‹ Saint Vincent de PaulChapitre 103 sur 159 · II Timoth., iv · texte numérisé non relu

II Timoth., iv

l'ayez pas reçue, ou qu'un mauvais écrit que ceux de cette doctrine ont envoyé partout, pour détourner nosdits Seigneurs les prélats de ce dessein, ne vous retînt en suspens sur cette proposition. Ce qui fait, Monseigneur, que je vous en envoie une seconde copie, et je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur, de considérer la nécessité de cette lettre, par l'étrange division qui se met dans les familles, dans les villes et dans les universités : c'est un feu qui s'enflamme tous les jours, qui altère les esprits et qui menace l'Église d'une irréparable désolation, s'il n'y est remédié promptement.

« De s'attendre à un concile universel, l'état des affaires présentes ne permet pas qu'il se fasse ; et puis vous savez le temps qu'il faut pour l'assembler, et combien il en a fallu pour le dernier qui s'est fait. Ce remède est trop éloigné pour un mai si pressant. Qui est-ce donc qui remédiera à ce mal ? Il faut sans doute que ce soit le Saint-Siège, non-seulement à cause que les autres voies manquent, mais parce que le concile de Trente, en sa dernière session, lui renvoie la décision des difficultés qui naîtront touchant ce qu'il a décrété. Or, si l'Église se trouve dans un concile universel canoniquement assemblé, comme celui-là, et si le Saint-Esprit conduit la même Église, comme il n'est pas permis d'en douter, pourquoi ne suivra-t-on pas la lumière de cet Esprit, qui déclare comme il se faut comporter en ces occasions douteuses, qui est de recourir au Souverain- Pontife ? Cette seule raison, Monseigneur, tait que je vous compte au nombre des soixante prélats qui ont déjà signé cette lettre, sans autre concert qu'une simple proposition, outre plusieurs autres qui la doivent signer.

o Si quelqu'un estimait qu'il ne se doit pas déclarer si avant sur une matière de laquelle il doit être le juge, on lui pourrait répondre que, par les raisons ci-dessus, il

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paraît qu'il n'y doit point avoir de concile, et par conséquent qujil ne peut y être juge. Mais supposons le contraire, le recours au Pape ne serait pas un empêchement : car les saints lui ont autrefois écrit contre les nouvelles doctrines, et n'ont pas laissé d'assister comme juges aux conciles où elles ont été condamnées.

« Si d'aventure il repartait que les papes imposent silence sur cette matière, ne voulant qu'on en parle, qu'on en dispute, ni qu'on en écrive, on leur pourrait dire aussi que cela ne doit pas s'entendre à l'égard du Pape, qui est le chef de l'Eglise, auquel tous les membres doivent avoir rapport, mais que c'est à lui que nous devons recourir pour être assurés dans les doutes et les agitations. A qui donc se pourrait-on adresser ? et comment saurait Sa Sainteté les troubles qui s'élèvent, si on ne les lui mande pour y remédier ?

« Si un autre craignait, Monseigneur, qu'une réponse tardive ou moins décisive de notre Saint-Père augmenterait la hardiesse des adversaires, je pourrais l'assurer que M. le nonce a dit avoir nouvelle de Rome que dès que Sa Sainteté verra une lettre du roi, et une autre d'une bonne partie de MM. nos prélats de France, elle prononcera sur cette doctrine. Or, il y a résolution prise de la part de Sa Majesté pour écrire ; et M. le premier président a dit aussi que, pourvu que la bulle du Saint-Siège ne porte pas avoir été donnée par l'inquisition de Rome, elle sera reçue et vérifiée au parlement.

