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A son ordinaire, il réfléchit et consulta Dieu. Son plan arrêté et mûri, il ne voulut, quoique investi de pleins pouvoirs, rien exécuter avant d'en avoir conféré avec le pieux donateur. Il l'alla donc trouver et lui dit : « Nous voyons tous les jours nombre de pauvres artisans, qui, ne pouvant plus, par infirmité ou par vieillesse, gagner leur vie, sont réduits à la mendicité. En cet état, uniquement attentifs aux moyens de vivre, ils négligent ordinairement leur salut. En leur ouvrant un lieu de retraite, on pourrait à la fois soigner leur corps et leur âme ; double charité qui serait infiniment agréable à Dieu. » Ce projet ayant souri au donateur, un contrat fut aussitôt passé, le 29 octobre 1653, à l'effet de régler l'emploi des 100,000 livres dans leur application à l'œuvre des pauvres vieillards. 10,000 livres étaient destinées à acheter une maison, dite du Nom de Jésus, sise au delà du regard de la fontaine du faubourg Saint-Martin, et déjà acquise au même prix par la Mission, le 28 septembre 1647, d'un nommé Bonhomme ; « pour être ladite maison employée à retirer, nourrir et vêtir quarante pauvres de l'un et de l'autre sexe, et leur enseigner les choses nécessaires à salut, leur administrer les saints sacrements, et tâcher par ce moyen de les faire vivre en la crainte de Dieu et en son amour, comme aussi pour les occuper à quelque travail, pour éviter la mendicité et l'oisiveté qui sont la mère de tous les vices. » 20,000 livres devaient solder le bâtiment d'une maison, en cas d'insuffisance de la première; sinon, être consacrées à quelques constructions nouvelles et à l'achat de quelques héritages. 60,000 livres étaient prises au denier 20 par la maison de Saint- Lazare, sous l'obligation de tous ses biens, pour être employées au rachat et amortissement des rentes qu'elle devait à plusieurs particuliers ; et les arrérages annuels de ce fonds, à savoir 3,000 livres, devaient servir à la
nourriture et à l'entretènement des pauvres vieillards à perpétuité. Saint-Lazare demeurait libre de racheter cette rente en six fois, à la condition d'en mettre le capital en achats d'héritages ou en rentes sur particuliers. Le reste des 100,000 livres payait soit la dépense des quarante pauvres pendant une année, à commencer du mois de mars précédent, soit le mobilier de la maison et de la chapelle, soit enfin la réparation des lieux et leur appropriation à l'œuvre.
Vincent en devait avoir la direction pendant sa vie avec deux bourgeois nommés par lui, et remplacés par lui encore, en cas de décès, de l'avis du survivant. Après la mort de Vincent, le supérieur général de la Mission succédait aux mêmes droits. Le conseil de direction et d'administration avait le pouvoir d'admettre et de renvoyer, de punir ceux qui offenseraient Dieu ou violeraient les règlements faits par Vincent et ses successeurs de l'avis des deux bourgeois. Enfin, un prêtre de la Mission devait prendre la direction spirituelle des pauvres : toutes conditions « sans lesquelles, portait l'acte, ledit bourgeois fondateur n'aurait pas fait ladite fondation, comme il l'aurait déclaré plusieurs fois audit sieur Vincent. » Pour plus de sûreté, et parce que la congrégation tout entière était intéressée, soit pour le transfert de la maison du Nom de Jésus au nouvel hôpital, soit pour l'hypothèque mise sur tous ses biens, les prêtres de Saint- Lazare s'engagèrent avec Vincent et signèrent le contrat avec lui.
