‹ Saint Vincent de PaulChapitre 105 sur 159 · Lettre de Vincent du 21 juin 1052, à Huilier et LagauU · texte numérisé non relu

Lettre de Vincent du 21 juin 1052, à Huilier et LagauU

de l'orthodoxie, et se montrait non-seulement plein de feu, mais plein de lumières contre les erreurs de Jansénius '. C'est ce que nous dit une lettre de Raconis2 à Vincent, qui avait porté 1 evêque de Lavaur, avec plusieurs autres personnes d'érudition et de piété, à écrire contre YAugustinus , et l'aidait de ses conseils dans cette affaire : « Le prince de Condé, continuait Raconis, m'a extrêmement encouragé à continuer mon travail, et à seconder votre zèle pour la défense de l'Église, dont je lui ai parlé bien au long et dont il a été ravi. Il m'a commandé deux choses : la première, de voir M. le Nonce, et de lui dire de sa part qu'il serait bien aise de le pouvoir trouver en quelque église pour lui parler de cette affaire, et lui montrer la nécessité absolue qu'il y a, et pour l'Église et pour l'État, de répondre à cet auteur ; ce que j'ai exécuté aussitôt, et ai vu M. le Nonce qui est convenu, après un assez long pourparler, que je lui enverrais un catalogue des erreurs de Jansénius qui ont autrefois été condamnées ou par les conciles ou par les

1. Il avait écrit, contre le livre de la Fréquente communion, des Remarques cJirétierines et catholiques, 1644. — Dans ce temps, dit le P. Rapin (Mémoires, t. I, p. 40, Paris, 1865), « le prince de Condé... avait des conférences secrètes et fréquentes avec le nonce du Pape et le chancelier par l'entremise du P. Vincent, pour chercher ensemble des moyens de détruire ces nouveautés dont il avait aversion. »

2. Abra de Raconis n'est plus connu que par Boileau, qui l'a ridiculement logé dans un vers de son lutrin, chant iv :

Alain tousse et te 1ère. Alain ce satant homme... Qui possède Abellr. qui sait tout IlicoM.. .

Les jansénistes eurent pour eux les gens de lettres, qui se chargèrent de ridiculiser leurs adversaires. Mais Raconis, en dépit de Boileau et du huguenot Tallemant, était un homme de mérite. Il avait été professeur en l'Université de Paris, s'était acquis de la réputation dans la chaire, et n'avait dû qu'à ses talents sa nomination à lïvvché de Lavaur.

papes ; ce que j'ai promis de faire. De là je suis retourné chez M. le Prince, qui a été extrêmement satisfait de cette résolution, et m'a assuré qu'il en représentera hautement l'importance à la reine et à M. le cardinal Mazarin ; et m'a renouvelé le second commandement qu'il m'avait fait, qui était de vous assurer de son zèle en cette affaire, afin de l'avancer conjointement avec vous. »

Il n'est pas probable cependant que les démarches de Vincent à la Cour aient amené le roi à écrire de nouvelles lettres. D'ailleurs, on était en pleine guerre civile. Toute l'attention se porta de ce côté, et on songea peu alors aux querelles théologiques. Dans la lettre plus haut citée du 21 juin 1652, Vincent écrit en effet : « On parle fort peu maintenant de ces questions ; c'est peut-être à cause que les agitations de la guerre occupent tous les esprits, et que les misères du temps commencent à se faire sentir. » Les jansénistes seuls continuaient à remuer, et faisaient courir des écrits clandestins, dont une copie était toujours envoyée à Saint-Lazare. Mais le pieux et charitable prêtre, tout en persistant à encourager et à soutenir les négociateurs de Rome, ne s'employait à Paris qu'à désarmer Dieu et les partis par ses prières, et qu'à soulager les misères affreuses qui toutes recouraient à lui comme à leur Providence.

Abandonnés à leur zèle, les députés orthodoxes ne se ralentirent pas. Il leur fallait du courage. Les jansénistes ne cherchaient qu'à tramer l'affaire en longueur, et ils abusaient des lenteurs ordinaires de la cour de Rome pour attendre la mort d'un pape plus qu'octogénaire. Voulant pousser à bout les députés catholiques, déjà fatigués d'un séjour long et dispendieux, ils les harcelaient de leurs contradictions et de leurs calomnies, de leurs chicanes et de leurs mensonges. Tels étaient

la piété et le rigorisme du parti ! Encore ils avaient l'impudence de poser en victimes ; ils se plaignaient qu'on ne voulait pas les écouter, qu'on refusait leurs mémoires, etc. Nouveaux mensonges ! Depuis une année entière, ils avaient la liberté d'informer à toute heure les consulteurs et les cardinaux, de vive voix et par écrit, et on leur donnait communication des écrits de leurs adversaires. On était allé jusqu'à leur offrir deux, trois, quatre, cinq audiences devant les cardinaux, autant qu'il serait besoin, et ils avaient refusé. Car, encore une fois, tout leur but était de gagner du temps et d'empêcher la bulle de condamnation.

