‹ Saint Vincent de PaulChapitre 100 sur 159 · Cilce plus haut, p · texte numérisé non relu

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garde de les approuver, puisqu'il ne recommande rien tant dans ses conciles et dans ses actes que la fréquente communion, et qu'il ordonne plusieurs fois de grièves peines contre tous les prédicateurs qui détournent les fidèles directement ou indirectement de la fréquente communion... Quanta ce qu'on attribue au livre de la Fréquente Communion de retirer le monde de la fréquente hantise des saints sacrements, je vous répondrai qu'il est véritable que ce livre détourne puissamment tout le monde de la hantise fréquente de la sainte communion et de la sainte confession, quoiqu'il fasse semblant, pour mieux couvrir son jeu, d'être fort éloigné de ce dessein. En effet, ne loue-t-il pas hautement dans sa préface, pagne 36, la piété de ceux qui voudraient différer leur communion jusqu'à la fin de leur vie, comme s'estimant indignes d'approcher du corps de Jésus-Christ ? Et n'assure-t-il pas qu'on satisfait plus à Dieu par cette humilité que par toutes sortes de bonnes œuvres * ? Ne dit-il pas, au contraire, dans le ch. 2 de la 3e partie, que c'est parler indignement du roi du ciel, que de dire qu'il soit honoré par nos communions, et que Jésus-Christ ne peut recevoir que de la honte et de l'outrage par nos fréquentes communions qui se font selon les maximes du Père Molina chartreux, qu'il combat par tout son livre sous l'apparence d'un écrit fait à plaisir ? De plus, ayant prouvé par saint Denis, dans le ch. 4 de la lre partie, que ceux qui communient doivent être entièrement purifiés

1 Voici le texle même d'Arnauld : « Il y a des âmes qui seraient ravies de pouvoir témoigner à Dieu la douleur et le regret qui leur restent de l'avoir offensé, en différant leur communion jusqu'à la fin de leur vie. » — « L'humilité et confusion intérieure qui accompagnent le délai de la communion satisfait plus à Dieu que toutes sones de bonnes œuvres, lorsqu'elles sont séparées de cette confusion qui naît de la séparation du corps de Jésus-Christ. »

L HERESIE r>F,S DKUX CHEFS, ETC. 321

des images qui leur restent de leur vie passée par un amour divin, pur et sans aucun mélange ; qu'ils doivent être unis parfaitement à Dieu seul, entièrement parfaits et entièrement irréprochables, tant s'en faut qu'il ait aucunement adouci ces paroles si hautes et si éloignées de notre faiblesse, que les ayant données toutes crues, il a toujours soutenu dans son livre de la Fréquente Communion, qu'elles contiennent les dispositions qui sont nécessaires pour communier dignement. Gela étant, comment se peut-il faire qu'un homme qui considère ces maximes et ce procédé de M. Arnauld, puisse s'imaginer qu'il souhaite avec vérité que tous les fidèles communient fort souvent ? Il est certain, au contraire, qu'on ne saurait tenir ces maximes pour véritables, qu'en même temps l'on ne se trouve très-éloigné de fréquenter les sacrements '. Et pour moi, je vous avoue franchement que, si je faisais autant d'état du livre de M. Arnauld que vous en faites, non-seulement je renoncerais pour toujours à la messe et à la communion par esprit d'humilité, mais même j'aurais de l'horreur du sacrement, étant véritable qu'il le représente à l'égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que l'Eglise approuve,

i. Plus tard, Bossuet fera écho à ces paroles de saint Vincent de Paul, lorsqu'il se plaindra « de ces nouvelles maximes sur la communion, qui ne font que resserrer les cœurs, troubler les bonnes consciences et aliéner de la communion (Lettre du 6 septembre 1R07) ; » quand il répondra à une religieuse de Jouarre, à propos de confesseurs qui, s'appuyani sur l'autorité des Pères cités par Arnauld, retiraient les meilleures âmes de la communion : « Je remédierai à ce désordre, et je ne permettrai pas qu'on établisse là-dessus de fau et excessives rigueurs Ceux qui ramassent avec tant de soins les sentences rigoureuses des Pères, seraient bien étonnés en voyant celles où ils disent que la multiplicité des péchés, ce qui s'entend des véniels, loin d'être un obstacle à la communion, est une raison pour s'en approcher. » Œuvres, t. XXXIX, p. R7:3.)

comme un piège de Satan et comme un venin qui empoisonne les âmes, et qu'il ne traite rien moins ceux qui en approchent en cet état, que de chiens, de pourceaux et d'antechrists. Et quand on fermerait les yeux à toute autre considération, pour remarquer seulement ce qu'il dit en plusieurs endroits des dispositions admirables sans lesquelles il ne veut pas qu'on communie, se trouverat-il un homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu, qu'il se crût en état de pouvoir communier dignement ? Gela n'appartient qu'à M. Arnauld qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut point qu'un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se vanter par plusieurs fois dans son apologie qu'il dit la messe tous les jours, en quoi son humilité est autant admirable qu'on doit estimer sa charité et la bonne opinion qu'il a de tant de sages directeurs, tant séculiers que réguliers, et de tant de vertueux pénitents qui pratiquent la dévotion, dont les uns et les autres servent de sujet à ses invectives ordinaires ». Au reste, j'estime que c'est une hérésie de dire que ce soit un grand acte de vertu de vouloir différer la communion jusqu'à la mort, puisque l'Église nous commande de communier tous les ans. C'est aussi une hérésie de préférer cette humilité prétendue à toutes sortes de bonnes œuvres, étant visible que pour le moins le martyre est beaucoup plus excellent, comme aussi de dire absolument que Dieu n'est point honoré par nos communions, et qu'il n'en reçoit que de la honte et de l'outrage. »

Une conséquence immédiate de la doctrine d'Arnaulcl, c'était l'abolition de la messe. Vincent de Paul l'aperçut aussitôt et en parla ainsi à son correspondant :

lt Dans loute la correspondance du bon saint Vincent de Paul, ou ne trouverait pas un autre exemple de cette vivacité, de ce mouvement ironique.

l'hérésie des deux chefs, etc. 323

« Comme cet auteur éloigne tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les églises ne demeurent sans messe, pour ce que ayant vu ce que dit le vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer ce saint sacrifice sans quelque légitime empêchement, privent la sainte Trinité de louange et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de rafraîchissement, l'Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et de remède : il ne fait point de scrupule d'appliquer tous ces effets admirables aux mérites d'un prêtre qui se retire de l'autel par esprit de pénitence, comme on voit dans le chapitre 40 de la première partie. Il parle même plus avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui ne voit que ce discours est très-puissant pour persuader à tous les prêtres de négliger de dire la messe, puisqu'on gagne autant sans la dire qu'en la disant, et qu'on peut dire même, selon les maximes de M. Arnauld, qu'on gagne davantage; car comme il relève l'éloignement de la communion beaucoup audessus de la communion, il faut aussi qu'il estime beaucoup plus excellent l'éloignement de la messe que la messe même ? »

