‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 88 sur 122 · Conf. du 6 décembre · texte numérisé non relu

Conf. du 6 décembre

des enfants exposés dans l'étendue de leur haute justice ; et depuis, le feu roi notre très-honoré seigneur et père, voyant combien il était important de conserver la vie de ces malheureux, destitués des secours des personnes mêmes desquelles ils l'ont reçue, leur aurait donné la somme de 3,000 livres, et 1,000 livres aux Sœurs de la Charité qui les servent, à prendre chaque année, par forme de fief et aumône, sur le domaine de Gonesse. Et considérant combien leur conservation était avantageuse, puisque les uns pouvaient devenir soldats et servir dans nos troupes, les autres ouvriers ou habitants des colonies que nous établissons pour le bien du commerce de notre royaume, nous leur aurions donné, par nos lettres patentes du mois de juin 1644, 8,000 livres à prendre par chacun an sur nos cinq grosses fermes. Mais comme notre bonne ville de Paris s'est beaucoup accrue depuis ce temps, et que le nombre des enfants exposés s'est fort augmenté, la dépense que l'on a été obligé de faire depuis quelques années pour leur nourriture s'est trouvée montée à plus de 40,000 livres par chacun an, sans qu'il y ait presque aucun autre fonds pour y subvenir, que les aumônes de plusieurs dames pieuses, les charités desquelles, excitées par le feu sieur Vincent, premier supérieur général de la Mission et instituteur des Filles de la Charité, ont contribué de notables sommes de leurs biens et de leurs soins et peines à la nourriture et éducation de ces enfants. Notre cour de Parlement de Paris aurait estimé nécessaire de convertir l'entretènement et subsistance que les hauts justiciers sont obligés de donner aux enfants exposés dans l'étendue de leur haute justice, en une somme de 15,000 livres annuellement, pour être mise es mains de personnes pieuses, qui charitablement en prennent soin, suivant son arrêt du 3 mai 1667 ; ce que nous aurions confirmé

par arrêt rendu en notre Conseil le 20 novembre 1668. Mais comme l'établissement de cette maison n'a point été spécialement autorisé par nos lettres patentes, quoique nous l'ayons approuvé par les dons que nous y avons faits, étant bien aise de maintenir et confirmer un si bon œuvre, et de l'établir le plus solidement qu'il nous sera possible : à ces causes, déclarons l'hôpital des Enfants- Trouvés l'un des hôpitaux de notre bonne ville de Paris, voulant qu'en cette qualité il puisse agir, contracter, vendre, aliéner, acheter, acquérir, comparoir en jugement et y procéder, recevoir toutes donations et legs universels et particuliers, etc.; confirmons et renouvelons, en tant que besoin est ou serait, les donations faites auxdits enfants par le feu roi et par nous, ensemble toutes autres donations faites déjà. »

L'édit règle ensuite la perception et l'emploi des précédents dons royaux, et des 15,000 livres des hauts justiciers, qu'il décharge du payement des sommes portées par l'arrêt du 13 août 1652 ; il règle aussi la direction de l'hôpital des Enfants-Trouvés. Cette direction est confiée aux directeurs de l'Hôpital-Général, auquel il est uni dès cette époque. Toutefois, un comité d'administration spécial lui est donné parmi les directeurs de l'Hôpital- Général. Il se compose d'abord du premier président et du procureur général du Parlement, et ensuite de quatre directeurs de l'Hôpital-Général et des commissaires nommés auprès des autres maisons pour les visiter. Les fonctions du comité se renouvellent tous les trois ans. Elles s'étendent à tous les besoins de l'hôpital, sauf aux acquisitions et aliénations, qui restent dans le domaine du bureau général. L'hôpital des Enfants-Trouvés a encore son receveur spécial, rendant compte chaqueannée au bureau del'Hôpital-Général, auquel compte les hauts justiciers ont le privilège d'assister. L'édit se termine par une exhortation aux Dames

de continuer aux enfants trouvés leurs charitables soins et de prendre part à l'administration de l'hôpital.