« Mais que gagnera-t-on, dira un troisième, quand le Pape aura prononcé, puisque ceux qui soutiennent ces nouveautés ne se soumettront pas ? — Cela peut-être vrai de quelques-uns, qui ont été de la cabale de feu M. de Saint-Cyran, qui non-seulement n'avait pas disposition de se soumettre aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles. Je le sais, Monseigneur, pour

l'avoir fort pratiqué, et ceux-là se pourront obstiner comme lui, aveuglés de leur propre sens ; mais pour les autres, qui ne les suivent que par l'attrait qu'ils ont aux choses nouvelles, ou par quelque liaison d'amitié ou de famille, ou parce qu'ils pensent bien faire, il y en aura peu qui ne s'en retirent plutôt que de se rebeller contre leur propre et légitime Père. Nous avons vu l'expérience en ceci au sujet du livre des Deux Chefs et du catéchisme de la Grâce ; car sitôt qu'on a su qu'ils étaient censurés, on n'en a plus parlé. Et partant, Monseigneur, il est grandement à désirer que tant d'âmes soient désabusées du reste, comme elles sont de cela, et que l'on empêche de bonne heure que d'autres n'entrent dans une faction si dangereuse que celle-ci. L'exemple d'un nommé Labadie 4 est une preuve de la malignité de cette doctrine.

1. Voir sur Labadie les Mémoires de Niceron, t. XVIII, p. 386, et t. XX, p. 140. Né en 1G10 à Bourg-en-Guyenne, Jean Labadie enlra chez les Jésuites en 1624, après la mort de son père. Il en sortit en 1639, sous prétexte d'indisposition, et probablement aussi chassé par ses supérieurs, qui avaient découvert ses idées singulières sur la piété et son hypocrisie. Après avoir parcouru plusieurs villes de Guyenne, il vint à Paris. Là, Caumartin, évêque d'Amiens, l'ayant entendu prêcher, en fut si content, qu'il l'emmena dans son diocèse Labadie avait accepté d'autant plus volontiers, qu'il était sur le point d'être inquiété à Paris pour quelques sermons où il avait soutenu sur la grâce les maximes qui venaient de conduire Saint-Cyran à Vincennes. Dans le diocèse d'Amiens, il continua ses prédications suspectes, puis, la grâce lui manquant , il tomba, avec des religieuses et des séculières, dans toutes les abominations des anciens gnostiques. Il allait être arrêté, lorsqu'il s'enfuit, au mois d'août 1644, à Paris, où il trouva d'abord un refuge à Port-Royal. De là, il passa à Bazas, puis à Toulouse, où il se livra à des horreurs, prétendant imiter Adam et Eve dans l'état d'innocence, et ajoutant que là où est l'esprit de Dieu là est la liberté. On allait encore informer contre lui, mais il s'enfuit de nouveau, et, après avoir longtemps erré, il se rendit à Monlauban, où il fut accueilli à bras ouverts par les huguenots et demanda à être reçu ministre. Informé par l'évèque de Monlauban, Vincent écrivit à

il. ÎQj

C'est un prêtre apostat qui passait pour grand prédicateur, lequel, après avoir fait beaucoup de dégâts en ' Picardie et depuis en Gascogne, s'est fait huguenot à Montauban ; et, par un livre qu'il a fait de sa prétendue Conversion, il déclare qu'ayant été janséniste, il a trouvé que la doctrine qu'on y tient est la même créance qu'il a embrassée. Et en effet, Monseigneur, les ministres se vantent dans leurs prêches, parlant de ces gens-là, que la plupart des catholiques sont de leur côté, et que bientôt ils auront le reste *s Gela étant, que ne doit-on pas