Ce contrat fut approuvé et homologué par les vicaires généraux du cardinal de Retz, archevêque Paris, le 15 mars 1654, et, en novembre de la même année, le roi délivra ses lettres patentes confirmatives. « La grande quantité de pauvres, y est-il dit, qui se trouvent parmi les bourgeois et artisans de notre bonne ville de Paris,
outre tous ceux qui y affluent de toutes parts, ne pourrait pas subsister, n'étaient les bienfaits qui s'y font journellement, tant en particulier qu'en général, es hôpitaux et ailleurs, et en nouvelles fondations par personnes pieuses et charitables qui n'ont autre but que de faire chose agréable à Dieu, sans vouloir être connues que de lui seul. » En conséquence, le roi déclare le nouvel hospice bien de mainmorte, « comme à Dieu dédié, » l'affranchit, comme l'Hôtel-Dieu, de tous droits sur ses denrées, « à la charge, ajoute le roi, de faire dire par lesdits pauvres, tous les jours de la semaine, YEœaudiat, pour notre prospérité et de nos successeurs rois, conservation et repos de notre Etat !. »
La maison du Nom de Jésus fut accommodée et meublée avec une rapidité extraordinaire, et dès 1653 elle reçut ses quarante hôtes des deux sexes. Vincent les logea en deux corps de bâtiments séparés l'un de l'autre, mais si bien disposés, qu'hommes et femmes pouvaient entendre la même messe et la même lecture de table sans se parler ni se voir. Outre les vieillards, qui s'appelaient les pauvres ouvriers de la famille de Jésus, il y avait aussi, dans le nouvel hospice, de jeunes garçons. Aux uns et aux autres, Vincent donna un de ses prêtres et des sœurs de la Charité pour leur service spirituel et corporel. Lui-même se réserva de venir souvent les instruire, et de les préparer à paraître devant Dieu par la reconnaissance envers sa miséricorde et le sacrifice de leurs derniers jours. Nous avons encore une conférence qu'il leur fit sur la doctrine chrétienne. 11 commença parle chapelet; puis, après leur avoir rappelé que leur
1. Arch de l'Etat., S. 6601 pour les originaux, et M. M. 534 pour les ! copies. D'après un récit du frère Ducourneau, secrétaire de Vincent, le bourgeois inconnu donna encore, quelque temps après, 30,000 livres pour le même objet.
instituteur avait voulu pourvoir à leur âme plus qu'à leurs corps, il leur enseigna à faire le signe de la croix ; interrogea hommes, femmes, enfants sur les principaux mystères ; leur montra combien ils étaient heureux de trouver à vivre là dans ces années de détresse universelle, et leur prêcha le grand devoir du travail, dont ne les exemptait pas la sécurité de leur vie. En effet, dans le règlement, chef-d'œuvre de foi et de sagesse, qu'il leur traça, tout leur temps devait être partagé entre la piété et le travail. 11 fit donc acheter des métiers et des outils pour les occuper selon leur force et leur industrie. Nul, mieux que Vincent de Paul, ne connut la moralité du travail : aussi il le prescrivait toujours dans tous les règlements qu'il faisait pour les associations des pauvres. A l'hospice du Nom de Jésus, tout le monde était astreint au travail, tout le monde travaillait. C'était une image, disent les annales de la maison, de la vie des premiers disciples de Jésus-Christ, un atelier chrétien, une communauté religieuse plutôt qu'un hôpital. C'est pourquoi il n'excita pas parmi les pauvres l'aversion qui s'attache à tous les asiles de ce nom. Les places y étaient briguées longtemps à ravance,et des personnes dignes, ce semble, d'un meilleur sort, se trouvaient heureuses d"y être admises.
L'hospice du Nom de Jésus eut, comme toutes les œuvres de Vincent de Paul, le privilège de la durée. La Révolution elle-même l'a transformé sans le détruire. Il est devenu l'hospice des Incurables, situé aujourd'hui faubourg Saint-Martin *,
Mais il eut surtout le privilège de la fécondité ; car de lui naquit le plus vaste établissement de charité des temps modernes, la merveille en ce genre du règne de Louis XIV, l'Hôpital-Général.
1. L'admirable institution des Petites sœurs des pauvres ne doit-elle pas être regardée comme une renaissance de l'œuvre du Nom de Jésus ? m. 2i.
Hôpital-Général.