En 1674 et 1675, le roi, ayant réuni au Ghâtelet toutes les justices des seigneurs, ordonna qu'on prît sur son domaine 20,000 livres par an au profit des enfants trouvés. Les seigneurs étaient ainsi entièrement exonérés, et l'œuvre se trouvait définitivement fondée '. Désormais, ces pauvres enfants, si longtemps condamnés à la mort ou à la misère et à la corruption, pouvaient dire avec le Prophète : « Mon père et ma mère m'ont abandonné ; mais, grâce à Vincent de Paul, le Seigneur m'a pris sous sa protection , et m'a donné beaucoup plus que je n'avais perdu 2. »

Les choses durèrent ainsi jusqu'à la Révolution. L'admirable institution de Paris s'étendit à toutes nos provinces, et partout les enfants exposés trouvèrent un berceau, des mères, une famille, préparés par la religion et par une administration chrétienne. Avec les institutions religieuses, la Convention renversa les institutions charitables, et aux hospices d'enfants trouvés elle substitua l'immorale prime offerte aux filles-mères. Mais, après la tourmente, la religion reprit ses droits. Le génie de la charité et le génie de la législation se donnèrent la main à travers deux siècles, et, par son décret de 1811, Napoléon ratifia l'œuvre de Vincent de Paul en rendant obligatoires pour chaque département les tours que la France avait empruntés à l'Italie. « Ingénieuse invention de la charité chrétienne, a dit M. de Lamartine, qui a des mains pour recevoir et qui n'a point d'yeux pour voir, point de bouche pour révéler ! » A un tintement de cloche, une sœur, aussitôt éveillée, prend l'enfant de la Providence, qui trouve tout prêt un sein de nourrice.

i. Abrégé historique de l'état des Enfants-Trouvés, in-4, 16 p., 1753, Paris. Arch. de l'Etat., S. 6160.

2. Pater meus et mater mea dereliquerunt me ; Dominus autem assumpsit me. (Ps. 26, v. 10.)

•ilb SAINT VINCENT DE PAUL.

Puis une femme des champs l'emporte, sans que la charité cesse de veiller sur lui. Il grandit dans la famille qui l'a reçu ; il en partage le travail, le pain, l'instruction ; il s'y établit quelquefois, ou au moins dans le village, et décharge ainsi les villes d'une population dangereuse, pour grossir la population plus saine et plus morale des campagnes.

Mais, après 1830, les tours furent supprimés en plusieurs départements , et aussitôt surgit une grande question, débattue par toutes nos assemblées politiques, et sous tous les régimes que nous avons depuis traversés ; question encore pendante et en litige, du moins hors des rangs des chrétiens. Pour diminuer le nombre des enfants exposés et décharger d'autant les caisses départementales, des économistes, plus sensibles à l'épargne qu'à la compassion et à la moralité, proposèrent de substituer l'exposition de jour et publique à l'exposition nocturne et discrète ; ou plutôt de forcer toute mère coupable à élever publiquement son enfant, en lui offrant un secours. Ils n'avouaient pas ce motif sordide d'économie, ou du moins ils tâchaient de le farder d'une couleur morale, en disant que l'exposition libre et secrète était une prime offerte à l'immoralité ; comme si la pudeur étouffée, le crime affiché, n'étaient pas le plus puissant encouragement au vice ! Ils disaient encore que la population des hospices se grossissait considérablement, par la facilité des tours, d'enfants légitimes dont les parents se déchargeaient sur l'administration publique. Cas infiniment rare cependant, grâce à la nature, et presque impossible dans nos mœurs et notre législation ! C'est pour obvier à cet inconvénient prétendu, que fut adopté le déplacement des enfants, qu'on arrachait, après quelques années, à la famille qui les avait reçus, pour les transporter à une autre extrémité de la France. Double sup-

plice : supplice pour les parents adoptifs, supplice pour les enfants devenus une seconde fois orphelins ! Famille adoptive brisée par la loi, après que la famille naturelle l'avait été par le crime ! Quelques départements chantèrent pourtant victoire, en voyant diminuer par là le nombre des enfants à leur charge. Mais si, par suite de cette mesure, le nombre des enfants était diminué, ce n'est pas qu'ils eusseut été retirés par leurs parents légitimes : c'est qu'ils avaient été retenus gratuitement par leurs parents nourriciers, qui ne pouvaient plus s'en séparer, quelquefois par des personnes charitables ou même par leurs mères naturelles. On reconnut bientôt l'inefficacité et la barbarie de ce système, aujourd'hui généralement abandonné.

