CHAPITRE II
LUTTE DE VINCENT CONTHE LE JANSENISME
L' hérésie des Deux chefs et la Fréquente communion.
Même après la mort du patriarche de la secte, on fit de nouveaux efforts pour gagner Vincent à Terreur, car Vincent lui-même a dit souvent à un des siens ', non plus seulement que l'auteur, mais que les premiers fauteurs de la nouvelle hérésie se donnèrent de grands mouvements pour lui persuader leurs doctrines sur la grâce et la liberté. Mais ils se chargèrent eux-mêmes de l'en détourner par la publication de leurs ouvrages.
En 1643 avait paru le livre de la Fréquente communion, dont voici l'origine. La marquise de Sablé, avant de passer aux jansénistes, qu'elle finit par trouver plus accommodants que les jésuites, se confessait aux révérends pères et communiait souvent. Anne de Rouan, princesse de Guémené, s'adressait à MM. de Port-Royal, et ne communiait jamais. Interrogée par son amie, la marquise lui envoya une espèce de consultation qu'elle avait demandée au P. Pierre de Sesmaisons, son confesseur d'alors, et la princesse n'eut rien de plus pressé que
1. Waleblè, frère du célèbre Vatable, dont un a ainsi altéré le nom .
de l'aller dénoncer et remettre à ses directeurs. Double indiscrétion, double indélicatesse, dont ceux-ci voulurent profiter. Ils songèrent à rendre la dénonciation publique, et l'ouvrage d'Arnauld fut l'acte d'accu sation. Ce livre fut certainement composé sur des notes recueillies par Saint-Cyran dans sa prison de Vincennes. Il est probable que d'autres personnages de Port-Royal y mirent la main ; de sorte qu'il peut être regardé comme une espèce de manifeste du parti, et comme un résumé de sa doctrine sur les sacrements. Arnauld, jeune , — il n'avait que trente et un ans, — actif et prédestiné au rôle de batailleur, y mit son nom, un nom de guerre.
Rien ne fut négligé pour en faire une machine redoutable : on la munit d'approbations épiscopales, et on la lança contre l'ennemi. Il est vrai qu'on présenta à l'approbation des évêques le livre seul, sans la préface, où se trouve principalement le venin, au rebours de l'adage : In cauda venenum. C'est pourtant par cette préface que commença l'attaque, et c'est par elle aussi que Vincent de Paul entra publiquement dans la lutte contre Terreur. Barcos y avait glissé cette proposition : « Saint Pierre et saint Paul sont les deux chefs de l'Église, qui n'en font qu'un. » C'était ruiner la suprématie pontificale et la constitution monarchique de l'Église. La proposition fut dénoncée à Rome. Barcos voulut la justifier par deux écrits : la Grandeur de l'Église romaine... et de L'Autorité de saint Pierre et de saint Paul ; et il envoya à Rome deux docteurs pour la soutenir.
Aussitôt Vincent s'entremit en faveur de la bonne cause. Il commença par rompre une brigue janséniste en Sorbonne, et au candidat mis en avant par la secte pour une place vacante il opposa un orthodoxe, le docteur Le Maistre, qu'il recommanda chaudement à Mazarin. Il réussit, comme nous l'apprend la lettre
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suivante du cardinal, datée de Fontainebleau, le 7 septembre 1646 :
« Monsieur, je vous dirai pour réponse à la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire du 4 de ce mois, que je ne puis que louer le zèle que vous faites paraître en tout ce qui regarde la gloire de Dieu et le bien de son Église. Le soin que vous prenez de rompre la brigue des jansénistes par l'élection de M. Le Maistre m'en est une nouvelle preuve ; et je suis bien aise qu'on fasse choix d'une personne qui, par le témoignage que vous m'en rendez, est si digne de remplir la place qui vaque dans la Sorbonne... »
Au dos de cette lettre, portant encore le cachet de Mazarin, est écrit, de la main de Vincent, un passage d'une lettre que nous allons transcrire : « On trouvera dans cet ouvrage tous les auteurs allégués, etc., les uns après les autres. » Et une note, d'une écriture inconnue, au dos de la même lettre, dit que ces paroles désignent un ouvrage de ce Le Maistre, dont il vient d'être question dans la lettre de Mazarin. Or, c'est cet ouvrage que Vincent fit passer à Rome, pour servir de mémoire aux théologiens que le pape avait chargés de l'examen du livre des deux chefs. Il l'adressa au cardinal Grimaldi, qu'il avait connu pendant sa nonciature en France, par la lettre suivante, datée du 4 octobre 1646 :