L'éloignement de l'autel, pour les prêtres et pour les fidèles, tel était, en effet, le but extrême de la théorie d'Arnauld sur la communion. Voilà encore ce que Vincent entrevit avec une admirable perspicacité : « Et la morale de tout ceci est que ce nouveau réformateur n'éloigne les prêtres et les laïques de l'autel, sinon sous ce beau prétexte de faire pénitence. Mais pour savoir en quoi il met cette grande pénitence qu'il estime si avantageuse aux âmes, il paraît en paroles expresses dans la préface, page 18, que de toutes les rigueurs de l'ancienne péni-

:V2ri S.ATNT VINCENT DE PATTL.

tence, il n'en garde quasi autre chose que la séparation du corps du Fiis de Dieu, qui est la partie la plus importante, selon les Pères, parce qu'elle représente la privation de la béatitude, et la plus aisée, selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible. M. Arnauld pourrait-il montrer plus manifestement que son livre n'a été fait qu'à dessein de ruiner ia messe et la communion, puisqu'il emploie toute l'antiquité pour nous prêcher la pénitence (dont jamais je n'ai vu faire un seul acte à l'auteur de cette doctrine, ni à ceux qui l'assistaient à l'introduire), et qu'après toutes ces fanfares, il se contente qu'on ne communie point? Certes, ceux qui lisent son livre et qui n'y remarquent point ce dessein, sont du nombre de ceux dont parle le prophète :* Oculos habent, et non videbunt ; et je ne comprends pas comment vous, Monsieur, pouvez accuser les adversaires de M. Arnauld de ruiner la pénitence, puisqu'on se plaint au contraire avec raison de ce que cet auteur a fait des efforts extraordinaires pour prouver qu'il était nécessaire de faire de longues et rigoureuses pénitences avant que de communier et de recevoir l'absolution, et qu'en même temps il a déclaré ces paroles expresses (afin que personne n'en prétende cause d'ignorance), qu'il ne réserve autre chose de l'ancienne pénitence que l'éloignement de l'autel. »

Dans le livre d' Arnauld, il est une autre théorie, principe de celle-ci, et à laquelle il a été fait plus d'une fois allusion dans les passages qui précèdent : c'est la théorie de la pénitence, théorie qui ruine la confession, comme la théorie sur l'Eucharistie ruine la communion, ce qui allait à ruiner, dans le dessein des sectaires, les deux sacrements le plus en usage parmi les fidèles. L'admirable bon sens de Vincent de Paul a su démêler encore cela dans le livre d' Arnauld.

Gomme Arnauld iui-même, l'abbé d'Horgny invoquait

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sur ce point l'autorité du plus grand réformateur de la discipline et de la piété catholique, de saint Charles Borro- |mée. « Il est vrai ce que vous dites, lui répond Vincent dans sa seconde lettre, — qui roule entièrement sur ce point et sur l'article de la communion; — il est vrai que saint Charles Borromée a suscité l'esprit de pénitence dans son diocèse, de son temps, et l'observance des canons d'icelle, et que c'est ce qui mutine le monde contre lui, et même de bons religieux, à cause de la nouveauté; mais il n'a pas constitué la pénitence, ou, quoi que ce soit, la satisfaction, à se retirer de la sainte confession et de l'adorable communion, si ce n'est aux cas portés par les canons, que nous tâchons de pratiquer en cas des occasions prochaines, des inimitiés, des péchés publics ; mais il était bien éloigné de ce qu'on dit, qu'il ordonnait des pénitences publiques pour des péchés secrets, et à faire la satisfaction avant l'absolution, comme le livre dont il est question prétend faire;... et jamais l'on ne trouvera qu'il ait établi la pénitence publique, ou l'éloignement de la communion, pour toutes sortes de péchés mortels, ni qu'il ait voulu qu'on mît trois ou quatre mois entre la confession et l'absolution, comme il se pratique très-souvent, et pour des péchés ordinaires, par ces nouveaux réformateurs ; de sorte qu'encore qu'il y puisse avoir de l'excès à donner facilement l'absolution à toutes sortes de pécheurs, qui est ce que saint Charles déplore, il ne faut pas conclure de là que ce grand saint approuvât les extrémités dans lesquelles M. Arnauld s'est jeté, puisqu'elles sont entièrement opposées à- quantité d'ordonnances qu'il a faites. »

Les jansénistes ruinaient de différentes manières le sacrement de pénitence : en exigeant toujours la contrition parfaite comme disposition préalable, de sorte que les péchés n'étaient jamais remis par le sacrement ;

en ce qu'ils n'accordaient au prêtre que le droit de déclarer la sentence rendue au ciel en vertu des actes du pécheur; en ce qu'ils faisaient consister uniquement le pouvoir de lier et de délier dans l'imposition ou la remise de la pénitence, et de la pénitence ancienne ou publique.

Venant aux détails, Vincent de Paul force le livre d'Arnauld à déposer sur tout cela contre lui-même :

« 11 est vrai, Monsieur, — quoi que vous me disiez du livre de la Fréquente Communion, — qu'il a été fait principalement pour renouveler la pénitence ancienne comme nécessaire pour entrer en grâce avec Dieu. Car quoique l'auteur fasse quelquefois semblant de proposer cette pratique ancienne seulement comme plus utile, il est certain néanmoins qu'il la veut pour nécessaire, puisque par tout le livre il la représente comme une des grandes vérités de notre religion, comme la pratique des apôtres et de toute l'Église durant douze siècles, comme une tradition immuable, comme une institution de Jésus-Christ ; et qu'il ne cesse de faire entendre qu'il est obligé de la garder, et d'invectiver continuellement contre ceux qui s'opposent au rétablissement de cette pénitence. D'ailleurs, il enseigne manifestement qu'anciennement il n'y avait point d'autre pénitence pour toutes sortes de péchés mortels que la publique, comme on voit par le 3e chapitre de la deuxième partie, où il prend pour une vérité l'opinion qui porte qu'on ne trouve dans les anciens Pères, et principalement dans Tertullien, que la pénitence publique en laquelle l'Église exerçât la puissance de ses clefs * ; d'où il s'ensuit, par

1. Arnault confondait la pénitence publique des premiers siècles arec la pénitence sacramentelle, l'absolution extérieure donnée alors au pécheur après de longues années d'expiation, avec l'absolution

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une conséquence très-claire, que M. Arnauld a dessein de rétablir la pénitence publique pour toutes sortes de péchés mortels, et que ce n'est pas une calomnie de l'accuser de cela, mais une vérité que l'on tire aisément de son livre, pourvu qu'on le lise sans préoccupation d'esprit. Et vous, Monsieur, vous me dites que cela est faux... » — Ici Vincent excuse son correspondant, parce qu'il n'a pas connu comme lui, dit-il, l'auteur de toutes ces doctrines, etc., — passage ailleurs cité, — et il continue :

« Vous me dites en second lieu qu'il est faux que M. Arnauld ait voulu introduire l'usage de faire la pénitence avant l'absolution pour les gros pécheurs. — Je réponds que M. Arnauld ne veut pas seulement introduire la pénitence avant l'absolution pour les gros pécheurs, mais il en fait une loi générale pour tous ceux qui sont coupables d'un péché mortel, ce qui se voit par ces paroles tirées de la seconde partie, chapitre VIII :

« Qui ne voit combien ce pape * juge nécessaire que le pécheur fasse pénitence de ses péchés, non-seulement avant que de communier, mais même avant que de recevoir l'absolution ?» Et un peu plus bas il ajoute : « Ces paroles ne nous montrent-elles pas clairement que, selon les règles saintes que ce grand pape a données à toute l'Église, après les avoir apprises dans la perpétuelle tradition de la même Église, l'ordre que les prêtres doivent garder dans l'exécution de la puissance que le Seigneur leur a donnée de lier et de délier les âmes, c'est de n'absoudre les pécheurs qu'après les avoir laissés dans les gémissements et dans les larmes, et leur avoir

secrète qui no lui était jamais refusée dès qu'il manifestait de sullisantes dispositions, comme le démontra le P. Petau, dans son savant traité de la Pénitence publique.