la reine, le 5 septembre 1652, pour s'opposer à ce sacrilège et à ce scandale : « M. de Montauban me mande que je me donne l'honneur d'écrire à Voire Majesté au sujet d'un nommé Labadie, qui a tant d'opinions extravagantes au sujet de notre sainte religion, qui a fait tant de mal en Picardie et dans le diocèse de Bazas, où M. l'évoque a fait le procès à ses suppôts et à lui, et qui enfin, pour éviter sa justice,' s'est fait huguenot à Montauban, où il brigue pour se faire ministre, et qu'il craint qu'il ne fasse plus de mal à l'Église en cet état qu'étant personne particulière. » Vincent prie donc la reine d'intervenir à l'effet de lui défendre le ministère, k pour ce qu'il a l'esprit séditieux, brouillon et inventeur de nouvelles hérésies... Ce n'est pas, ajoutet-il, que le roi veuille empêcher la liberté qui leur est donnée d'exercer leur religion et de faire des ministres, ains seulement pour donner ordre que ce mauvais esprit n'apporte quelque trouble dans la religion et dans l'État, qui a ses intérêts si liés à ceux de la religion. » L'intervention de Vincent n'empêcha pas Labadie de parvenir au ministère. Nous ne suivrons pas ce misérable, qui fut chassé de divers lieux comme ministre, aussi bien qu'il l'avait été comme prêtre catholique. Qu'il nous suffise de noter, pour l'intelligence de ce passage de la lettre de Vincent de Paul à l'évêque de Luçon, que, dans la Déclaration de Labadie contenant les raisons qui l'ont obligé à quitter la communion de l'Église romaine pour se ranger à celle de l'Eglise réformée (Genève, 1666, in-12), il établissait la conformité du jansénisme qu'il avait soutenu avec le calvinisme qu'il venait d'embrasser.

1. Doctrines et conduite, tout était à peu près commun entre Genève et Port-Royal. Les hérétiques ont toujours eu un merveilleux instinct pour se reconnaître entre eux. Or, les Cantons suisses, par la bouche

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faire pour éteindre ce feu qui donne de l'avantage aux ennemis jurés de notre Religion ? Qui ne se jettera sur ce petit monstre qui commence à ravager l'Eglise, et qui enfin la désolera, si on ne l'étouffé en sa naissance ? Que ne voudraient avoir fait tant de braves et saints évêques qui sont à cette heure, s'ils avaient été du temps de Calvin ? On voit maintenant la faute de ceux de ce tempslà, qui ne s'opposèrent pas fortement à une doctrine qui devait causer tant de guerres et de divisions. Aussi y avait-il bien de l'ignorance pour lors ; mais à présent que Nosseigneurs les Prélats sont plus savants, ils se montrent aussi plus zélés. Tel est Monseigneur de Cahors, qui m'écrivit dernièrement qu'on lui avait adressé un libelle diffamatoire contre ladite lettre. « C'est, dit-il, l'esprit de l'hérésie, qui ne peut souffrir les justes corrections et réprimandes, et se jette incontinent avec violence dans les calomnies. Nous voici aux mains, où j'ai toujours cru qu'il en fallait venir. » Et parce que je l'avais prié de se conserver, au sujet d'un accident qui lui est arrivé : « Je

de Henri Ottius, professeur à Zurich; les États de Hollande, par la bouche de Samuel Marez, professeur à Groningue ; l'Angleterre par ses gazettes ; le protestantisme français, par l'organe de ses principaux pasteurs, saluaient dans le jansénisme une doctrine amie. Jurieu (Esprit de M, Arnault, t. I, pp. 230 et suiv.) cite les doctrines jansénistes sur la justification, l'Église, etc., et il les adopte toutes ; puis il ajoute, p. 235 : « Par tous ces extraits il paraît deux choses : la première, que labbé de Saint-Gyran avait dessein de réformer l'Église et de faire une nouvelle religion ; la seconde, que cette religion réformée sur les idées de cet abbé n'était point éloignée de celle de Calvin, et qu'elle convenait avec elle dans les principes. » Jurieu crie ensuite à la mauvaise foi des jansénistes, qui combattaient les protestants pour donner le change, tout en partageant les doctrines du protestantisme. Dans son tome II, pp. 3-30, il s'efforce encore de prouver que les protestants défendent les cinq propositions dans le sens de Jansénius, et qu'il y a, sous ce rapport, parfaite conformité entre eux et les jansénistes.

