‹ Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 93 sur 122 · HÔPITAL DE SAINTE-REINE · texte numérisé non relu

HÔPITAL DE SAINTE-REINE

humiliez-vous beaucoup à la vue de votre néant, et faites nonne provision de patience : car vous aurez plusieurs persécutions à souffrir, et ceux gui devraient vous appuyer de leur protection, seront les premiers à traverser vos desseins. »

Les députés furent moins effrayés de cette prédiction qu'affermis dans leur dessein par les encouragements de l'homme de Dieu, et ils ne songèrent plus qu'à retourner à Sainte-Reine pour y servir, en la personne des pauvres pèlerins, Celui qui a paru sur la terre comme un voyageur (Jérém., xiv), n'ayant ni domicile ni retraite. A leur départ, ils vinrent prendre congé de Vincent et lui demander sa bénédiction. « Allez, mes enfants, leur dit-il au milieu de mille témoignages de tendresse; mettez toute votre confiance en Notre-Seigneur ; je le prie de tout mon cœur de vous donner sa sainte bénédiction. » Et il y ajouta la sienne.

De retour à Sainte-Heine le 12 mai 1659, ils prirent d'abord l'agrément de l'évêqued'Autun, de qui dépendait Alise, avant d'appartenir au diocèse de Dijon par suite de la nouvelle circonscription départementale ; puisilsse mirent à servir les pauvres et à leur bâtir un hôpital. En attendant que l'hôpital fût construit, ils leur dressèrent des lits dans la grange qui leur avait servi jusqu'à ce jour de retraite, et pourvurent à tous leurs besoins. Alors leur vinrent les contradictions prédites, mais, par cela même, impuissantes à les abattre, car depuis longtemps ils se tenaient fermes contre elles ; et d'ailleurs, par la même bouche, le triomphe ne leur avait-il pas été annoncé comme la lutte ? Sans s'étonner, sans reculer, ils pressèrent donc l'ouvrage, et, dès l'année suivante, l'hôpital fut en état de recevoir les pauvres pèlerins.

Vincent ne se contenta pas d'avoir fait à l'œuvre nouvelle l'aumône de ses conseils et de ses encouragements.

Il lui procura l'appui d'Anne d'Autriche, qui la prit sous sa protection et lui obtint de grands privilèges, avec des lettres patentes du roi vérifiées plus tard au parlement de Dijon. Malgré la difficulté des temps, la gêne de sa maison, il y- contribua de ses aumônes; et quoique ses infirmités le missent dans l'impuissance presque totale de sortir pendant les deux dernières années de sa vie, il fit si bien, par ses charitables requêtes, que l'hôpital de Sainte-Reiue. commencé avec dix mille livres, put bientôt porter sa dépense à cent mille. Dès lors on y reçut tous les ans, outre trois ou quatre cents malades, plus de vingt mille passants. Aux approches de la fête de sainte Reine et de la Trinité, on y vit jusqu'à 1,500 pauvres pèlerins, auxquels on distribuait tous les jours du pain et du potage ; et s'ils étaient exténués par la fatigue du voyage, ils y recevaient pendant neuf jours l'hospitalité. Tous trouvaient-là, pour le corps et pour l'âme, les soins les plus charitables ; car Vincent, à défaut de ses prêtres, étrangers à de telles fonctions, pourvut l'hôpital de bons ecclésiastiques et lui donna des Filles de la Charité. Aussi les guérisons morales n'y étaient pas moins nombreuses que les guérisons physiques.

Comme toutes les œuvres auxquelles Vincent a mis la main, l'hôpital de Sainte-Reine existe encore dans les mêmes conditions qu'il y a deux cents ans. Les baigneurs indigents y sont toujours reçus gratuitement , et aux passants on continue à donner de la soupe, du pain et de la viande. Onyélève même aujourd'hui seize orphelines. Et encore une fois c'est à Vincent, c'est à ses conseils toujours bénis de Dieu, à ses aumônes, à ses sollicitations auprès des personnes puissantes, que cette œuvre doit ses commencements, ses progrès et sa durée. Aussi est-ce à Vincent que Gabriel de Roquette, pyêque d'An-

tun, dans sa lettre à Clément XI du 3 mais 1702, en attribue tout l'honneur *.

Saint-Lazare.