1. Saint Grégoire le Grand. — Allusion à un texte traduit infidèlement par Arnauld, et encore plus intidèlement appliqué.

fait accomplir une pénitence proportionnée à la qualité de leurs péchés.

« Il faut être aveugle pour ne pas connaître par ces paroles et par beaucoup d'autres qui suivent, que M. Arnauld croit qu'il est nécessaire de différer l'absolution pour tous les péchés mortels jusqu'à l'accomplissement de la pénitence ; et en effet, n'ai-je pas vu faire pratiquer cela par M. de Saint-Gyran, et ne le fait-on pas encore à l'égard de ceux qui se livrent entièrement à leur conduite ? Cependant cette opinion est une hérésie manifeste.

« Pour ce qui est de l'absolution déclaratoire, vous me dites qu'il n'a point besoin que de son premier livre pour faire voir le contraire, et m'alléguez trois ou quatre autorités pour cela. — Je réponds que ce n'est pas merveille que M. Arnauld parle quelquefois comme les autres catholiques : il ne fait en cela qu'imiter Calvin qui nie trente fois qu'il fasse Dieu auteur du péché, quoiqu'il fasse ailleurs tous ses efforts pour établir cette maxime détestable que tous les catholiques lui attribuent. Tous les novateurs en font de même, et sèment des contradictions dans leurs livres, afin que si on les reprend sur quelque point, ils puissent s'échapper en disant qu'ils ont ailleurs le contraire. — Ici le passage cité sur la duplicité de Saint-Cyran. — Comment est-ce que M. Arnauld peut soutenir sérieusement que l'absolution efface véritablement les péchés, puisqu'il enseigne, comme je viens de montrer, que le prêtre ne doit point donner l'absolution au pécheur qu'après l'accomplissement de la pénitence, et que la raison principale pour laquelle il veut qu'on observe cet ordre est « afin de donner temps au pécheur d'expier ses crimes par une satisfaction salutaire », comme il le prouve amplement dans le chapitre II de la seconde partie ? Un homme judicieux qui veut qu'on expie des péchés par une satisfaction salutaire avant que

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.de recevoir l'absolution, peut-il croire sérieusement que les péchés soient expiés par l'absolution ?

« Vous me dites que pour ce que M. Arnauld dit que l'Église retient dans le cœur le désir que les pécheurs fassent pénitence selon les règles anciennss, et que M. Arnauld dit que la pratique ancienne et nouvelle de l'Église sont toutes deux bonnes, mais que l'ancienne est la meilleure, et qu'elle, étant une bonne mère qui ne respire que le plus grand bien de ses enfants, le désire toujours le meilleur, au moins dans le cœur. — Je réponds qu'il ne faut point confondre la discipline ecclésiastique avec les désordres qui se peuvent rencontrer. Tout le monde blâme ces désordres ; les casuistes ne cessent de s'en plaindre et de les remarquer, afin qu'on les connaisse ; mais c'est un abus de dire que ne point pratiquer la pénitence de M. Arnauld, ce soit un relâchement que l'Église tolère avec regret. Nous n'avons pas grande assurance de la pratique de l'Orient dont vous parlez ; mais nous savons que, par toute l'Europe, on pratique les sacrements de la manière que M. Arnauld condamne, et que le pape et tous les évêques approuvent la coutume de donner l'absolution après la confession, et de ne point faire pénitence publique que pour des péchés publics. N'est-ce pas un aveuglement insupportable, de préférer, en une chose de telle conséquence, les pensées d'un jeune homme qui n'avait aucune expérience dans la conduite des âmes lorsqu'il a écrit, à la pratique universelle de toute la chrétienté ? »

Il est curieux d'entendre une femme du monde parler de toutes ces questions de la grâce, de la pénitence, de la communion, absolument comme Vincent de Paul. Quelques années après, en décembre 1655, à propos de la retraite à Port-Royal de cette marquise de Sablé qui avait donné lieu à l'ouvrage d 'Arnauld, la comtesse IL 19

de Choisy écrivait, avec beaucoup de sens et d'esprit, à la comtesse de Maure :

« A l'exemple de l'amiral de Chastillon, je ne me décourage pas dans la mauvaise fortune. J'ai senti avec douleur la légèreté de madame la marquise (de Sablé), qui, persuadée par les jansénistes, m'a ôté l'amitié que les carmélites m'avaient procurée auprès d'elle. Je vous prie, Madame, de lui dire de ma part que je lui conseille en amie de ne s'engager pas à dire qu'elle ne m'aime plus, parce que je suis assurée que, dans dix jours que suis obligée d'aller loger à Luxembourg iJ je la ferai tourner casaque en ma faveur. Entrons en matière. Elle trouve donc mauvais que j'aie prononcé une sentence de rigueur contre M. Arnauld. "Qu'elle quitte sa passion comme je fais la mienne, et voyons s'il est juste qu'un particulier, sans ordre du roi, sans bref du pape, sans caractère d'évêque ni de curé, se mêle d'écrire incessamment pour réformer la religion, et exciter par ce procédé-là des embarras dans les esprits qui ne font autre effet que de faire des libertins ou des impies. J'en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tous moments: Eh! qu'importe-t-ii comme Ton fait, puisque, si nous avons la grâce, nous serons sauvés, et, si nous ne l'avons pas, nous serons perdus ? Et puis ils concluent par dire : Tout cela sont fariboles... Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules ; présentement ils sont gaillards et ne songent plus à se confesser, disant : Ce qui est écrit

1 . Le mari de Mm« de Choisy était chancelier du duc d'Orléans, qui était alors à Blois, mais dont les affaires se faisaient au Luxembourg.

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est écrit. Voilà ce que les jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. Pour les véritables chrétiens, il n'était pas besoin qu'ils écrivissent tant pour les instruire, chacun sachant fort bien ce qu'il faut faire pour vivre selon la loi. Que MM. les jansénistes, au lieu de remuer des questions délicates, et qu'il ne faut point communiquer au peuple, prêchent par leur exemple, j'aurai pour eux un respect tout extraordinaire, les considérant comme des gens de bien dont la vie est admirable, qui ont de l'esprit comme des anges, et que j'honorerais parfaitement, s'ils n'avaient point la vanité de vouloir introduire des nouveautés dans l'Église *. »

Le bon sens et l'expérience en avaient autant appris à la mondaine sur les funestes effets du jansénisme parmi ceux de sa classe et de son commerce, qu'à Vincent de Paul parmi les communautés religieuses et les populations.