Mais rien ne lassait la patience et le courage des députés orthodoxes, résolus, écrivaient-ils à Vincent de Paul, à donner leur sang pour la bonne cause. Chose plus admirable, rien ne lassait non plus la fermeté d'Innocent X. Après plus de vingt-cinq congrégations tenues par les cardinaux, il voulut qu'il s'en tînt dix autres devant lui. Malgré ses quatre-vingt-un ans, il se plaisait à y rester quatre ou cinq heures, et il les eût prolongées davantage, sans la compassion qu'il portait aux théologiens, qui ne pouvaient plus demeurer sur leurs pieds. Il suivait et entendait à merveille toutes les discussions, et, devant ses familiers et ses parents, il ne savait plus parler d'autre chose. Le soir, il en conférait encore avec le cardinal Chigi, secrétaire d'État. Chigi lui-même aimait mieux consacrer la nuit à ses dépêches que de manquer une congrégation. Les cardinaux imitaient un si beau zèle. Une providence manifeste poussait les hommes et les choses à une heureuse conclusion.

À ces nouvelles, Vincent remerciait Dieu et bénissait les députés fidèles. Le 20 décembre 1652, il écrivait à Hallier :

« Je rends grâces à Dieu des heureux progrès qu'il

donne à vos conduites de delà ; je vous remercie trè?humblement de la bonté que vous avez de m'en consoler. Je vous assure, Monsieur, que je ne reçois point de joie plus grande que celle que vos lettres m'apportent, et que je ne prie point Dieu avec plus de tendresse pour chose du monde, que je fais pour vous et pour votre affaire. Aussi sa divine bonté me donne-t-eile une bonne espérance que bientôt elle rendra la paix à son Église, et qu'à la faveur de vos poursuites, la vérité sera reconnue et votre zèle exalté devant Dieu et devant les hommes. C'est ce que nous continuerons à lui demander. Faites-nous part, s'il vous plaît, de vos chères nouvelles. »

L'affaire touchait au terme, lorsque les jansénistes de Paris, informés de leur prochaine défaite, envoyèrent à Rome de nouveaux députés, parmi lesquels était le fameux P. Des Mares, le plus redoutable champion de la secte, auquel ils confièrent toutes leurs espérances.

A peine arrivés à Rome, Des Mares et ses compagnons obtinrent, par l'ambassadeur de France, une audience du pape. Ils demandèrent communication nouvelle des écrits donnés des deux parts, et le droit de dispute avec leurs adversaires. « Il ne s'agit ni des écrits ni de la personne des uns et des autres, répondit sensément le pape, mais du livre de Jansénius , désormais suffisamment examiné. Mon prédécesseur Clément VIII a autorisé les disputes ; aussi n'a-t-il rien conclu ; moi qui veux conclure, je les défends. » Et il les invita seulement à exposer leurs sentiments dans une grande assemblée. Il fallut se soumettre à cet ordre. En cette circonstance solennelle, le P. Des Mares, celui dont Boileau a dit :

Dus Maies dans SainuRoeh n'aurait pas mieux prêché,

déploya toute sa faconde. « Je ne me lasserai jamais de dire, rapporte Saint-Amour dans son Journal *, que ja- 1. Journal de Saint-Amour, fi* partie, ch, xxn, pp. 484, 502.

mais je n'ai ouï le P. Des Mares mieux prêcher à Paris, qu'il parla en cette occasion. C'est tout dire à des gens qui ont été assez heureux pour entendre autrefois quelques-unes de ses prédications. Enfin, il parla jusqu'à ce que la nuit arrivant, il lui fut impossible de lire les textes dont il s'était muni, et qu'on lui dit, malgré le charme de son éloquence, qu'il avait assez parlé. Il remit néanmoins au pape cinq ou six mains de papier où il exposait ses sentiments. »

Ce long et beau discours ne fut qu'une interminable déclamation contre la société semi-pêlagienne des jésuites, coupable, disait Des Mares, de plus de cinquante hérésies, et en faveur de saint Augustin et de la grâce efficace. Après quoi, on trouva, dit le P. Annat faisant allusion à une épigramme de Martial, qu'il n'avait pas encore commencé à parler des trois chèvres1. Et ce n'est pa's par les jésuites seulement que nous le savons, mais par le pape lui-même, au rapport de Lagault 2. Les jésuites, toujours les jésuites ! Or, des treize consulteurs dans l'affaire des cinq propositions, un seul était jésuite, lequel se montra si modéré, que les jansénistes s'en louèrent et en tirèrent avantage. Les jésuites ne furent point consultés en cette circonstance, par l'excellente raison qu'ils n'avaient aucun crédit auprès d'Innocent X, qui les ménageait assez peu, et n'avait pas dans ses bonnes ; grâces un seul membre de la compagnie, comme Saint- Amour l'avoue, p. 432 de son Journal.

Quelle que fût l'éloquence du P. Des Mares, Innocent X

en eut assez de cet échantillon, et il refusa aux nouveaux

députés une seconde audience. Ayautvu leur dessein, il

lit résolu à passer outre. Un matin, il se recommanda à

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