vous assure (me dit-il) que je le ferai, quand ce ne serait que pour me trouver dans le combat que je prévois qu'il nous faudra avoir ; et j'espère qu'avec l'aide de Dieu nous les vaincrons. » Voilà les sentiments de ce bon prélat. On n'en attend pas d'autres de vous, Monseigneur, qui annoncez et faites annoncer en votre diocèse les opinions communes de l'Église, et qui, sans doute serez bien aise de requérir que notre Saint-Père fasse faire le même partout, pour réprimer ces opinions nouvelles qui symbolisent tant avec les erreurs de Calvin. Il y va certes de la gloire de Dieu, du repos de l'Église, et, j'ose le dire, de celui de l'État ; ce que nous voyons plus clairement à Paris qu'on ne peut se l'imaginer ailleurs. Sans cela, Monseigneur, je n'eusse eu garde de vous importuner d'un si long discours. Je supplie très-humblement votre bonté de me pardonner, puisque c'est elle qui m'a fait prendre cette confiance, etc. »

La veille même du jour où cette lettre partit pour Luçon, Vincent en recevait une de Pavillon et de Gaulet, évêques d'Aletet de Pamiers. Ces deux évêques n'avaient encore de commun avec le jansénisme qu'une inclination, réelle et pratique chez eux, aux doctrines sévères affichées par la secte. Cependant, Pavillon, plus austère encore que son ami, s'était déjà laissé entamer parles sectaires. Quelques années auparavant, Ferret, curé de Saint-Nicolas, ayant fait un voyage à Alet, en était revenu plein de préjugés favorables au jansénisme, dont il fut délivré par Vincent lui-même *. Pavillon goûtait encore les ou-

1. C'est ce que nous apprend le P.-S.de la première lettre de Vincent à d'Horgny : «J'ose vous dire que M. Ferret s'étant embarrassé dans ces opinions nouvelles, il a dit à M. le curé de Saint-Josse (Abelly) que ce qui l'en a retiré, c'est la fermeté qu'il a vue dans ce misérable pécheur (Vincent lui-même) contre cela, dans deux ou trois tonrérences que noua avons euen »ur ce §ujet. C'est M. le curé do

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vrages du parti, et faisait lire à sa table la Fréquente ! Communion où les Lettres de l'abbé de Saint-Cyran. Mais .tout le temps des visites fréquentes que lui faisait l'évêque de Pamiers, il interrompait cette lecture, que celuici ne pouvait souffrir 4. Ces deux prélats s'entendirent pour répondre à Vincent. Ils refusaie nt de souscrire la lettre au Pape, mais seulement par un faux amour de la paix, car ils opposèrent le même refus à la proposition des onze évêques opposants.

« Il y a longtemps, disaient-ils en substance, que nous gémissons des divisions qui affligent l'Église. Nous eussions répondu plus tôt à lettre qu'il vous a plu de nous écrire2, si nous n'eussions jugé que l'affaire sur

Saint-Nicolas-du-Cbardonnet qui fut reconnu, d'abord qu'il revint d'Alet, par un chacun, qu'il était dans ces opinions, desquelles il est à tel point hors de ces sentiments, qu'il a proposé à M. de Saint-Josse qu'il faut que nous fassions quelque manière de congrégation secrète pour défendre les vérités anciennes. Je vous supplie de tenir ceci secret. »

1. L'évêque de Pamiers, à cette époque, était encore sous l'influence salutaire de saint Vincent de Paul. Quelques années auparavant, alors qu'il n'était que simple abbé de Foix, ayant rendu compte à Vincent de ses entretiens avec Saint-Cyran, le saint lui en fit scrupule, et lui conseilla de rompre ce commerce dangereux, comme l'abbé le déclara lui-même dans le procès de Vincennes (Hist. du Jansénisme, par le P. Rapin, p. 342).