Attaqué de toutes parts, en public et en particulier, Arnauld voulut s'expliquer ; mais il s'embarrassa dan» de nouvelles erreurs, sans réussir à se démêler des premières. C'est ce que nous apprend encore Vincent dans un passage de sa première lettre à l'abbé d'Horgny, où nous voyons de plus que les docteurs les plus zélés et les plus pnrs se réunissaient, pour traiter de ces matières, à Saint-Lazare, devenu ainsi, grâce au saint prêtre, la Sorbonne, ou une succursale de la Sorbonne orthodoxe :

« Dès que M. Arnauld, qui a donné son nom à ce livre*, vit l'opposition qu'il rencontra de plusieurs côtés sur

1. Manuscrits de Conrart. in-fol., t. XI, p. 279, Bibl. de l'Arsenal, — Nous nous arrêtons prudemment devant un trait qui ne serait pas à l'honneur du rigorisme de d'Andilly.

2. Expression très-exacte, d'après ce que nous avons dit de la participation de Saint-Cyran et des Port Royalistes au livre de La

le sujet de la pénitence publique, et sur celle qu'il voulait introduire avant la communion, il s'expliqua à l'égard de cela, de l'absolution simplement déclaratoire ; mais, quoi qu'il en soit, il y resta encore des erreurs, à ce que nous dit dernièrement M. Legrand, maître de Navarre, qui est un des plus savants du siècle, comme aussi M. le pénitencier (Bail), MM. Cornet et Coqueret, qui étaient assemblés céans pour ces sortes d'affaires, et que cette déclaration est captieuse, et contient quantité de choses qui ne valent guère mieux que ce qu'il a dit dans le premier livre. Ce qu'il dit que l'Église, ayant au commencement pratiqué la pénitence publique avant l'absolution, avait toujours affection de rétablir cet usage, et qu'autrement elle ne serait pas la colonne de vérité, toujours semblable à elle-même, mais une synagogue d'erreurs : cela, Monsieur, ne porte-t-il pas à faux ? L'Église, qui ne change jamais quant aux choses de la foi, ne le peut-elle pas faire à l'égard de la discipline ? et Dieu, qui est immuable en lui-même, n'a-t-il pas changé ses conduites à l'égard des hommes ? Notre-Seigneur son Fils n'a-t-il pas changé quelquefois les siennes, et les apôtres les leurs ? A quel propos cet homme dit-il donc que l'Eglise serait en erreur, si elle ne retenait l'affection de rétablir ces sortes de pénitences qu'elle pratiquait au passé ? Gela est-il orthodoxe? »

Suspendu longtemps à Rome pour les raisons que nous avons dites, le jugement sur le livre d'Arnauld fut repris après la mort des prélats approbateurs. Quand Arnauld en fut informé par l'abbé du Vaucel, agent à Rome du parti janséniste, il lui écrivit, le 29 novembre 1685 :

Fréquente Communion. A qui appartenait-il en tin de compte? Nul ne le pourrait dire. C'était l'œuvre de la ! Tappelle ailleurs le Livre de Jansénius

le pourrait dire. C'était l'œuvre de la secte ; et c'est pourquoi Vincent

l'augdstinds, ktc. 333

« Ils se feront plus de mal qu'à moi. » Rome passa outre. Projetée sous Innocent XI, la sentence ne fut portée qu'en 1690, sous Alexandre VIII, qui condamna trente et une propositions, parmi lesquelles s'en trouvaient au moins cinq extraites du livre d'Arnauld, deux en particulier qui sont le résumé et l'expression exacte des principes blâmés tout à l'heure par Vincent comme hétérodoxes sur la pénitence et sur la communion. On peut dire, en effet, de ces deux propositions, ce que Bossuet dira plus tard des cinq propositions extraites de Y Augustinus : « Elles sont l'âme du livre, le livre même. »

L' Augustinus . — Exposition Ihéologique.

Vincent de Paul était donc entré dans la lutte avec autant d'intelligence que de résolution. Mais, si le livre de la Fréquente Communion avait été le manifeste du parti et sa déclaration de guerre, Y Augustinus était sa place forte, et c'était autour de ce gros in-folio que devait avoir lieu la grande mêlée.

Le ler juillet 1649, Nicolas Cornet, docteur de Navarre et maître de Bossuet, syndic de la Faculté de théologie, dénonça cinq propositions, qu'il regardait comme le résumé de toutes les doctrines de Y Augustinus .

Mais, avant d'entrer dans le débat, il est nécessaire d'exposer le système de ce livre.

Jansénius enseigne que la volonté, par suite de la faute Originelle, avait perdu le libre arbitre, c'est-à-dire le pouvoir de faire ou de ne pas faire. La délectation est désormais le seul mobile auquel elle obéisse. Or, il y a deux délectations, l'une terrestre qui nous entraîne au mal, lautre céleste qui nous porte au bien, toutes deux

en état de lutte continuelle dans notre âme, qui suit toujours et nécessairement l'impulsion de la plus puissante, selon le mot de saint Augustin si souvent invoqué par les jansénistes : Secundum id operernur necesse est, quod amplius nos delectat. Cette nécessité n'est cependant pas absolue, mais relative : c'est-à-dire qu'actuellement, dans tel acte donné, pendant que domine une délectation, la volonté ne saurait changer de détermination ; mais dans d'autres circonstances, si les rôles des délectations étaient intervertis, la volonté pourrait se mouvoir en sens contraire.

Dans ce système, l'âme est une balance dont les délectations sont les poids, et la volonté se trouve entraînée mécaniquement et fatalement au bien ou au mal ; car ce n'est pas ici la volonté qui commande à la délectation, comme dans le système catholique, mais la délectation qui commande à la volonté. Les deux délectations luttent entre elles : l'assentiment de la volonté est nécessairement l'enjeu du combat et le prix de la victoire.

C'est du principe de la délectation supérieure et toujours victorieuse que découlent, par voie de rigoureuse conséquence, les cinq fameuses propositions :

1. Quelques préceptes sont impossibles aux justes, malgré les efforts de leur volonté, avec les forces dont ils disposent présentement ; de plus, ils n'ont pas la grâce qui les leur rendrait possibles. — 2. Dans l'état de nature tombée on ne résiste jamais à la grâce intérieure. — 3. Pour mériter et démériter dans l'état de nature tombée, la liberté de nécessité n'est pas indispensable; il suffit de la liberté de coaction. — 4. Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce intérieure prévenante pour tous les actes, même pour le commencement de la foi ; ils étaient hérétiques en ce qu'ils croyaient que la volonté pouvait résister ou obéir. — 5. C'est être

l'augustinus, etc. 335

semi-pélagien que de dire que le Christ est mort et a versé son sang pour tous les hommes.

Telles sont les propositions qui non-seulement se lisent dans YAugustinus, mais encore, suivant le mot de Bossuet, sont tout le livre lui-même.

A ce système opposons la croyance catholique.