À peine les quarante vieillards furent-ils installés au Nom de Jésus, que la bonne renommée de cet établissement se répandit dans tout Paris. Des personnes de piété et de condition, particulièrement les Dames de la Charité, vinrent y faire de nombreuses visites. Elles voulurent tout voir, tout examiner. Par leurs yeux et par les comptes-rendus qu'elles demandèrent, elles pénétrèrent bientôt au fond de cette merveilleuse économie. Quarante vieillards vivant dans l'union la plus parfaite, ne connaissant ni le murmure ni la médisance, obéissant, avec une régularité et une joie religieuses, à la cloche qui les appelait soit au travail, soit surtout à la prière, bénissant Dieu et leurs bienfaiteurs par leurs paroles et quelquefois par leurs larmes : quel spectacle, non-seulement pour la foi, mais pour une sage police ! Car on comparait aussitôt ces pauvres si bien réglés avec cette multitude désordonnée de mendiants qui vaguaient alors dans les rues de Paris. Jamais, en effet, la mendicité n'y avait été si hideuse ni si effrayante ; c'était à la fois une honte et un danger pour la capitale du royaume très-chrétien. Combien on était déchu des premiers âges du christianisme, et même de l'état du peuple juif 1 II n'y avait pas de mendicité en Judée depuis que le Deutéronome (xv, 4) avait dit : « Qu'il n'y ait point de mendiants parmi vous ; » moins encore parmi les premiers chrétiens, à qui saint Paul avait déclaré (II Thess., in, 10) que celui qui ne veut pas travailler n'a pas droit à la nourriture. Le contraste entre l'état des chrétiens et l'impudente mendicité païenne faisait rougir l'apostat Julien : « Il est honteux,
disait-il (lettre à Arsace), que pas un Juif ne mendie. » Pour conserver ce contraste glorieux à notre foi, les premiers empereurs chrétiens portèrent des lois contre la mendicité. Les conciles ont toujours ordonné, depuis celui de Tours, en 570, que chaque commune nourrît ses pauvres. Les papes, notamment depuis le grand organisateur Sixte V, ont travaillé à l'extinction de la mendicité ; et nos rois, sous les yeux et avec l'approbation du clergé, multiplièrent les remèdes pour guérir cette plaie à la fois religieuse et sociale. Mais, en France, du xne au xive siècle, les mendiants s'étaient accrus de manière à éluder les efforts combinés de l'Église et de l'Etat. On ne put, par mesure de police, que leur ouvrir des asiles où ils étaient parqués et surveillés. Bientôt même ils échappèrent à toute surveillance. Organisés en corporation, ils formaient un État dans l'État. En Bretagne, ils avaient leurs états-généraux, qu'ils tenaient dans un lieu appelé le Pré-des-Gueux. En Poitou, au xiv* siècle, ils s'élirent un roi, reconnu bientôt de toute la France, dont le xvne siècle put voir encore le quatrevingt-douzième successeur ! Ils étaient quarante mille à Paris seulement sous les derniers Valois, et jusque sous Louis XIV : c'était le cinquième de la population de cette capitale. Immense armée, qui menaçait non-seulement la fortune, mais la liberté et la vie des citoyens. Car ils s'emparaient par violence des adultes comme des enfants, les vendaient à des recruteurs pour les former au brigandage, et, en attendant, ils les tenaient en charte privée dans des lieux appelés fours, vraies oubliettes de cette féodalité mendiante. Pour eux, distingués en coupeurs de bourse, tireurs de laine ou passe-volants, suivant leur origine ou leur profession, c'était l'épée à la main qu'ils demandaient l'aumône, pour ôter à la charité tout mérite et tout moyen de refus.
Le soir, ils se retiraient dans les cours des miracles, leurs quartiers-généraux, ainsi appelés parce que, là, il se faisait chaque jour, par un changement à vue de costume et de rôle, une ignoble parodie du mot de l'Évangile : « Les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent. » Là, jusqu'au lendemain, plus de blessures, d'infirmités ni d'ulcères. Combien, écrivait Jean Loret dans sa Muze historique,
Combien voyons-nous d'estropiés Des jambes, des bras et des pieds, Qui, sans user d'onguent ni baume, Seraient des plus sains du royaume!
Les pauvres enfants qu'ils avaient ramassés dans les rues ou volés à leurs mères, gardaient seuls leurs membres contournés ou mutilés.
Il y avait à Paris jusqu'à onze cours des miracles : la cour du roi François, la cour Sainte-Catherine, la cour Brisset, la cour Gentien, la cour Jussienne, la cour Saint-Honoré, la cour du Bac, la cour de Reuilly, la cour des Tournelles, la cour Saint Marcel et la cour de la Butte du roi. La principale avait son entrée rue Neuve- Saint-Sauveur, et s*étendait entre le cul-de-sac de l'Étoile et les rues de Damiette et des Forges. Elle consistait en une grande place et un grand cul-de-sac tortueux, boueux et infect, vraie capitale de la mendicité au milieu de la capitale de la civilisation chrétienne ; ou plutôt égout et sentine de Paris et de la France ! Pour y arriver, il fallait parcourir d'abord un labyrinthe de ruelles hideuses, fangeuses et suspectes, puis descendre une longue pente tortueuse et raboteuse. Aiors apparaissaient dix gîtes boue, enfoncés dans le sol, en chacun desquels grouillaient plus de cinquante ménages et s'entassaient pêle-ir.'v> d'innombrables enfants, presque tous naturels ou vol' s.
