Œuvres, loin. XVI, p. 27i
assemblée si digne, par son élévation, de les entendre ; si capable, par sa cbarité, d'y correspondre ! une assemblée où se trouvaient, avec les dames de la première noblesse, les Lamoignon, les Séguier, les Barillon Morangis, sans compter l'élite du clergé, et à sa tête Vincent de Paul ! Car c'est Vincent de Paul, n'en doutons pas, qui suggéra aux Dames de choisir ce brillant orateur, dont l'impression, depuis 1652, ne s'était jamais effacée de son esprit, et qu'il venait d'admettre, il y avait trois années à peine, dans sa conférence des mardis *.
Voilà donc encore le rôle de Vincent de Paul dans la grande affaire de l'Hôpital-Général ; rôle tout de charité, qui fut contrarié par les voies de contrainte de la puissance publique. A lui en revenait la première idée ; à lui l'honneur d'avoir levé les principales difficultés, d'avoir obtenu de la cour l'emplacement nécessaire, d'avoir fourni les premiers meubles qu'il fit faire par les ouvriers de sa maison, enfin, d'avoir formé cette assemblée de dames, dont le zèle renversa tant d'obstacles et édifia tant de merveilles.
Mais, encore un coup, son premier dessein fut un peu faussé par l'absolutisme de Louis XIV. Son dessein, il nous l'a dit, c'était d'agir avec une charité patiente, d'attirer les pauvres au lieu de les forcer ; et, en attendant que tous fussent gagnés par la douceur d'un asile assuré et d'une vie disciplinée, de les souffrir à Paris, et avec des précautions nécessaires de police, de les entretenir par des aumônes. Aussi, quand l'œuvre commença à fonctionner, il ne paraît y avoir contribué qu'en lui procurant des ressources ; mais il refusa d'y prendre une part directe et personnelle. Dès le mois de mars 1657, il écrivait : « L'on va ôter la mendicité de Paris, et ra-
1. Études sur Bossuet, par M. Ploquel, tom. 1, pp. 405 et suivantes»
masser tous les pauvres eu des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C'est un grand dessein, et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d'autres s'y emploient volontiers. On a déjà dix mille cbemises, et du reste à proportion. Le roi et le parlement l'ont puissamment appuyé, et, sans m'en faire parler, ont destiné les prêtres de notre congrégation et les Filles de la Charité pour le service des pauvres, sous le bon plaisir de Mgr l'archevêque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore résolus de nous engager à ces emplois, pour ne pas assez connaître si le bon Dieu le veut; mais, si nous les entreprenons, ce ne sera d'abord que pour essayer. »
C'était la duchesse d'Aiguillon qui avait travaillé plus que personne à procurer aux Missionnaires la direction spirituelle du nouvel hôpital. Mais Vincent, comme il vient de nous le dire, voulut, avant d'accepter une telle charge, consulter Dieu et ses frères. Il pria donc d'abord ; puis il réunit les prê:res de Saint-Lazare en assemblée délibérante. Suivant son usage, il présenta les raisons pour et contre ; celles-ci l'emportèrent, et il fut résolu qu'on déclinerait l'obligation. En conséquence, le 23 mars 1657, il écrivit à Mauroy, intendant des finances, et à madame d'Aiguillon, pour leur annoncer le résultat de l'assemblée de Saint-Lazare et les prier d'agréer ses excuses. Mais comme c'était un droit, aussi bien qu'une charge, que les lettres patentes du roi attribuaient aux prêtres de Saint-Lazare, ceux-ci durent y renoncer par un acte authentique. Cependant, pour ne pas suspendre le bien spirituel des pauvres et y coopérer indirectement, Vincent de Paul pria Louis Abelly, l'un des meilleurs ecclésiastiques de sa conléi ence, d'accepter la charge de
recteur de l'Hôpital-Général. A ia voix de son père, Abelly se courba sous le fardeau. Pour le mieux porter, il s'adjoignit quelques autres prêtres zélés, dont plusieurs, appartenant comme lui à la conférence des mardis, avaient été formés sous la même discipline; et tous ensemble, outre leurs fonctions ordinaires, firent, dans les diverses maisons de l'hôpital, des Missions qui y répandirent l'esprit d'ordre et de pénitence. Mais les travaux immodérés d'Abelly ayant bientôt épuisé ses forces, il se démit de son emploi entre les mains des vicaires généraux du cardinal de Retz, archevêque de Paris, qui lui substituèrent un docteur de Sorbonne, autre élève de Vincent de Paul.
C'est ainsi que le saint prêtre continuait la direction de l'hôpital par des hommes animés de son esprit, s'il ne pouvait s'en charger ni par lui-même ni par ses Missionnaires. En effet, une telle œuvre était étrangère au but de sa congrégation, vouée exclusivement au salut du pauvre peuple des champs et à l'instruction des ecclésiastiques, but dont les aumôneries d'hôpitaux l'auraient détourné bien vite. S'il accepta la charge d'aumônier de l'hôpital de Marseille, ce fut en faveur de ces pauvres forçats, que sa charité, la première, avait recueillis, et au milieu desquels, du reste, les fonctions spirituelles constituaient une sorte de Mission permanente.