L'homme a été créé dans un état surnaturel, c'est-àdire qu'il a été destiné à une participation de Dieu tel qu'il est en lui-même, à une union avec l'essence divine sans milieu et sans voiles. Or, pour atteindre cette destinée qui dépasse l'exigence et les forces de toute nature créée et même possible, l'homme innocent lui-même avait besoin d'un secours surnaturel. Seulement, alors qu'il possédait encore les admirables privilèges d'intelligence et de volonté que lui avait conférés son Créateur, que l'harmonie existait dans son être, et que de plus les facultés les plus nobles dominaient les facultés infimes, la grâce de Dieu n'était pas efficace par elle-même, et la liberté humaine en disposait à son gré. L'homme tombe, l'harmonie est détruite entre ses facultés, et la concupiscence mauvaise s'établit en son cœur dominante et tyrannique. Il perd ses privilèges surnaturels, mais il n'est pas entièrement dépouillé des forces de sa nature. Son intelligence, quoique obscurcie, n'est pas absolument incapable d'arriver au vrai ; sa volonté, quoique blessée et infirme, n'est pas privée de toute activité, et le mal n'est pas nécessairement le produit de ses actes.

Dieu veut, dans sa miséricorde, rendre à l'humanité ses droits perdus. L'homme alors abesoin non-seulement du secours surnaturel qui lui était nécessaire dans l'état d'innocence, mais d'une grâce médicinale qui guérisse, fortifie et tourne au bien ses facultés malades, affaiblies et inclinées au mal. Suivant la croyance commune, cette gi àce est donnée dans des proportions réellement suffi-

santés à tous les hommes, justes et pécheurs, pécheurs endurcis, croyants et infidèles, car c'est pour tous que le Christ est mort. Tous cependant n'arrivent pas à leur destinée surnaturelle. Est-ce insuffisance de la grâce ou disposition mauvaise et résistance de la volonté ? Y at— il distinction essentielle entre les grâces accordées aux hommes ?

D'un autre côté, Dieu ne saurait, dans son dessein positif de conduire une partie au moins de l'humanité à sa destinée surnaturelle, être contrarié par la volonté humaine. En donnant à l'homme la liberté, il n'a pas prétendu abdiquer l'empire du monde spirituel pour se mettre à sa disposition et à ses ordres. Il pourra toujours sauver qui il veut, arracher qui bon lui semble, suivant l'expression de la théologie catholique, à la masse de 'perdition dans laquelle il aurait pu, sans injustice, après le péché du premier homme, laisser l'humanité tout entière. Il exercera donc sur la volonté humaine une action puissante et souveraine, une action suivie d'un effet infaillible. Et cet effet pourtant, infaillible résultat de l'action de la grâce, sera nécessairement conforme à la nature de la cause seconde qui le produit. Cette cause est libre ; l'effet sera libre aussi. 11 sera donc à la fois infaillible du côté de l'action divine à laquelle rien ne résiste, libre du côté de la volonté humaine agissant sous l'action de la grâce. En un mot, Dieu veut que l'acte ait lieu, et ait lieu librement, parce que sa volonté toute-puissante non-seulement réalise ce qu'elle veut, mais de la manière qu'elle le veut.

De là la célèbre distinction entre la grâce efficace et la grâce suffisante. Suivant les définitions catholiques, la grâce suffisante confère à la volonté un véritable pouvoir de résister à la concupiscence et d'opérer le bien surnaturel, quoique avec elle seule la volonté n'agisse jamais ;

LADGUSTINUS, ETC. 337

la grâce efficace, au contraire, est toujours suivie de son effet, bien que la volonté ait toujours le pouvoir, même relatif, de lui résister.

Or, voici le problème : Comment concilier avec la nécessité de la grâce l'existence de la liberté? Comment la liberté demeure-t-elle tout entière sous l'action infaillible et toute-puissante de la grâce efficace? Est-elle vraiment suffisante, cette grâce qui jamais ne se traduit en acte? Et lorsque Dieu la confère seule à l'homme, lui prouvet-il suffisamment le désir et la volonté qu'il a de le conduire à sa fin surnaturelle ?

Quelles que soient les solutions du problème, voici les principes qui devront être nécessairement respectés : du côté de l'homme, destinée surnaturelle, péché originel, nécessité d'une grâce surnaturelle et médicinale, volonté libre et responsable ; du côté de Dieu, domaine souverain et absolu sur toutes les créatures, qui ne saurait s'arrêter aux confins de la création intelligente et libre, volonté réelle et efficace de sauver tous les hommes par la connaissance de son Fils et l'application des mérites de la rédemption, sans qu'on puisse jamais accuser sa justice, sa sagesse ni sa bonté.

Disons-le tout de suite, une conciliation absolument satisfaisante entre les deux extrêmes du problème est impossible à la raison humaine. Comment résoudre une équation dont tous les termes nous sont inconnus? Qu'estce que le surnaturel? Dans quel état la faute primitive a-telle laissé la volonté de l'homme ? En quoi consiste l'action de Dieu sur sa créature ? Quels sont les droits de sa justice, les exigences de sa bonté et de son amour ? Qu'est-ce que les attributs divins? Nous croyons les comprendre en les comparant aux facultés analogues de notre âme ; mais y a-t-il la moindre proportion entre le fini et i'iûfini 1 Gomment coûctovoif iu «La Dieu et son sou-

verain domaine sur l'homme, comment les concilier avec le libre arbitre, lorsqu'on songe à ce principe incontestable, qu'aucune raison prise de la créature ne saurait déterminer le Créateur? Il n'y a pas là cette réciprocité de droits et d'obligations qui forme l'essence de toutes les relations humaines. Enfin, l'action de l'homme est renfermée dans le temps et morcelée par les divisions successives de la vie ; l'action de Dieu est éternelle et indivisible : comprendrons - nous jamais les rapports d'actes temporels et successifs avec une action éternelle et simultanée ?

La raison humaine a essayé bien des fois, cependant, de les fixer, et d'établir conciliation entre les deux termes extrêmes. De son côté, la théologie catholique a imaginé plusieurs systèmes pour expliquer la distinction de la grâce efficace et de la grâce suffisante, qui semble renfermer le mot de l'énigme.

Si nombreux et si variés que soient ces systèmes, ils peuvent être tous ramenés à deux, dont l'un tire l'efficacité et la suffisance delà grâce de la nature intrinsèque de la grâce elle-même ; l'autre, de l'assentiment ou du dissentiment de la volonté humaine. Suivant les uns, il est de l'essence de la grâce efficace qu'avec elle la volonté fasse le bien, quoique en même temps elle puisse ne le pas faire; et de l'essence de la grâce suffisante qu'avec elle la volonté n'agisse jamais, bien qu'elle puisse toujours agir. De sorte que la grâce efficace tombe sur l'acte lui-même, non sur le pouvoir, qu'elle suppose complet, tandis que la grâce suffisante affecte seulement le pouvoir, sans rapport avec l'acte. Dans ce système, la grâee efficace est dite promotion ou prédétermination physique, parce que, antérieurement à tout assentiment de la volonté, elle la pousse, la détermine et l'applique à l'acte ; et les théologiens qui le suivent s'appellent Tho-

L AUOUSTINUS, ETC. 339

mistes, parce qu'ils prétendent que leur doctrine est la doctrine même de saint Thomas.

Suivant d'autres théologiens, l'efficacité ou la suffisance de la grâce ne vient pas de la nature intrinsèque de la grâce elle-même, mais de la volonté qui, à son gré, lui donne ou lui refuse son assentiment : non en ce sens pourtant que la volonté puisse ajouter une vertu quelconque à la grâce par son consentement, ni rien lui ravir par sa résistance, mais en ce sens seulement que la grâce n'obtient son effet qu'autant que la volonté obéit à son impulsion, et n'en est privée qu'autant que la volonté lui résiste et lui apporte obstacle.

