutes, moms celles de Forli et de Subiaco. furent m. 2
rétablies au retour de la papauté dans ses États en 1815, La inaison de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome, a été remplacée par celle de Saint-Sylvestre, aujourd'hui séminaire interne de la Congrégation. Missions, retraites, conférences ecclésiastiques, tels sont les emplois ordinaires de chacun de ces établissements.
Du vivant de saint Vincent de Paul, un grand nombre de prélats italiens établirent encore les exercices des ordinands dans leurs diocèses, entre autres le cardinal Barbarigo, cet évêque vénitien déjà nommé. Cependant il fallut attendre un siècle encore pour que la Mission eût un établissement fixe dans les États de Venise. En 1750, une Mission faite avec grand succès à Muratc, diocèse de Torcello, près de Venise, donna au cardinal Delfino, patriarche d'Àquilëe, la pensée d'établir la Compagnie à Udine. Le Sénat vénitien, ordinairement si opposé à tout nouvel établissement, vota celui-ci à l'unanimité, et la population entière Voulut concourir à la construction des bâtiments qui lui étaient destinés. Grands et peuple eurent à s'applaudir d'avoir favorisé un établissement qui, jusqu'à sa suppression en 1810, lors de l'invasion française, produisit des fruits de salut dans tout le patriarcat d'Aquilée.
Mission de Gênes.
De tous les prélats d'Italie, contemporains de Vincent de Paul, qui s'empressèrent d'appeler ses enfants, le plus digne de mémoire est le cardinal Durazzo, archevêquede Gênes.
Le cardinal Durazzo, appartenant à une famille illustre qui a donné plusieurs doges à la république et plusieurs prélats à l'Église, attendait des Missionnaires de France,
lorsqu'un de ceux de Rome passa par Gênes pour retourner à Paris. Par avancement d'hoirie, le pieux archevêque le prit en quelque sorte à la volée, le mit aussitôt [ à l'œuvre, puis il écrivit à Vincent, en août 1645 : « Je ' me suis servi de son ministère en divers lieux de mon diocèse, et il y a travaillé avec grand fruit et bénédiction pour le service de Dieu, pour le salut des âmes et pour ma satisfaction particulière. J'ai consenti à son départ, ' parce que vous nous envoyez d'autres prêtres pour continuer ce qu'il a si heureusement commencé. Il y a apparence d'établir un si pieux institut à la plus grande gloire de sa divine Majesté. »
Cette même année 1645, les Missionnaires promis arrivèrent en effet ; mais ils travaillèrent deux ans avant d'avoir à Gênes un établissement fixe. Ce ne fut que vers la fin de 1647 que le cardinal Durazzo, avec le concours de Baliano, Raggio et Jean -Christophe Monza, trois prêtres sortis de la première noblesse génoise, put enfin leur donner une maison à Gênes. Dès lors, ils embrassèrent tous leurs exercices avec une telle continuité et une telle ardeur, que Vincent, si ennemi pourtant de l'inaction, craignit qu'ils ne succombassent et qu'il leur écrivit de se modérer. Mais comment eussent-ils fait, alors que le cardinal, avec la santé la plus frêle, leur donnait luimême l'exemple ? Il s'associait à leurs Missions comme l'un d'eux, entrait dans toutes leurs pratiques et suivait à la lettre leur règlement: au point qu'un jour, étante table avec eux et quelques gentilshommes, et un seigneur du voisinage lui ayant envoyé un présent : « Non, répondit-il, les Missionnaires ont pour règle de ne rien recevoir pendant le cours de leurs Missions. »
Sous la conduite et sous les yeux d'un tel chef, de quoi n'étaient pas capables les Missionnaires? Des paroisses divisées comme de petits États en guerre étaient désar-
méespar ces ministres de paix ; les célèbres banditi euxmêmes, que le grand justicier Sixte V n'avait pu entièrement exterminer de l'Italie, renonçaient au pillage et au stylet, pendant que le père leur pardonnait l'assassinat de son fils, le fils de son père. Des confréries de Charité étaient fondées dans des villages avec l'obole du pauvre ; ailleurs, on établissait une Compagnie dont l'emploi était d'enseigner aux ignorants les prières essentielles et les principes de la foi, et d'aller par la paroisse chercher les enfants pour les amener au catéchisme. Car l'ignorance était grande parmi ces populations, et quand les confessions, ce qui arrivait presque toujours, étaient nombreuses, deux jeunes ecclésiastiques devaient faire un examen préalable, délivrer à ceux qui étaient suffisamment instruits un billet d'admission au saint tribunal, et écarter les autres.