u Monseigneur, le sujet de la présente est pour faire un renouvellement de mon obéissance à V. E., et pour la plier très-humblement d'agréer que je lui adresse Iques écrits touchant les deux chefs saint Pierre et saint Paul, lesquels ont été faits par un des plus savants théologiens que nous ayons, et des plus hommes de bien, et qui ne veut pas être nommé. Il a fait ces écrits dans le doute s'il les ferait imprimer ; et ayant appris par la gazette de Rome que l'on y examine le livre de l'auteur
des deux chefs, que deux docteurs de Sorbonne, qui sont à présent à Rome, soutiennent être la doctrine de leur faculté, et que d'ailleurs la même faculté ayant été informée que l'on lui attribuait cette opinion, s'est assemblée et a député vers Monseigneur le Nonce pour désavouer ces docteurs, l'assurer du contraire, et le supplier de faire en sorte que la prochaine gazette fasse mention que l'on lui attribue à faux cette doctrine, c'est ce qui a mû ce bon et vertueux personnage à m'apporter aujourd'hui ces écrits, à dessein que je les envoie à Rome pour servir de mémoire à ceux que Sa Sainteté a députés pour examiner ledit livre. Ils trouveront dans cet ouvrage tous les auteurs allégués pour la prétendue égalité de saint Paul avec saint Pierre réfutés par les mêmes auteurs dont ils allègue nt les passages tous les uns après les autres. Or, à qui puis-je mieux adresser cet ouvrage qu'à "V.E., Monseigneur, pour en faire l'usage que ce bon docteur souhaite, puisque V. E. est le prince et protecteur des choses de notre sainte religion, et qui m'avez fait l'honneur de me mander que je m'adressasse à V. E. en toutes les affaires qui regardent le service de Dieu ? »
L'intervention de Vincent et les écrits de Le Maistre eurent le meilleur effet, et, au mois de janvier de l'année suivante, la proposition des deux chefs fut flétrie par le Saint-Siège.
Plusieurs lettres de Vincent prouvent qu'il sollicitait en même temps à Rome la condamnation du livre de la Fréquente Communion. Mais, cette fois, il trouva des difficultés d'abord insurmontables. Le livre, avons-nous dit, était revêtu de plusieurs approbations épiscopales. Comment avaient-elles été obtenues ? Parmi les évêques ou docteurs signataires, les uns avaient été séduits par les artifices de Barcos et d'Arnauld, écrivait à Rome, le 11 mars 1644, le cardinal Giïmaidi. nonce en France, au
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cardinal secrétaire d'État i ; les autres s'étaient laissé prendre à l'air de zèle et de piété que le livre respire ; deux au moins l'avaient approuvé sans l'avoir lu, comme le prouve cette lettre de Vincent, du 29 mai 1653, à un grand vicaire de Chartres : « J'ai répondu à la reine qu'il était vrai que N. avait signé les livres de Jansénius et de la Fréquente Communion ; mais que c'était sans les lire, n'en ayant pas eu le loisir ; et qu'il était dans de bons sentiments. A quoi Sa Majesté a répliqué en demandant si on pouvait signer les livres sans les voir. Je lui ai dit que feu Mgr de N. m'avait assuré qu'il avait signé le livre de la Fréquente Communion sans le voir.» — Le reste des approbateurs appartenait au parti.
Et néanmoins, ces approbations, quelle qu'en fût la signification et la valeur, de quelque manière qu'elles eussent été obtenues, sauvèrent d'abord le livre d'une condamnation. Les évêques signataires écrivirent au pape pour défendre leur protégé. Le nonce Grimaldi ne voulut pas se charger de leur lettre, mais il écrivit lui-même de Lyon, le 19 avril 1644, au cardinal secrétaire d'État, « qu'il se sentait toutefois obligé de représenter à Son Éminence qu'il y avait vingt docteurs de Sorbonne engagés à cette affaire, et quinze prélats bien affectionnés au Saint-Siège, de réputation, de piété très-grande ; et qu'ainsi il espérait qu'on ne ferait autre défense de ce livre, qui ne se pourrait faire sans grand préjudice à la réputation de ces prélats, et qu'on ne ferait rien sans leur en donner avis par écrit, ni sans écouter leurs raisons 2.»