Or, voici comment, dans ce système, le souverain domaine de Dieu, et sa volonté spéciale de sauver les prédestinés, se concilient avec le libre arbitre. Dieu, par son intelligence, prévoit toutes les choses possibles. Mais, par la science moyenne ou la science des futurs conditionnels, qui tient le milieu entre la science des objets purement possibles, et celle des objets réellement existants ou devant avoir une existence réelle, il prévoit ce qui arrivera en conséquence de telle condition, et même ce qui serait arrivé, si telle ou telle condition avait été posée. Veut-il convertir un pécheur ou maintenir un juste dans la voie du bien, il cherche dans les trésors innombrables de ses grâces celles qu'il prévoit, par la science moyenne, devoir incliner leur volonté ou les faire persévérer dans la vertu. N'a-t-il pas pour eux cette prédilection spéciale et positive, il se contente de leur envoyer des grâces ordinaires, sans songer à établir entre le secours concédé et les circonstances où ils se trouvent cette harmonie nécessaire à l'accomplissement du précepte. Les premières grâces sont efficaces, les secondes seulement suffisantes.

Tel est le système de Molina, auquel on ne peut refu-

ser, quelque jugement qu'on en porte du reste, d'être un admirable effort de la raison humaine pour expliquer l'accord de la grâce et de la liberté, accord, ici, assez facile à comprendre.

Il ne reste que la difficulté, immense encore, il est vrai, qui résulte de la prescience divine, de la nécessité de la grâce et de l'inégalité de sa distribution. De plus, dans le système moliniste, la part est faite assez large à la liberté humaine. Le système thomiste, au contraire, accorde davantage à la grâce, respecte mieux le souverain domaine de Dieu sur la créature intelligente, mais rend plus difficile à concevoir la permanence de la liberté sous l'action divine.

ni

Les cinq propositions. — Recours à Rome. — Résolution et intelligence de Vincent dans la lutte.

Les cinq propositions dénoncées par N. Cornet f uren t adoptées par l'assemblée de Sorbonne. On décida à la pluralité des voix qu'elles seraient examinées, et on nomma les commissaires qui en devaient faire le rapport. Mais, pendant cet examen , le docteur Saint-Amour ameuta soixante de ses collègues, qui en appelèrent au parlement comme d'abus. Les docteurs orthodoxes , voyant une cause de cette nature portée à un tribunal laïque, songèrent dès lors à la déférer au Saint-Siège. Ils crurent néanmoins convenable que le corps épiscopal, plutôt qu'une simple université, demandât un jugement au pape. On était à la veille d'une assemblée générale du clergé. Les évêques réunis en 1650 avaient à choisir entre deux partis : ou juger en première instance, suivant le droit, au moins singulier, que s'arrogeait l'Église gai-

licane, ou soumettre l'affaire au souverain pontife. Un jugement en règle par l'assemblée était moralement impossible, parce que les débats auraient absorbé et dépassé de beaucoup le temps de ses réunions. Restait donc le recours au pape ; et, en effet, les évêques résolurent de lui en écrire d'un commun accord. Mais, craignant avec raison que le parlement, accoutumé à se mêler de tout, et déjà saisi de l'affaire des cinq propositions, n'empêchât le recours à Rome, s'ils en délibéraient entre eux dans des séances réglées ; craignant encore ces divisions qu'on parvient si aisément à semer dans les assemblées, ils prirent le parti de signer, chacun en particulier, une lettre commune qui fut rédigée par Habert, évêque de Vabres. Voici cette lettre :

« Très-saint Père,

« La foi de Pierre, laquelle ne peut jamais manquer, demande avec grande raison que, suivant la conduite reçue et autorisée dans l'Église, l'on rapporte les causes majeures au Saint-Siège apostolique. Pour obéir à une loi si équitable, nous avons estimé qu'il était nécessaire d'écrire à Votre Sainteté touchant une affaire très-importante qui regarde la religion. Il y a dix ans que nous voyons avec grande douleur la France agitée de troubles très-violents, à cause du livre posthume de M. Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres, et de la doctrine qui y est contenue. Ces mouvements devaient être apaisés tant par l'autorité du concile de Trente que par celle de la bulle d'Urbain VIII, d'heureuse mémoire, par laquelle il a prononcé contre les dogmes de Jansénius, et a confirmé les décrets de Pie V et de Grégoire XIII contre Bains. Votre Sainteté a établi par un nouveau décret la vérité et, la force de cette bulle ; mais parce que chaque. p*0|

tion en particulier n'a pas été notée d'une censure spéciale, quelques-uns ont cru qu'il y avait encore lieu à leurs chicanes et à leurs fuites. Nous espérons que tous les moyens leur en seront ôtés, s'il plaît à Votre Sainteté, comme nous l'en supplions très-humblement, de définir clairement et distinctement quel sentiment il faut avoir en cette matière. C'est pourquoi nous la conjurons de vouloir faire l'examen et porter un jugement clair et certain de chacune des propositions qui suivent, sur lesquelles la dispute est plus dangereuse et la contestation plus échauffée. » Suivent les cinq propositions, et la lettre continue : « Votre Sainteté a depuis peu éprouvé combien l'autorité du Saint-Siège apostolique a eu de pouvoir pour abattre l'erreur du double chef de l'Église. La tempête a été aussitôt apaisée : la mer et les vents ont obéi à la voix et au commandement de Jésus-Christ. Ce qui fait que nous vous supplions, très-saint Père, de prononcer sur le sens de ces propositions un jugement clair et décisif, auquel M. Jansénius, proche de sa mort, a soumis son ouvrage ; de dissiper toute obscurité, de rassurer les esprits chancelants, d'empêcher les divisions, et de redonner à l'Église sa tranquillité et son éclat. Pendant que nous jouissons de cette espérance, nous portons nos souhaits et nos vœux à Dieu, afin que ce roi immortel des siècles comble Votre Sainteté de longues et heureuses années, et, après un siècle de vie, d'une très-heureuse éternité. »

Cette lettre fut concertée à Saint-Lazare même, et sous les yeux de Vincent de Paul. Les principaux évêques de l'assemblée la signèrent aussitôt, chacun séparément, et on en envoya des copies dans les provinces pour les soumettre à la signature desautres prélats du royaume ; plusieurs furent même adressées dans Paris aux communautés religieuses ; on voulait obtenir comme un concert

de toute l'Église de France, pour que le souverain pontife, pressé de toutes parts, ne différât pas son jugement.

C'est ici que Vincent de Paul signala son zèle. Depuis plusieurs années, il était engagé plus que personne dans la défense de la foi orthodoxe contre l'erreur janséniste. Il écrivait à l'abbé d'Horgny les quatre raisons suivantes de son opposition au jansénisme :

<i La première est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans lequel chacun s'est déclaré contre : la reine, M. le cardinal (Mazarin), M. le chancelier (Séguier) et M. le pénitencier (Bail) ; jugez de là si j'ai pu demeurer neutre. Le succès a fait voir qu'il était expédient d'en user de la sorte.

«c La seconde raison est celle de la connaissance que j'ai des desseins de l'auteur de ces opinions nouvelles... a — Passage sur Saint-Cyran déjà cité.