Vincent, à Saint-Lazare, racontait les vertus et les travaux des Missionnaires de Gênes, et surtout de leur supérieur, Etienne Blatiron, que le cardinal Durazzo proclamait un des premiers Missionnaires du monde : « d'où vous voyez, Monsieur, écrivait-il à celui-ci, que le miel de votre ruche s'écoule jusque dans cette maison et sert à la nourriture de ses enfants. » Il le nourrissait luimême de ses encouragements et de ses sain tes félicitations; il lui avait écrit, le 27 septembre 1647 : « Je ne pense jamais à vous ni à ceux qui sont avec vous qu'avec beaucoup de consolation. Vous désirez tous d'être entièrement à Dieu, et Dieu vous désire tous pour lui-même, il vous a choisis pour lui rendre les premiers services de la Compagnie dans le lieu où vous êtes ; et pour cela, sans doute, il vous donnera des grâces toutes particulières, qui serviront comme de fondement à toutes celles qu'il fera jamais à cette nouvelle maison. Cela étant, quelle reconnaissance ne devez-vous pas à sa divine
Providence ? Quelle confiance ne devez-vous pas avoir n sa protection ? Mais quelle doit être votre humilité, votre union, votre douceur les uns pour les autres! » Et alors, entrant dans un saint transport, et se prosternant avec eux aux pieds de la divine bonté : « O Dieu ! s'écriet— il, ômon Seigneur! soyez le lien de leurs cœurs! Faites éclore tant de saintes affections dont vous y avez mis le germe ! Donnez l'accroissement aux fruits de leurs travaux, afin que les enfants de votre Eglise en puissent être nourris ! Arrosez de vos bénédictions cet établissement, comme une nouvelle plante! Fortifiez et consolez ces pauvres Missionnaires dans les fatigues de leurs emplois ! Et enfin, mon Dieu, soyez vous-même leur récompense, et, par leurs prières, étendez sur moi votre immense miséricorde ! »
Ces vœux furent exaucés : nous venons de voir le succès des missions ; non moindres furent les fruits des exercices des ordinands et des retraites spirituelles. Les retraites commencèrent par les curés chez qui les Missionnaires avaient travaillé, et il en résulta des conversions admirables. Des curés rendaient publique leur confession, comme publics avaient été leurs scandales, et ces sortes de confessions, à la face des hommes comme de Dieu, devinrent en quelque sorte de règle à Gênes, si bien qu'on disait en y entrant : « Nous sommes ici dans la vallée de Josaphat. »
Là encore le cardinal Durazzo donnait l'exemple. Il faisait sa retraite avec les Missionnaires, suivant tous ieurs exercices avec une fidélité scrupuleuse, consacrant comme eux quatre heures par jour à l'oraison, et presque toujours à genoux. En vain l'invitait-on à se lever et à s'asseoir : il ne le faisait presque jamais ; et si la fatigue l'y contraignait, aussi humble qu'un jeune novice, il en demandait la permission. Il rendait compte de son
oraison à, son tour, avec la simplicité d'un Missionnaire, Dans la chambre, à table, il ne voulait aucune distinction. Et quand, à la fin de la retraite, on le pria de bénir ceux qui en avaien t partagé avec lui les exercices, c'est lui qui se jeta à genoux pour recevoir la bénédiction du supérieur.
Par ces travaux, les Missionnaires changèrent la face du diocèse de Gênes. En 1656 et 1657, la peste vint mettre leur charité à une nouvelle épreuve. Les lettres de Vincent à cette époque sont pleines à ce sujet de détails horribles. En retournant des champs à la ville, où le mal croissait tous les jours, Blatiron avait trouvé les rues encombrées de monceaux de cadavres, parmi lesquels quatre personnes vivantes, tombées là de faiblesse, en attendant de devenir bientôt cadavres à leur tour '. Il y avait cinq ou six mille morts par semaine. On n'osait venir que de loin au secours de cette malheureuse ville, et personne n'avait la force d'aller recueillir les secours jetés sur ses côtes. Vincent écrivait, le 9 septembre 1657 : « Une barque de Savone étant allée au port pour porter quelques rafraîchissements, et ayant crié longtemps, personne n'a répondu ; de façon qu'ayant laissé sur la rive les vivres qu'elle apportait, et y étant retournée delà à quelques jours, elle les y a trouvés comme elle les y avait mis 2. »
A l'époque de cette lettre, la peste avait redoublé de fureur. Jésuites, Missionnaires, avaient été obligés de céder leurs maisons aux pestiférés, et ceux-ci s'étaient mis dans une maison prise à loyer 3. Ni les changements