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•C'étaient donc cinq cents familles et au moins trois mille habitants pour cette seule cour des miracles. Ni huissiers, ni sergents, ni commissaires de police n'y pouvaient pénétrer, car ils n'auraient été accueillis que par des injures et des coups. Aussi c'était le brigandage et la corruption avec pleine impunité, le réservoir de tous les vices, l'école de tous les crimes. Là, voler s'appelait gagner, l'oisiveté et le vol y étant les seuls moyens de subsistance. Chaque soir, le produit du jour était mangé sans souci du lendemain : premier article du code économique de la mendicité. Ni foi, ni loi, quoiqu'on admît un Être suprême. Au bout de la cour, en effet, dans une grande niche, se voyait une image de Dieu le Père, volée, sans doute, en quelque église, où chaque jour on venait faire quelques prières. Mais ce culte n'avait aucune influence sur la conduite de la vie. Pour les hommes, le brigandage ; pour les moins laides des femmes, la prostitution à vil prix : pas d'autre dogme ni d'autre morale. Nation véritablement sans Dieu, sans roi, sans lois, ni divines ni humaines, sans foi, sans mœurs ; ne connaissant ni mariage, ni baptême, ni sacrements, ni culte ; sans rapports avec l'Eglise, l'État et la société que par une guerre incessante : ainsi en ont parlé, outre les historiens de Paris et de saint Vincent de Paul, les gazetiers du temps et les orateurs qui, comme Patru, Le Bossu, Lalemant, Brisacier et Fléchier, firent les éloges funèbres du président Pomponne de Bellièvre et de Mme d'Aiguillon, les principaux promoteurs de l'œuvre de l'Hôpital-Général. « Troupes errantes de mendiants, sans religion et sans discipline, a dit Fléchier *, demandant avec plus d'obstination que d'humilité, volant souvent ce qu'ils ne pouvaient obtenir, attirant les yeux du
i. Oraison tun.de la duchesse d'Aiguillon, 2« partie.
public par des infirmités contrefaites, et venant jusqu'au pied des autels troubler la dévotion des fidèles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs souffrances. » Et Bossuet, avec plus d'énergie encore, a parlé « d'un peuple d'infidèles parmi les fidèles ; baptisés sans savoir leur baptême ; toujours aux églises, sans sacrements ; hommes morts devant la mort même, chassés, bannis, errants, vagabonds, réduits à l'état des bêtes ». »
Contre de tels excès, bien des efforts avaient été essayés, tous inutiles. En 1602, on avait rasé la tête des mendiants pour les reconnaître et veiller sur eux, mais en les tolérant comme un mal, légitime à leur point de vue, nécessaire aux yeux de tous. Cependant, en 1606, un arrêt du Parlement décréta contre eux quelques mesures. Les pauvres admis à l'aumône devaient porter à l'épaule la marque ordinaire du bureau ; à tout le reste, défense était faite de mendier : les uns étaient renvoyés au lieu de leur naissance ; les autres, mendiants de Paris, étaient nourris par la charité publique. Mais un mandement royal du 20 avril 1612, rendu pendant la régence de Marie de Médicis, dut constater la perpétuité du mal. Il admit néanmoins, en principe, l'extinction de la mendicité ; et, en attendant les hôpitaux généraux, il assigna certains lieux où les mendiants seraient enfermés. D'autres arrêts furent rendus en 1626, 1629, 1633, 1635, par le Parlement ou par la cour, sans aboutir davantage. | Richelieu lui-même, vainqueur de ses ennemis, des huguenots et de l'Europe, fut moins puissant contre la mendicité que contre l'aristocratie, contre le roi des gueux que contre les Marillac et les Montmorency. L'ins-
1. Œuvres, tom. XIII, p. 248 ; Abrégé d'un sermon prêché à l'Hôpital- Général.
titution des mendiants finit par être presque reconnue ; c'était comme un des grands corps de l'État : au point qu'en 1653, l'année même où nous sommes parvenus, les mendiants de la cour des miracles figurèrent dans le ballet royal de la nuit, et que Benserade fit des vers élégants pour accompagner leur entrée.
Et toutefois, répétons-le, l'extinction de la mendicité était admise en principe. Dès 1650, une ordonnance portait que les individus mendiants seraient conduits dans les hôpitaux généraux, dont le nom existait avant la chose. Mais, avant 1653 et surtout 1656, de tout ce qui avait été essayé, il ne restait, pour recueillir les mendiants, que la maison de la Pitié, sous la direction de « bons et notables bourgeois ; » et encore, depuis longtemps, cette administration ne fonctionnait que d'une manière imparfaite.