« La troisième a été que j'ai vu que trois ou quatre papes avaient condamné les opinions de Baïus, que Jansénius soutient, comme avait fait aussi la Sorbonne en l'année 1560, et que la plus saine partie de la même Faculté, qui sont tous les anciens, se déclarent contre ces opinions nouvelles, et que notre saint Père a condamné celle des deux chefs qu'on voulait établir avec mauvais dessein.

« Et la quatrième, que je mets ici la dernière outre plusieurs autres, est ce que dit Gélestin pape, Epist. 2 ad Episcopos Galliœ, contre quelques prêtres qui avançaient quelques erreurs contre la grâce, et lesquels ces évêques avaient condamnés. Ce bon pape, après les avoir loués de s'être opposés à la doctrine de ces prêtres, dit ces mêmes paroles : Timeu ne connivere sit hoc tacere; tirneone Mi magis loquantur qui permittunt Mis taliter loqui ; in talibus causis non caret suspiciûne taciturni-

tas ; quia occurreret veritas, si falsitas displiceret ; mérite- namque causa nos respïcit, si silentio faveamus errori. Que si Ton me dit que cela est vrai à l'égard des évêques, et non pas à celui d'un particulier, je réponds que vraisemblablement cela s'entend non-seulement des évêques, mais aussi de ceux qui voient le mal, et qui, en tant qu'en eux est, ne l'empêchent pas. »

Outre ces raisons générales, applicables à toute hérésie, Vincent en avait d'autres particulières, prises de la doctrine de Jansénius. Entrant donc dans le détail de cette doctrine, et répondant aux objections de son correspondant, qui, par une complaisance secrète, n'aurait pas voulu voir la Compagnie s'engager dans cette affaire, il dit plus loin :

« Quant à Jansénius, il le faut considérer, ou comme soutenant les opinions de Baïus tant de fois condamnées parles papes et par la Sorbonne, comme j'ai dit, ou comme contenant d'autres doctrines qu'il traite là-dedans. Quant au premier, n'avons-nous pas obligation de nous tenir à la censure que les papes et ce docte corps ont faite de ces opinions-là, et de nous déclarer contre ? Quant au reste du livre, le pape défendant de le lire, le conseil des choses ecclésiastiques n'a-t-il pas dû conseiller à la reine de tenir la main à ce que le pape Urbain Villa ordonné, exécuter et faire profession ouverte de se déclarer contre lev opinions de Baïus censurées, et ces sortes de nouvelles opinions de ce docteur, qui soutient hardiment celbs que l'Église n'a pas encore déterminées touchant la grâce ?

a Vous me dites par la vôtre que Jansénius a lu dix fois toutes les œuvres de saint Augustin, et trente fois les traités de la grâce, et qu'il n'y a pas d'apparence que les Missionnaires se mêlent de juger des opinions de ce grand homme, — Je voua répond à cela. Monsieur* que d'ordi-

naire ceux qui veulent établir de nouvelles doctrines sont hommes fort savants, et qu'ils étudient avec grande assiduité et application les auteurs desquels ils se veulent servir ; qu'il faut avouer que ce prélat était fort savant, et qu'ayant le dessein que j'ai dit de désaccréditer les jésuites, il a pu lire saint Augustin le nombre de fois que vous me dites ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit pu tomber dans l'erreur, et que nous ne serions pas excusables d'adhérer à ses opinions, qui sont contraires aux censures qui ont été faites contre sa doctrine. Les prêtres ont obligation de ne pas adhérer, et de contredire la doctrine de Calvin et des. autres hérésiarques, quoiqu'ils n'aient jamais lu les auteurs sur lesquels ils se sont fondés, non pas même ses livres.

« Vous me dites de plus que les opinions que nous disons anciennes sont modernes ; qu'il y a environ soixantedix ans que Molina a inventé les opinions qu'on dit anciennes, touchant ce différend. — Je vous avoue, Monsieur, que Molina est l'auteur de la science qu'on dit Médienne, qui n'est, à proprement parler, que le moyen par lequel on fait voir comme cela se fait, et d'où vient que deux hommes qui ont pareil esprit, mêmes dispositions, et pareil degré de grâce pour faire les œuvres de leur salut, et que néanmoins l'un le fait, et l'autre ne le fait pas ; l'un est sauvé, et l'autre se perd. Mais quoi ! Monsieur, il ne s'agit pas de cela, qui n'est pas article de foi. La doctrine qu'il combat, que Jésus-Christ est mort pour tout le monde, est-elle nouvelle ? N'est-elle pas de saint Paul et de saint Jean ? L'opinion contraire n'a-telle pas été condamnée au concile de Mayence et en plusieurs autres contre Godeschalcus ? Saint Jean ne dit-il pas, dans les leçons de Noël, que Notre-Seigneur est né pro libi hominibus ! et ia plupart des saints ne

tiennent-il> pas ce lan i ! Le concile de Trente, eu

la session sixième, De justificatione, chap. h, n'apportet-il pas les paroles de saint Jean sur ce sujet : Hune proposuit Deus propitiationem per fidem in sanguine ipsius pro peccatis nostris, non solum autem pro nostris, sed etiam pro totiusmundi? et au troisième: Verum et si Me pro omnibus, mortuus est ? Il dit ensuite qu'encore que cela soit ainsi : Non omnes tamen mortis ejus beneficium recipiunt, sed ii duntaxat quibus meritum passionis ejus communicatur. Après cela, Monsieur, dironsnous cette doctrine nouvelle ?

« Dirons-nous encore nouvelle celle qu'il combat contre la possibilité de l'observance des commandements de Dieu, contre les canons saints du même concile, et de la même session, qui dit que : Si quis dixerit Dei prœcepta homini etiam justificato, et sub gratia constituto, esse ad observandum impossibilia, anathema sit?

« Et celle que vous dites, Monsieur, qu'il nous importe peu de savoir s'il y a des grâces suffisantes, ou si elles sont toutes efficaces, est-elle nouvelle? N'est-elle pas contenue dans le second concile d'Orange, chapitre xxv? Voici, Monsieur, les paroles de ce concile, par lesquelles vous verrez, sinon les mots propres de grâces suffisantes, pour le moins l'équivalence du sens : Hoc etiam secundum fidem catholicam credimus, quod, accepta per bap~ tismum gratia, omnes baptizati, Christo auxiliante et coopérante, quœ ad salutem pertinent possint et dëbeant> si fideliter laborare voluerint, adimplere. Et quant à ce que vous dites qu'il nous importe peu de savoir cela, je vous prie, Monsieur, de souffrir que je vous dise qu'il me semble qu'il est de grande importance que tous les chrétiens sachent et croient que Dieu est si bon, que tous les chrétiens peuvent, avec la grâce de Jésus-Christ, opérer leur salut ; qu'il leur donne les moyens par Jésus-

Christ, et que cela manifeste et magnifie beaucoup Tinfinie bonté de Dieu.

(( L'on ne peut non plus dire nouvelle l'opinion de l'Église qui croit que toutes les grâces ne sont pas efficaces, puisque l'homme les peut refuser : chap. iv, De justificatione.

« Vous dites que Clément VIII et Paul V ont défendu ' que l'on dispute des choses dejla grâce. — Je vous dirai, Monsieur, que cela s'entend des choses qui ne sont pas i déterminées, comme celles que je viens de dire, et pour les autres qui ne sont pas déterminées par FÉglise. Pourquoi Jansénius l'attaque-t-il ? et en ce cas, n'est-il pas de droit naturel de défendre l'Église et de soutenir les censures fulminées contre ?