En conséquence, le jugement sur le livre de la Fréquente Commit nionîal suspendu à Rome. Mais Vincent,
1. Extrait des 18 tomes in- foliu sur le jansénisme Mss de L'Arsenal, I. 39.
'2. Extrait nés \x tumei ftfss. de l'Arsenal, p. 4u.
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qui l'avait admirablement jugé du premier coup, en luimême et dans ses fruits, ne négligea rien pour prémunir les siens contre la séduction de ses doctrines. Ici reviennent les deux lettres à l'abbé d'Horgny, déjà mentionnées. Jean d'Horgny, né le 1« novembre 1599, au village d'Estrées, diocèse de Noyon, avait été un des sept premiers compagnons du saint prêtre, et le premier supérieur, après lui, du séminaire des Bons-Enfants. C'était un homme d'intelligence, bon prédicateur, pieux et zélé, mais un peu enclin aux réformes et aux nouveautés. Il était à Rome pour les affaires de la Mission, au plus fort des débats soulevés par le livre d'Ara auld, lorsqu'il écrivit à son vénéré Père pour lui soumettre, sur ce livre et sur celui de Jansénius, des idées qui prouvaient trop qu'il en goûtait les enseignements. Il avait lu par deux fois la Fréquente Communion, et il en trouvait une sorte de justification dans le mauvais usage qu'on fait de la divine Eucharistie.
« Il est vrai, Monsieur, lui répond Vincent, le 25 juin 1648, qu'il n'y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi misérable plus que tous les hommes du monde, et je vous prie de m' aider à en demander pardon à Dieu. Mais la lecture de ce livre, au lieu d'affectionner les hommes à la fréquente communion, elle en retire plutôt1. L'on ne voit plus cette hantise du sacrement qu'on voyait, non pas même à Pâques. Plusieurs curés de Paris se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint- Sulpice en a trois mille moins. M. le curé de Saint-Nicolas du Ghardonnet, ayant visité les familles de la paroisse après Pâques, en personne et par d'autres, nous dit
1. C'était aussi l'idée du protestant Schœll, qui, par une heureuse substitution, voulait que le livre portât pour titre, non pas de, mais contre la fréquente communion.
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dernièrement qu'il a trouvé quinze cents de ses paroissiens qui n'ont point communié, et ainsi des autres. L'on ne voit quasi plus personne qui s'en approche les premiers dimanches des mois et les bonues fêtes, ou trèspeu, et guère plus aux religions, si ce n'est encore un peu aux jésuites. » Or comme le saint nous l'a dit plus haut, tel avait été le dessein de Saint-Cyrau pour désaccréditer les fils de saint Ignace.
D'Horgny ayant insisté dans une lettre du 7 août, et opposé à ce tableau de Vincent celui des bons résultats qu'il prétendait avoir été produits par le livre d'Arnauld, îe saint lui répliqua le 10 septembre : « Il peut être ce que vous dites, que quelques personnes ont pu profiter de ce livre en France et en Italie ; mais d'une centaine qu'il y en a peut-être qui en ont profité à Paris, en les rendant plus respectueux en l'usage des sacrements, il y en a pour le moins dix mille à qui il a nui en les retirant tout à fait. » Et plus bas, parcourant toutes les objections ou tous les arguments de l'abbé d'Horgny, il continue : « Et quel rapport a l'ordonnance de saint Ignace que vous m'alléguez aussi, avec la conduite de ceux qui éloignent de la communion, non pour huit ou dix jours, mais pour cinq à six mois, non-seulement les grands pécheurs, mais de bonnes religieuses qui vivent en une grande pureté, comme nous l'avons appris de l'épître de M. de Langres à M. de Saint-Malo * ? Ce n'est pas s'arrêter à des pointillés que de remarquer des désordres si notables, et qui ne tendent qu'à la ruine entière de la sainte communion. Et tant s'en faut que des gens de bien doivent mettre en pratique des maximes si pernicieuses, qu'ils ont juste sujet de les mépriser, et de concevoir mauvaise opinion de ceux qui les autorisent. Saint Charles n'avait