Mais nous avons indiqué un autre motif, secondaire quoique très-réel, de ses refus : son opposition à quelques-unes des idées qui prévalurent dans l'établissement de l'Hôpital-Général. Il nous en reste un curieux témoignage dans une suite de cahiers manuscrits rédigés par le frère Ducourneau, son secrétaire pendant dix-sept ans, en vue, sans doute, de sa Vie et du procès, pressenti déjà, de canonisation. Dans un de ces cahiers, intitulés : Actions et paroles d'humilité,... de simplicité,... de pru-
dence, etc., dites et pratiquées par feu Monsieur de Paul, notre très-honoré père et fondateur; dans le 10e, celui de la charité et miséricorde, frère Ducourneau raconte un petit voyage qu'il fit, en compagnie du saint prêtre, un jour chaud de l'été 1654 ou 1655, pour aller à Villepreux voir le R. P. de Gondi. Ils dînèrent à Saint-Gloud, dans une hôtellerie, à la même table, où Vincent ne manqua pas de servir lui-même le frère, et du meilleur. Après quoi, il dit au secrétaire de prendre plume et papier, et, durant plus de trois heures, — ce qui les fit arriver trèstard à Villepreux, — il lui dicta les raisons pour et contre l'enfermement des pauvres, au moins pendant la guerre, dans l'hôpital alors projeté, et les moyens de les assister spirituellement et corporellement. Pendant tout le chemin, il entretint encore le frère du même objet, et lui fit l'honneur, suivant son humble coutume, de lui demander son avis. Or, ce qui répugnait davantage au charitable prêtre, c'était, d'un côté, l'enfermement par force ; et, de l'autre, la résolution où l'on était alors de n'ouvrir l'hôpital qu'aux pauvres de Paris, et de refouler dans les provinces les pauvres de la campagne. « Que deviendront ces pauvres gens ? disait-il. Faire un hôpital général, y enfermer seulement les pauvres de Paris, et laisser < là ceux des champs, c'est ce que je ne puis goûter. Paris est l'éponge de toute la France, et qui attire la plus grande partie de l'or et de l'argent. Et si ces pauvres gens n'y ont point d'entrée, encore un coup, que devien-' dront-ils ? et particulièrement ces pauvres gens de Chain; pagne et de Picardie, et des autres provinces ruinées pari la guerre ? »
Un voit donc toute la théorie chantable de Vincent: il était partisan de l'extinction de la mendicité, mais à deux conditions : l'une de ne pas user de violence à l'égard des pauvres, si ce n'est par mesure de police ou
de sûreté générale ; l'autre, de pourvoir d'abord à leurs moyens d'existence. Oui, plus que personne, il voulait abolir la mendicité, mortelle au corps, plus mortelle à l'âme du pauvre. Rappelons-nous ce qu'il fit à Mâcon. Du reste, toutes ses œuvres charitables, toutes ses confréries tendaient à ce but ; toutes avaient pour principal objet le secours à domicile, seul remède efficace et chrétien contre la mendicité. Mais il préférait l'aumône manuelle à l'emprisonnement du pauvre, et il la voulait conserver jusqu'à ce qu'on eût disposé les mendiants à une vie disciplinée, et qu'on leur eût procuré partout des secours suffisants. Aussi, fut-ce une peine cruelle pour lui, lorsque, après l'arrêt de 1657, il dut cesser les distributions qu'il faisait faire à la porte de Saint-Lazare. Les pauvres s'en plaignaient à leur père : « Est-ce que Dieu, lui demandaient-ils, n'a pas commandé de faire l'aumône ? — Oui, mes amis, mais il a aussi commandé d'obéir aux magistrats. » Ainsi il échappait à l'objection par une réponse qui ne devait satisfaire ni ses chers pauvres ni son cœur. Il souffrait encore lorsqu'on le rendait responsable de la mesure cruelle qu'il réprouvait. Un jour, à la porte de Saint-Lazare, un pauvre lui dit : « Voulez-vous bien que je vous répète ce qu'on dit de vous ? — Oui, mon ami, dites. — C'est, mon père, qu'on vous injurie dans Paris, parce qu'on croit que c est vous qui avez fait enfermer les pauvres au grand hôpital. — Bien, bien, mon ami, je m'en vais prier Dieu pour eux. » C'est pourquoi nous le verrons plus tard, pendant un hiver rigoureux, interpréter la loi, en suivre l'esprit plutôt que la lettre, et distribuer du pain et du potage à un grand nombre de pauvres familles réduites à une extrême indigence.