2. Ils avaient tant tardé, que Vincent s'était cru obligé de leur envoyer une nouvelle copie de la lettre d'Habert, comme nous l'apprend une lettre de lui au P. Dinet, en date du 14 avril 1651 : « Je vous prie de m'envoyer quatre ou cinq copies de la lettre de MM. les prélats au Pape : j'ai débité toutes les autres. M. de La Rochelle s'est excusé de signer celle que je lui ai envoyée, jusqu'à ce qu'il sache si le parti que nous combattons fera une lettre-circulaire (il en fit une) en ce cas, dit- il, je la signerai. M. d'Acqs m'écrit qu'il la signera volontiers et la fera signer à M. de Bayonne. Je n'ai pas réponse de MM. d'Alet et de Pamiers. Je crains que les paquets se soient perdus ; c'est pourquoi je désire leur en envoyer d autres. (Extrait des 18 tomes in-foL, p. 113. — Mss. de l'Arsenal, Théol. fr., n" 53.)

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laquelle on désirait notre résolution demandait beaucoup de couseils et de prières. Nous allons vous déclarer ce que nous en pensons, avec la simplicité et le désintéressement dont vous nous avez donné tant d'exemples. Nous croyons donc qu'il n'y a pas d'apparence que, dans une agitation si vive, et que les deux partis croient juste, l'esprit de Dieu, qui est un esprit de paix, trouve assez de docilité dans les cœurs pour y opérer une parfaite réunion. Quoique nous respections la voie qui nous a été proposée de demander au Saint-Siège la décision des questions principales d'une doctrine qu'on juge suspecte, néanmoins il nous semble important que les évêques ne se rendent point suspects ni odieux à aucun parti en se déclarant pour l'un ou pour l'autre, afin de pouvoir en son temps moyenner plus aisément la paix par la confiance que tous auront sujet de prendre en eux. Ayant été conviés par plusieurs autres évêques de vouloir signer une lettre écrite au Pape, contraire à celle que vous nous avez envoyée, nous appréhendons, accordant aux uns ce que nous avons refusé aux autres, de contribuer à un schisme qui, en fait de doctrine, et entre des personnes d'un si grand poids, peut produire de grands maux et donner occasion de risée aux libertins et aux hérétiques, et de scandale aux bons catholiques. La guerre et les divisions qui affligent l'État et la chrétienté sont encore un motif qui nous fait craindre qu'une bulle, donnée dans une saison si agitée de troubles, ne puisse avoir toutes les formalités nécessaires, et qu'elle n'aigrisse les maux au lieu de les adoucir. Ce n'est pas que nous voulions qu'on continue à se disputer et à se déchirer les uns les autres, mais plutôt qu'on prenne un expédient pour rétablir la concorde. Il nous semblerait donc, Monsieur, plus à propos de travailler à nous joindre tous pour demander au Saint-Siège, que, puis-

que pour nos péchés les hommes ne sont pas en état de traiter les choses paisiblement, il lui plaise d'envoyer une huile qui défende, sous de très-grièves peines, à toute personne, de quelque qualité et condition qu'elle soit, d'agiter les questions du temps dans les chaires et dans les écoles, par écrit et de vive voix, en public et en particulier, jusqu'à ce qu'il juge le temps plus propre pour les décider; et qu'il ordonne cependant aux évêques d'user de censures et autres voies raisonnables pour la faire observer inviolablementàtout le monde. C'est le tempérament que nous avons cru plus convenable à l'état prér sent des choses. Du reste, nous vous assurons devant Dieu que nous conserverons chèrement le souvenir et la reconnaissance des obligations singulières que nous avons à la grande charité que vous avez exercée envers nous depuis tant d'années, etc. »

Voilà bien cette neutralité de mauvais aloi, qui met sur. la même ligne la vérité et l'erreur, et qui, trop pratiquée, au xvne siècle, par quelques-uns des plus saints et des. plus grands, a fait la fortune du parti. Voilà bien ce faux amour pour cette paix trompeuse, accordée plusieurs fois aux hérétiques et toujours violée par eux; paix qui, dans leur pensée, n'était que le désarmement pour leurs ad-, versaires, et pour eux la liberté de répandre sans opposition leurs doctrines.