« Vous dites que ce sont des matières d'école. — Il est vrai de quelques-unes; et quoique d'autres soient telles, faut-il pour cela s'en taire et laisser altérer le grand fonds des vérités par ces subtilités? Le pauvre peuple n'est-il pas obligé de croire, et, par. conséquent, d'être instruit des choses de la Trinité et du Saint-Sacrement, qui sont si subtiles ?

« Voilà, Monsieur, ce qui me vient en l'esprit pour vous faire voir les raisons que nous avons de nous être déclarés en ce rencontre contre ces opinions nouvelles contre lesquelles je n'en vois point, sinon deux, dont l'une est le sujet de craindre qu'en pensant arrêter ce torrent des nouvelles opinions, l'on enflamme davantage les esprits ; — à quoi je réponds que, si cela était, il ne faudrait point s'opposer aux hérésies, à ceux qui nous veulent ravir la vie ou le bien, et que le berger ferait mal de crier au loup, quand il est près d'entrer dans la bergerie ; l'autre est celle de la prudence, qui est purement humaine, étant fondée sur le que dira-t-on? — L'on se fera des ennemis... — O Jésus ! Monsieur, jà

n'advienne que les Missionnaires ne défendent pas les intérêts de Dieu et de l'Église pour ces chétifs et misérables motifs, qui ruinent les intérêts de Dieu et de son Église, et qui remplissent les enfers ! »

C'est avec cette conviction et cette ardeur que Vincent allait se donner à la bonne cause : conviction de la foi, ardeur de la charité, car, en terminant sa seconde lettre, il disait à d'Horgny : « Je m'en vais en ce moment célébrer la sainte Messe, afin qu'il plaise à Dieu de vous faire connaître les vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie. » C'est avec cette spontanéité, sous cette impulsion toute personnelle, qu'il se lançait dans l'arène. Déjà l'on disait que d'autres lui soufflaient ses pensées, lui dictaient ses paroles, lui composaient ses lettres. Ces autres, c'étaient les jésuites, les auteurs de tout mal ! Barcos, dans sa Défense, en fera, contre lui et contre Abelly, l'objet d'interminables déclamations. Les jésuites, dira-t-on, fournissaient à Vincent de calomnieux mémoires, ils lui passaient leurs lettres enfiellées, qu'il n'avait plus qu'à endosser et à lancer contre les évêques. On n'y reconnaît, en effet, prétendra-t-il, ni son caractère ni son style. Et voilà une des raisons pour lesquelles il était bon de citer presque entièrement ces deux lettres à d'Horgny, écrites avant les grands débats et les grandes intrigues de la prétendue cabale jésuitique. Dans ces deux lettres, les plus longues, les plus raisonnées qu'il ait jamais écrites, du moins à propos du jansénisme, Vincent est abandonné à sa seule pensée, à sa seule inspiration. Et, comme pour réfuter à l'avance Barcos et ceux qui se sont faits ses échos jusqu'à nos jours, il le dit et il le répète. Car il faut croire que d'Horgny luimême, qui inclinait aux sentiments du parti, avait aussi dit avec lui que son vénéré Père se laissait endoctriner et conduire, puisque celui-ci écrit encore : « Voilà, Mon-

sieur, la réponse à votre lettre (la première), laquelle je n'ai point communiquée à qui que ce soit, et ne la communiquerai jamais. Je vous dis de plus que je n'en ai parlé à qui que ce soit, et que je ne me suis fait aider par qui que ce soit au monde en ce que je vous dis, et que vous le jugerez bien par mon chétif style et par mon ignorance qui ne paraît que trop. » Son chétif style ! il est, sans doute, plein d'incorrections. Vincent n'était pas plus un écrivain qu'un orateur : il était bien mieux que cela. Et cependant, sous l'action de la foi et de la charité, il arrive souvent au mouvement et à l'éloquence. Il est, au moins, toujours clair, net, sensé, aimable, toutes qualités que n'a pas Saint-Cyran. D'ailleurs, il avait si peu le temps, quand la pensée lui en serait venue, de soigner sa phrase ! Il répète à la fin de chacune de ses lettres à d'Horgny, qu'il n'a pas eu le loisir de se lire, encore moins de faire transcrire, ce qui ordinairement lui réussissait, car, en comparant les nombreuses minutes qui restent de lui avec les lettres envoyées, on voit d'heureuses corrections dans les copies.

Quant à son ignorance, elle était bien moindre qu'il ne l'a dit et qu'on ne l'a dit. Ce que l'orgueil fait chez la plupart, l'humilité le faisait chez cet homme, le plus humble qui ait été : elle l'aveuglait sur son intelligence et sa science, comme sur sa vertu. Et c'est une chose pitoyable de voir Barcos et ses échos prendre à la lettre ces humbles confessions. Voilà encore pourquoi il fallait citer les deux lettres à d'Horgny. On a écrit de biens gros livres sur le gros livre de la Fréquente Communion : rien de plus sensé, de plus décisif que les quelques pages plus haut citées de Vincent. Comme il l'avait bien lu, comme il l'avait compris en lui-même et dans ses conséquences ! Comme du premier regard et du premier coup il était tombe et avait mis le doigt sur les points, en quelque

sorte cardinaux, autour desquels tourne toute la doctrine de ce livre ! Et ses raisons de s'opposer au jansénisme, comme elles sont bien déduites ! Combien sûrement il en démêle les doctrines de la doctrine de l'Église avec laquelle on les voulait confondre ! Comme il déchire les vains prétextes dont on s'enveloppait pour prêter aide ou connivence à l'erreur ! Comme il ruine les faux motifs de ce silence et de cette inaction que le parti réclamait, au nom de toutes les vertus chrétiennes, pour accomplir avec sécurité son œuvre funeste !

C'est qu'il avait étudié, beaucoup plus qu'on ne l'a cru, les deux doctrines dans les livres et dans l'oraison. Il en fait l'aveu à d'Horgny : a S'il y a quelque chose (dans sa lettre) au-dessus de cela (de son chétif style et de son ignorance), je vous avoue, Monsieur, que j'ai fait quelque petite étude touchant ces questions, et que c'est le sujet ordinaire de mes chétives oraisons. » En effet, au procès de canonisation, le Missionnaire Antoine Durand a déposé lui avoir entendu dire dans une conféférence à sa communauté : « Il y a trois mois que je fais mon oraison sur la doctrine de la grâce, et Dieu m'accorde tous les jours de nouvelles lumières qui me confirment dans la foi que Notre-Seigneur est mort pour tous, et qu'il veut sauver tout le monde A ; » ce qu'au témoignage d'Abelly il a répété à des personnes de confiance, ajoutant que, grâce à Dieu, « il s'éloignait de plus en plus des opinions dangereuses qu'on tâchait d'insinuer dans les esprits. » Les docteurs, entre autres l'abbé de Maraudé, lui soumettaient leurs écrits contre le jansénisme, et s'en rapportaient à son jugement 2.

Ces études sur les nouvelles opinions, Vincent les avait

i. Sumr ., n" 21, p. 52.

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