Et, toutefois, maintenons notre premier dire : Vincent était opposé en principe à la mendicité : il nous l'a dit
lui-même dans sa lettre de mars 1657, plus haut citée; car il se comprenait, sans doute, dans cette approbation universelle, donnée au dessein de l'Hôpital-Général. Et comment eût-il eu une autre pensée ! Toutes les œuvres de la charité chrétienne sont pour le mendiant comme si elles n'étaient pas, et toutes vont à le faire disparaître : la crèche, l'asile, l'ouvroir, l'atelier de charité, l'hôpital. A tout cela le mendiant préfère l'apprentissage de la mendicité, l'enseignement de tous les vices, la vie d'oisiveté et de débauche. Le mendiant n'est pas le pauvre, il en est l'ennemi. Car l'aumône qui lui est faite, inintelligente et aveugle, est presque toujours un prélèvement fait sur les ressources qui devraient être réservées au vrai pauvre. Le mendiant, qui ordinairement participe déjà au fonds commun de la charité, cherche dans la mendicité, non le soulagement de besoins réels, mais les moyens de vivre dans des habitudes d'oisiveté et d'aventure, dans une crapuleuse abondance. Un bâton et une besace lui sont un capital productif ; s'il a une plaie, c'est une fortune. Heureux les pauvres ! heureux ceux qui souffrent ! il trouve le moyen de faire de ces paroles sacrées une réalité grossière, ou plutôt une abominable parodie ! Une première honte surmontée, plus de charge pour lui ; c'est l'indépendance de la vie sauvage, le salaire sans travail, la jouissance sans fatigue. Il a déserté le devoir, comme le soldat son drapeau. La mendicité est moins la fille que la mère de l'indigence, car elle est héréditaire avec tous ses vices. Le bâton du père se transmet aux enfants comme un sceptre ; pas de dynastie plus durable.
Outre le mauvais emploi, le gaspillage de l'aumône matérielle, pas d'aumône spirituelle pour le mendiant ; elle ne saurait l'atteindre à aucune époque de sa vie, puisque, depuis le berceau, de la crèche jusqu'au lit de l'hôpital,
il déserte tons les postes où la charité chrétienne a si bien su les unir l'une et l'autre. Alors, sans instruction et sans pratiques religieuses, sans Dieu et sans loi, sans école et sans église, il ne reste plus pour lui et ses enfants que la fainéantise et le vagabondage, que la ruse 3t la duplicité, que l'ignorance et le vice.
Funeste au pauvre, la mendicité est dangereuse pour .a société. Elle ôte des bras au travail, consomme à pure perte une partie du capital social. Elle remet au hasard a vie d'un grand nombre d'individus, qui, si le hasard es sert mal, entrent en guerre avec la société et peuplent ses prisons. Plaie et danger social, elle e6t un •eproche soit à l'économie charitable du pays qui n'y sait pas remédier, soit à sa police qui la tolère. La soîiété a donc le droit et le devoir de l'interdire. Mais, évidemment, c'est à la condition qu'elle procurera au pauvre travail et secours. « Pour ôter la mendicité, a lit Bossuet dans sa Politique sacrée, il faut trouver des •emèdes contre l'indigence. » Donc, berceau à l'enfant exposé ou abandonné, hôpital à l'infirme, asile au vieillard ; secours accidentel au valide tombé dans la misère, en attendant qu'il puisse se relever par le travail.
Sans doute, bien des objections à cette théorie. N'est-on pas allé jusqu'à objecter les ordres mendiants, et les saints qui se sont réduits à une mendicité volontaire ? Mais qui ne voit là une exception et non une règle ? une exception pour honorer la pauvreté, non la mendicité ; pour venir à son aide, non pour l'entretenir ?
Sans doute, au premier abord, l'interdiction de la mendicité répugne à la charité chrétienne. 11 semble inhumain d'interdire à celui qui soutire de crier au secours, d'interdire au passant des sacrifices faciles et égers, plus utiles à qui donne qu'à qui reçoit. Puis com-
ment l'interdire ? La pauvreté et la charité conjureront toujours contre la loi, avec la complicité de ses agents eux-mêmes. Enfin, interdire la mendicité, n'est-ce pas proclamer le droit au travail ou le droit au secours ? n'est-ce pas l'engagement pris par la société de nourrir tous les misérables ? n'est-ce pas aller droit à la taxe des pauvres ?
Tout cela serait vrai, si la mendicité était le seul moyen de faire connaître et de secourir la misère dans les libres conditions de la charité chrétienne. Mais il n'en est rien, et la mendicité demeurant toujours mortelle au pauvre lui-même et funeste à l'Etat, il faut y trouver des remèdes qui n'aient de danger ni pour l'un ni pour l'autre, qui réhabilitent l'âme du pauvre au lieu de la dégrader, qui délivrent la société sans lui imposer d'engagements, qui excitent la charité, la provoquent sans l'imposer. Or, qui ne trouve tout cela dans les institutions de saint Vincent de Paul, surtout dans l'organisation du secours à domicile, le plus moral, le plus utile de tous pour le pauvre et pour le riche ? Dès lors, le pauvre n'a plus besoin d'aller au-devant de la charité ; c'est la charité qui va au-devant du pauvre.
Hôpital de Sainte-Reine.
Vincent avait pourvu aux misères ordinaires de tous les âges de la vie humaine ; mais il en est d'exceplionnelles que sa charité ne pouvait oublier.
A Alise, la petite ville, suivant plusieurs, immortalisée par la défaite de la Gaule coalisée et la victoire de César, sont des eaux thermales et un tombeau qui, depuis de