C'est aux raisons alléguées par les évêques d'Alet et de Pamiers en faveur de cette politique dangereuse, que Vincent répondit par la lettre suivante :

« Messeigneurs, j 'ai reçu, avec le respect que je dois à votre vertu et à votre dignité, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur la fin du mois de mai, pour réponse aux miennes sur le sujet des questions du temps, où je vois beaucoup de pensées dignes du rang que vous tenez dans l'Église, lesquelles semblent vous

faire incliner à tenir le parti du silence dans les contentions présentes. Mais je ne laisserai pas de prendre la liberté de vous représenter quelques raisons qui pourront peut-être vous porter à d'autres sentiments, et je vous supplie. Mes seigneurs, prosterné en esprit à vos pieds, de l'avoir agréable.

« Et premièrement, sur ce que vous témoignez appréhender que le jugement qu'on désire de Sa Sainteté ne soit pas reçu avec la soumission et obéissance que tous les chrétiens doivent à la voix du souverain Pasteur, et que l'Esprit de Dieu ne trouve pas assez de docilité dans les cœurs pour y opérer une vraie réunion, je vous représenterais volontiers que, quand les hérésies de Luther et de Calvin, par exemple, ont commencé à paraître, si on avait attendu de les condamner jusques à ce que leurs sectateurs eussent paru disposés à se soumettre et à se réunir, ces hérésies seraient encore au nombre des choses indifférentes à suivre ou à laisser, et elles auraient infecté plus de personnes qu'elles n'ont fait. Si donc ces opinions, dont nous voyons les effets pernicieux dans les conciences, sont de cette nature, nous attendrons en vain que ceux qui les sèment s'accordent avec les défenseurs de la doctrine de l'Église: car c'est ce qu'il ne faut point espérer, et ce qui ne sera jamais ; et de différer d'en obtenir la condamnation du Saint-Siège, c'est leur donner temps de répandre leur venin, et c'est aussi dérober à plusieurs personnes de condition et de grande piété le mérite de l'obéissance qu'ils ont protesté de rendre aux décrets du Saint-Père, aussitôt qu'ils les verront: ils ne désirent que savoir la vérité, et en attendant l'effet de ce désir, ils demeurent toujours de bonne foi dans ce parti, qu'ils grossissent et fortifient par ce moyen, s'y étant attachés par l'apparence du bien et de la réformation qu'ils prêchent, qui est la peau de brebis dont les véritables loups

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se sont toujours couverts pour abuser et séduire lésâmes.

a Secondement, ce que vous dites, Messeigneurs, que la chaleur des deux partis à soutenir son opinion laisse peu d'espérance d'une parfaite réunion, à laquelle néanmoins il faudrait butter, m'oblige de vous remontrer qu'il n'y a point de réunion à faire dans la diversité et contrariété des sentiments en matière de foi et de religion, qu'en se rapportant à un tiers, qui ne peut être que le Pape, au défaut des conciles; et que celui qui ne se veut point réunir en cette matière n'est point capable d'aucune réunion, laquelle hors delà n'est pas même à désirer : car les lois ne se doivent jamais réconcilier avec les crimes, non plus que le mensonge s'accorder avec la vérité.

« Troisièmement, cette uniformité que vous désirez entre les prélats serait bien à souhaiter, pourvu que ce fût sans préjudice de ta foi : car il ne faut point d'union dans le mal et dans l'erreur; mais quand cette union se devrait faire, ce serait à la moindre partie de revenir à la plus grande, et au membre de se réunir au chef, qui est ce qu'on propose, y en ayant au moins des six parts les cinq, qui ont offert de se tenir à ce qu'en dira le Pape au défaut du concile, qui ne se peut assembler à cause des guerres ; et quand après cela il resterait de la division et, si vous voulez, du schisme, il s'en faudrait prendre à ceux qui ne veulent point de juge, ni se rendre à la pluralité des évêques, auxquels ils ne défèrent non plus qu'au Pape.