Mais reste la question des tours. Un grand argument en leur faveur, c'est que tous les chrétiens les réclament. Or, eux seuls sont de tous points compétents, lorsqu'il s'agit d'une œuvre née sous l'influence chrétienne, d'une œuvre où la question économique est dominée par une question de moralité et de charité.

Le christianisme a toujours ouvert ses bras aux enfants abandonnés, ses asiles aux mères repentantes; nulle part, dans son histoire, nous ne trouvons d'institutions fondées par lui en vue de la fille-mère unie à son enfant : entre eux on a toujours craint la contagion.

ici, la question est multiple : il y a la question de l'enfant, la question de la mère, la question de la société.

Supprimez les tours, et la mère, placée dans l'alternative ou de garder son enfant au prix de son honneur, ou de .-'en débarrasser au prix d'un crime, trop souvent choisira le crime ; et d'ailleurs, si elle le garde, plus souvent encore elle l'élèvera dans les principes auxquels il doit sa naissance. Ainsi, des deux côtés, sa vie est menacée : ici, sa vie physique ; là, sa vie morale. Une des

illusions de l'adversaire des tours est dans ces mots de maternité., de sentiments maternels, si rarement applicables à la mère coupable qu'il confond trop avec la mère légitime.

Et la mère elle-même, que deviendra- t-elle ? La voilà forcée de rejeter la honte et la pudeur, seule épave de sa vertu naufragée. Son enfant, c'est son déshonneur affiché, avec quoi elle ne peut entrer ni dans une famille, ni dans une maison de repentir.

Et qu'y gagne la société ? L'expérience et la statistique s'accordent à démontrer que les enfants trouvés coûtent beaucoup plus cher aux Etats protestants qu'aux Etats catholiques, aux Etats à filles-mères secourues qu'aux Etats à tours et à mères adoptives. De plus, dans le compte de la dépense, il faut faire entrer les frais de prisons et de bagnes, de police et de gendarmes ; car, trop souvent, ces enfants, sans famille et sans éducation chrétienne, ne deviennent que des agents de crimes et de révolutions. C'est qu'à côté et au-dessus de l'intérêt matériel de la société, il y a son intérêt moral, qui exige que la religion couvre d'abord le scandale du manteau de sa charité, puis s'empare des enfants du crime pour leur donner dans son éducation un second baptême qui corrige leur second vice d'origine, pour les soustraire aussi au fatal entraînement de leurs mauvais instincts et de pernicieux exemples. L'éducation par les filles-mères, témoignage public de la dépravation des mœurs, rendrait bientôt cette dépravation contagieuse, en même temps que des fruits du crime elle ferait presque toujours des agents de crime. Si donc il y avait opposition entre l'intérêt moral et l'intérêt matériel de la société, on voit lequel il faudrait sacrifier. Mais ici ils sont d'accord l'un et l'autre pour réclamer le maintien des institutions chrétiennes. Le système des filles-mères remonte à la

Convention et à Robespierre ; celui des tours, ou de l'exposition secrète et libre, au christianisme et à Vincent de Paul : qu'on choisisse !

Hôpital du Nom de Jésus.

Après l'enfance, Vincent de Paul s'occupa de la vieillesse : il prenait ainsi la vie humaine par ses deux extrémités, toutes deux si faibles, si dénuées, si dignes de compassion et de soins.

Au commencement de l'année 1653, un bourgeois de Paris vint trouver Vincent comme le représentant et l'économe de la Providence, et lui dit qu'il se sentait intérieurement poussé à faire quelque chose pour le service de Dieu dans la personne des pauvres, et que, pour obéir à cette inspiration, il mettait à sa disposition une somme de 100,000 livres, du meilleur emploi de laquelle il le laissait juge et maître, ratifiant tout à l'avance et s'interdisant le droit de toute réclamation. Pour lui, il ne demandait qu'une chose, à savoir que son nom fût connu de Dieu seul.

Au rapport de Ghollier *, prêtre de la Mission, qui lui-même l'avait appris de Ducourneau, secrétaire de Vincent, le bourgeois charitable aurait pourtant émis le vœu que cette somme fût appliquée aux pauvres maisons de la Congrégation naissante, et le saint fondateur, toujours désintéressé, se serait préféré les pauvi

Quoi qu'il en soit, Vincent n'hésita pas un moment, et il résolut aussitôt d'employer la somme à l'établissement d'une œuvre durable de charité. Laquelle entreprendre?

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