Tel était l'état des choses, lorsque les Dames de l'Assemblée songèrent à Vincent de Paul pour exécuter ce que n'avaient pu les plus puissants ministres, les Parlements ni les rois. Ce qu'il avait fait pour les pauvres du Nom de Jésus, il s'agissait de l'étendre à tous les pauvres de la capitale, et ensuite du royaume. Dieu, se disait-on, agit aussi aisément en grand qu'en petit ; or, Dieu est visiblement avec cet homme ; Dieu donne grâce et bénédiction à toutes ses entreprises ; concevoir, pour lui, c'est achever ; entreprendre, c'est réussir ; en dehors du concours divin, que d'instruments providentiels il a à sa disposition, les prêtres de Saint-Lazare, les Filles de la Charité ! Qu'il mette à la main à l'œuvre, et tout ira par enchantement ; le plus grand embarras sera peut-être de trouver un lieu assez vaste pour loger et pour occuper une si grande multitude de pauvres de tout âge et de tout sexe ; mais il le trouvera, et, au besoin, il le créera.
Ainsi disaient les Dames. Elles se communiquèrent le projet : toutes le trouvèrent réalisable avec Vincent de Paul. Pour s'y affermir, elles retournèrent plusieurs fois au Nom de Jésus ; et, après en avoir étudié davantage l'ordre et l'économie, elles en sortirent de plus en plus convaincues qu'il était nécessaire, possible, facile même d'étendre ce bien à tous les pauvres. Cependant, avant d'en parler à Vincent, elles voulurent sonder celle qui partageait toutes ses pensées et coopérait à toutes ses œuvres, mademoiselle Le Gras. Elles lui demandèrent donc si elle croyait que des femmes pussent s'engager seules dans une pareille entreprise. Au mois d'août 1653, mademoiselle Le Gras leur fit cette réponse : « Si cette œuvre est regardée comme politique, il semble que les hommes la doivent entreprendre ; mais si elle est considérée comme une œuvre de charité, les femmes la peuvent entreprendre en la manière qu'elles ont entrepris les autres grands et pénibles exercices de charité que Dieu a approuvés par la bénédiction qu'il y a donnée. Que ce soient elles seules, il semble que cela ne se peut ni ne se doit. Mais il serait à désirer que quelques hommes de piété, soit de quelque corps de compagnie, ou des particuliers, leur fussent adjoints, tant pour le conseil, que pour agir dans les procédures et actions de justice qu'il conviendra peut-être de faire pour maintenir toutes ces sortes de gens dans leur devoir, à cause de la diversité des esprits, des mœurs et des humeurs. » Mademoiselle Le Gras, du premier coup d'œil, voyait l'œuvre sous son double aspect de police et de charité. Avec raison elle réclamait, au premier point de vue, un concours viril, car de ce côté devaient venir les vraies difficultés de l'entreprise. Néanmoins, les Dames furent déterminées par cette lettre à suivre leur généreuse inspiration. Elles arrêtèrent donc que, dès la première assemblée,
elles en feraient la proposition à Vincent de Paul. Obtenir son consentement, tout désormais était là pour elles : le reste devait aller de soi-même. Aussi, pour le déterminer, elles voulurent lui offrir plus que des plans et des paroles : une d'elles promit 50,000 livres, et une autre 3,000 livres de rente.
L'assemblée se réunit et la proposition fut faite. Une si gigantesque entreprise effraya d'abord Vincent. Cependant il loua la générosité des donatrices et les pensées cbaritables de toutes. « Mais, dit-il, une affaire de cette importance mérite d'être mûrement examinée devant les hommes et surtout devant Dieu. » Et il renvoya les Dames à huitaine. Dans cet intervalle, tous réfléchirent et prièrent. A l'assemblée suivante, les Dames revinrent plus déterminées que jamais. « L'argent ne manque pas, dirent-elles au saint ; depuis huit jours, nous avons vu quantité de personnes de condition, toutes prêtes à entrer pour beaucoup dans une si bonne œuvre. » Puis elles multiplièrent leurs instances, au point que l'affaire fut mise à l'heure même en délibération. Quelques instants après, elle était décidée, sans qu'aucune voix se fût élevée pour la négative ; bien plus, il fut convenu qu'on commencerait sans délai. Jamais le saint ne s'était senti entraîné par un tel torrent ; il s'en effrayait ; mais, tournant ses regards vers Dieu, il y voyait la main de la Providence.
Il ne s'agissait plus que de trouver l'immense terrain nécessaire pour une si prodigieuse quantité de pauvres. Il y avait alors, en dehors et auprès de Paris, un lieu où se fabriquait le salpêtre : d'où son nom de Salpelrière. C'est sur ce terrain que Vincent jeta les yeux, et il en demanda au roi, par l'intermédiaire d'Anne d'Autriche, la maison et tous les enclos; grande et vaste maison, que sa proximité de la rivière rendait d'autant plus propre au