(( Et de là se forme une quatrième raison, qui sert de réponse à ce qu'il vous plaît de me dire, Messeigneurs, que l'un et l'autre parti croit que la raison et la vérité sont de son côté ; ce que j'avoue. Mais vous savez bien que tous les hérétiques en ont dit autant, et que cela ne les a pas pourtant garantis de la condamnation et des anathèmes dont ils ont été frappés par les Papes et les iu 21

conciles ; on n'a point trouvé que la réunion éavec eux fût un moyen de guérir le mal ; au contraire, on y a appliqué le fer et le feu, et quelquefois trop tard, comme il pourrait arriver ici. Il est vrai qu'un parti en accuse l'autre, mais il y a cette différence, que l'un demande des juges, et que l'autre n'en veut point, qui est un mauvais signe. Il ne veut point de remède, dis-je, de la part du Pape, parce qu'il sait qu'il est possible ; et fait semblant de demander celui du concile, parce qu'il le croit impossible en l'état présent des choses ; et s'il pensait qu'il fût possible, il le rejetterait de même qu'il rejette l'autre. Et ce ne sera point, à mon avis, un sujet de risée aux libertins et hérétiques, non plus que de scandale aux bons, de voir les évêques divisés: car outre que le nombre de ceux qui n'auront pas voulu souscrire aux lettres écrites au Pape sur ce sujet sera très-petit, ce n'est pas chose extraordinaire dans les anciens conciles, qu'ils n'aient pas tous été d'un même sentiment; et;: c'est ce qui montre aussi le besoin qu'il y a que le Pape en connaisse, puisque,comme vicaire de Jésus-Christ, il est le chef de toute l'Église, et par conséquent le supérieur des évêques.

« Cinquièmement, on ne voit point que la guerre, pour être allumée presque par toute la chrétienté, empêche que le Pape ne juge avec toutes les conditions et formalités nécessaires et prescrites par le concile de Trente, du choix desquelles il se rapporte pleinement à Sa Sainteté, laquelle plusieurs saints et anciens prélats ont ordinairement consultée et réclamée dans les doutes de la foi, même étant assemblés, comme on voit chez les saints Pères et dans les annales ecclésiastiques. Or de prévoir qu'on n'acquiescera pas à son jugement, tant s'en faut que cela se doive présumer ou craindre, que plutôt c'est un moyen de discerner par là les vrais enfants de l'Église d'avec les opiniâtres.

« Quant au remède que vous proposez, Messeigneurs, de défendre étroitement à l'un et l'autre parti de dogmatiser ; je vous supplie très-humblement de considérer qu'il a été déjà essayé inutilement, et que cela n'a m qu'à donner pied à l'erreur : car voyant qu'elle était traitée de pair avec la vérité, elle a pris ce temps pour se provigner ; et on n'a que trop tardé à la déraciner, vu que cette doctrine n'est pas seulement dans la théorie, mais que consistant aussi dans la pratique, les consciences ne peuvent plus supporter le trouble et l'inquiétude qui naît de ce doute, lequel se forme dans le cœur de chacun, savoir si Jésus-Christ est mort pour lui, ou non, et autres semblables. Il s'est trouvé ici des personnes, lesquelles, entendant que d'autres disaient à des moribonds, pour les consoler, qu'ils eussent confiance en la bonté de Notre-Seigneur qui était mort pour eux, disaient aux malades qu'ils ne se fiassent pas à cela, parce que Notre-Seigneur n'était pas mort pour tous.