Toutes ces œuvres, Vincent les avait en quelque sorte réunies sous ses yeux et sous sa main dans la maison de Saint-Lazare, afin d'entretenir et d'exercer par là sa charité et d'y former ses disciples. Saint-Lazare, en effet, n'était pas seulement séminaire interne, maison mère de la congrégation, lieu de conférences et de retraites ; c'était encore un hôpital et une prison. Jusqu'à la Révolution française, on continua d'y recevoir, suivant sa destination première, les quelques malades de la ville et des faubourgs qui étaient encore atteints de la lèpre. Un quartier spécial y fut affecté aux prêtres convalescents. On se rappelle les deux ou trois pauvres fous qu'y avait retirés le prieur Adrien Le Bon, et que Vincent, menacé par les religieux de Saint-Victor d'être évincé du prieuré, aurait regrettés plus que le prieuré lui-même : substitué en la place de Le Bon, non-seulement il conserva le soin de ces malheureux, mais, moyennant une pension modique, il reçut un grand nombre d'autres aliénés, qu'il fit servir avec une charité admirable. Enfin il recueillit, avec l'autorisation et le concours du lieutenant de police,

1. « Servus Dei auctor fuit piis hominibus, ut publicum aocipiendis hoc loco miseris valetudinarium extroerelur, in quo nosocomio ejus congregalionis alumnae, multis abhinc annis servientes, corporum sanitatem procurant, dum intenti in animae salutem idonei qui ibi praesto sunt praesbyteri, spirituale remedium, supra caetera muito magis necessarium, 6edulo, sub episcopali autoritate, ministrant. »

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des jeunes gens de condition, vrais enfants de douleur, qui, par leur libertinage incorrigible, étaient la honte et le tourment de leurs familles. Conduits de nuit et avec mystère à Saint- Lazare, et connus de nom et de famille du seul supérieur, ces jeunes débauchés n'étaient vus de personne du dehors, sinon du consentement de leurs parents ; et, au dedans même, ils n'avaient de rapports qu'avec ceux qui étaient préposés à leur service. Des fi ères prenaient soin de leur nourriture et pourvoyaient à tous leurs besoins matériels ; des prêtres se chargeaient de leur âme, et, par de fréquentes visites, par des considérations prises soit de Dieu, soit de leurs familles, soit de leur intérêt personnel, ils tâchaient de les ramener à l'honneur et à la vertu. Ces jeunes gens restaient à Saint-Lazare jusqu'à ce qu'on vît en eux des marques d'une conversion solide et durable. Avant de les rendre à leur liberté et à leurs familles, on leur faisait faire les exercices spirituels, et on les préparait par la confession générale et la sainte communion à mener une vie chrétienne. Tant de charitables efforts étaient souvent couronnés de succès. Pendant que les aliénés recouvraient souvent l'esprit, parmi les jeunes libertins, 1 s uns sortaient de l'école de la pénitence pour reprendre nés études abandonnées ; les autres rentraient dans leurs familles, dont ils faisaient la joie par leur soumission après les avoir affligées par leurs révoltes ; un grand nombre, ayant renoncé à leurs habitudes d'ivrognerie et d'impudicité, de vol et de brigandage, honoraient par une vie sainte les charges publiques, et même se consacraient à Dieu dans des religions austères ou dans le sacerdoce séculier.

Mais, aliénés et jeunes libertins, qu'ils avaient d'abord coûté cher à la charité de Vincent et des siens ! Aux jeunes pensionnaires, le saint prodiguait ses avis et ses

sagps règlements. Il leur rappelait Ja fin pour laquelle Dieu les avait retirés des désordres du monde et appelés dans la solitude. Il les engageait à se soumettre à la volonté et à correspondre aux desseins de sa Providence ; à accepter leurs peines temporelles en compensation des étemelles qu'ils avaient méritées ; à demander patience à Jésus crucifié ; à fuir l'oisiveté, « oreiller sur lequel le diable repose à son aise » ; à obéir à ceux qui étaient préposés à leur conduite comme à leurs anges gardiens ; à avoir, entre autres exercices de piété, une grande dévotion pour les saints pénitents. Du reste, il leur imposait peu de pratiques et une vie peu dure *.

Dans de fréquentes conférences, il soutenait le courage de ceux qu'il appliquait à une œuvre si ingrate et si répugnante. « Elle est d'autant plus méritoire, leur disaitil, que la nature n'y trouve aucune satisfaction, et que c'est un bien qui se fait en secret, et à l'endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Les uns sont malades de corps, et les autres d'esprit; les uns stupidea, et les autres légers ; les uns insensés, et les autres vicieux ; en un mot, tous aliénés d'esprit, ceux-ci par infirmité, ceux-là par malice. Que d'esprit de conduite il faut à nos prêtres pour les diriger ! Que de grâce, de force, de patience à nos pauvres frères pour essuyer tant de peines et souffrir tant de travaux ! » Et il les encourageait par le souvenir de quelques souverains pontifes, condamnés par les empereurs païens à garder les bêtes du cirque. « Les hommes dont vous avez la charge, leur disait-il, ne sont pas des bêtes ; mais ils sont néanmoins en quelque façon pires que les animaux par leurs déportements et leurs débauches. » Il leur proposait par dessus tout l'exemple de Notre-Seigneur, qui a voulu éprouver

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