« Permettez-moi aussi, Messeigneurs, d'ajouter à ces considérations, que ceux qui font profession de la nouveauté, voyant qu'on craint leurs menaces, les augmentent, et se préparent à une forte rébellion ; ils se servent de votre silence pour un puissant argument en leur faveur, et même se vantent, par un imprimé qu'ils publient, que vous êtes de leur opinion ; et au contraire, ceux qui se tiennent dans la simplicité de l'ancienne créance, s'affaiblissent et se découragent, voyant qu'ils ne sont pas universellement soutenus. Et ne seriez-vous pas un jour bien marris, Messeigneurs, que votre nom eût servi, quoique contre vos intentions qui sont toutes saintes, à confirmer les uns dans leur opiniâtreté, et à ébranler les autres dans leur créance ?

« De remettre la chose à un concile universel ; quel

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moyen d'en convoquer un pendant ces guerres ? Il se passa environ quarante ans depuis que Luther et Calvin commencèrent à troubler l'Église, jusqu'à la tenue du concile de Trente. Suivant cela, il n'y a point de plus prompt remède que celui de recourrir au Pape, auquel le concile de Trente même nous renvoie en sa dernière session, au chapitre dernier, dont je vous envoie un extrait.

« Derechef, Messeigneurs, il ne faut point craindre que le pape ne soit obéi, comme il est bien juste, quand il aura prononcé ; car outre que cette raison de craindre la désobéissance aurait lieu en toutes les hérésies, lesquelles, par conséquent, il faudrait laisser régner impunément, nous avons un exemple tout récent dans la fausse doctrine des deux prétendus chefs de l'Église, qui était sortie de la même boutique, laquelle ayant été condamnée par le pape, on a obéi à son jugement, et il ne se parle plus de cette nouvelle opinion.

« Certes, Messeigneurs, toutes ces raisons et plusieurs autres que vous savez mieux que moi qui voudrais les apprendre de vous, que je révère comme mes pères et comme les docteurs de l'Église, ont fait qu'il reste à présent peu de prélats en France qui n'aient signé la lettre qui vous avait été ci-devant proposée. »

Si cette lettre n'eut pas sur les deux évêques un effet direct et immédiat, elle contribua au moins à les maintenir quelque temps dans la soumission aux décrets du Saint-Siège. Mais, malgré cet échec partiel, Vincent réussit dans ses démarches auprès de tous les évêques du royaume '. En assez peu de temps, il eut la joie de voir

1. Gerberon dit de Vincent et de ses démarches : « Demi-pélagien et moliniste, à qui les évêques cédèrent afin de se débarrasser de ses importunités. »

la lettre d'Habert, ou une autre rédigée sur ce modèle *, souscrite par environ quatre-vingt-huit évêques, c'està-dire par l'immense majorité de l'épiscopat français. Les autres, ou se turent comme Pavillon et Caulet, ou écrivirent une contre-lettre au pape. Ces derniers ne furent qu'au nombre de onze ; encore plusieurs d'entre eux défendaient moins le jansénisme, qu'ils ne désapprouvaient le mode de consultation employé par leurs collègues 2.

Débats à Rome. — Rôle de Vincent. — Les cinq propositions

condamnées.

Abandonné par l'épiscopat, le parti résolut de se défendre lui-même à Rome. Il y avait déjà un agent à demeure ; mais, dans une circonstance si critique, il crut qu'il fallait du renfort à son avocat, et il lui envoya trois autres docteurs, à la tête desquels il mit Saint-Amour. Comme lettre d'ambassade, Saint-Amour portait la lettre des évêques op posants.

Aux trois do cteurs jansénistes , Vincent , informé bientôt de leur départ, voulut opposer trois docteurs orthodoxes, et, avec le concours d'Olier et de Bretonvilliers qui partagèrent avec lui les frais de voyage et de séjour à Rome, il fit partir Hallier, Joisel et Lagault, qui, du reste, s'étaient offerts pour remplir cette grande mission. Tous trois étaient docteurs de Sorbonne, des plus habiles de la Faculté, et, de plus, très-liés avec Vincent. Aussi est-ce de lui qu'ils prirent leurs instruc-

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