VINCENT ET LE JANSÉNISME APRES LA DULLE
Première conduite de Vincent. — Le fait et le droit. — Histoire et discussion.
Dès que la bulle fut arrivée à Paris, Vincent, plein d'une reconnaissance et d'une joie saintes, commença par rendre et faire rendre grâces à Dieu. « Remercions Dieu, Messieurs et mes frères, dit-il à sa communauté, delà protection qu'il donne à l'Église, et particulièrement à la France, pour la purger de ces erreurs qui allaient la jeter dans un si grand désordre. Pour moi, encore que Dieum'ait fait la grâce de discerner l'erreur d'avec la vérité avant même la définition du Saint-Siège apostolique, je n'ai pourtant jamais eu aucun sentiment de vaine complaisance ni de vaine joie, de ce que mon jugement s'est trouvé conforme à celui de l'Église, reconnaissant bien que c'est un effet de la pure miséricorde de Dieu envers moi, dont je suis obligé de lui rendre toute la gloire. » Et alors il écrivit à tous ceux de ses prêtres qui étaient trop éloignés de la capitale pour apprendre la grande et heureuse nouvelle aussitôt qu'il le souhaitait ; il écrivit aussi aux évêques qu'il avait portés à signer la lettre au Saint-Siège. On peut juger de toutes ces lettres par la suivante, adressée à Alain de Solminihac, évêque de Cahors, le 5 juillet 1653. On y trouvé de curieux détails
sur les négociations de Rome et sur l'état des partis à la réception de la bulle :
<( Monseigneur, je vous envoyé une nouvelle qui vous sera fort agréable, c'est la condamnation des jansénistes, de qui les cinq propositions ont été déclarées hérétiques dès le 9e juin. Labulle en fut publiée dans Rome le même ijour, et arriva en cette ville la fête de S. Pierre, et 1 ayant été présentée au roi et à la reine par Mgr le Nonce, Leurs Majestés l'ont fort bien reçue, et Mgr le cardinal a promis de tenir la main à l'exécution. Tout Paris en a tressailli de joie, au moins ceux du bon parti, et les autres témoignent de s'y vouloir soumettre. M. Singlin, qui en est le patriarche avec M. Arnauld, a dit qu'il fallait obéir au Saint-Siège, et M. du Hamel, curé de Saint-Merry, l'un des arcs-boutants de cette nouvelle doctrine, est dans cette disposition, et s'est offert de publier lui-même la bulle en son Église. Plusieurs des principaux d'entre eux, comme M. et M"»e de Liancourt, disent qu'ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Bref, on espère que tous acquiesceront. Ce n'est pas que quelquesuns n'aient peine d'avaler la pilule, et disent même que, quoique les sentiments de Jansénius soient condamnés, les leurs ne le sont pas ; mais ceci je ne l'ai ouï dire qu'à une personne. Tant y a, Monseigneur, que cette décision est une grâce de Dieu si grande, que tout le monde en fait fête ici, et ceux qui savent le mai que ces agitations passées ont fait, ne peuvent assez reconnaître un tel bien. J'espère, Monseigneur, que, comme vous avez contribué à l'obtenir par la signature de la lettre écrite à Sa Sainteté, vous serezaussi des plus fervents à enremercier Dieu, et à le prier qu'il achève de réunir les esprits, ce que fera aussi Mgr de Sarlat, s'il vous plaît de lui envoyer une copie de la bulle ci-jointe, laquelle n'a pas encore été imprimée. On attend Mgr de Paris, qui est absent,
pour la faire mettre en français et la faire afficher. C'est un arrêt contradictoire du Saint-Siège, qui a usé de toutes les précautions imaginables pour ôter tout prétexte à nos parties de s'en plaindre. Il les a ouïes plusieurs fois en particulier et en public, non-seulement les premiers docteurs envoyés pour empêcher que Sa Sainteté prononçât, mais les seconds qui étaient allés au secours, qui ont parlé 3 ou 4 heures durant en sa présence, lisant un grand cahier qu'ils avaient apporté de Paris tout dressé. Béni soit Dieu de ce que tous leurs efforts ont été inutiles, et que les âmes jouissent de la paix par la connaissance de la vérité que ces gens-là ont voulu obscurcir ! »
Rempli de zèle contre l'erreur, mais aussi de charité pour les personnes, Vincent eut aussitôt soin d'empêcher que les vainqueurs prissent ces airs de triomphe, plus cruels pour les vaincus que la défaite même, et qui rallument la guerre. Dans ce dessein, il alla voir des docteurs, des supérieurs de communauté, et les conjura de contribuer à la réunion des esprits en gardant la plus grande modération dans les discours tant publics que privés, et en prévenant d'honneur et d'amitié ceux qui avaient soutenu le dogme proscrit.
Lui-même alla faire une visite aux disciples de Saint- Cyran retirés à Port-Royal. Il passa plusieurs heures avec eux, les félicita de leur soumission absolue, dont le bruit s'était répandu, et leur prodigua tous les témoignages d'estime, d'affection et de confiance ; il fît de même, auprès des personnes de condition qui passaient pour les patrons et les soutiens du parti : tous promirent obéissance entière à la décision du Saint-Siège.
Hélas ! promesses bientôt démenties par les faits ! Dès l'année 1653, les évoques de France, présidés par le cardinal Mazarin, avaient adopté la censure d'Innocent X, et
lesjansénisfces ne pouvaient plus, à moins de se constituer en dehors de l'Église, soutenir directement la doctrine des cinq propositions. Il eurent alors recours à un subterfuge, et inventèrent la fameuse distinction du fait et du droit. Les cinq propositions étaient bien légitimement condamnées et contenaient une doctrine hérétique, mais elles n'avaient pas été censurées dans le sens de Jansénius et n'étaient pas dans son livre. Ils trouvaient ainsi le moyen de respecter en apparence la bulle d'Innocent X, et de continuer à soutenir la doctrine de YAugustinus. Car s'ils se croyaient obligés d'accepter les décisions pontificales sur un point de droit et de dogme, il n'étaient pas tenus, disaient-ils, d'avoir la même soumission sur un point de fait, comme le sens d'un auteur et le contenu d'un livre.
Sans doute l'Église n'est pas infaillible sur les faits purement profanes ou purement personnels ; mais il en est autrement des faits dogmatiques, c'est-à-dire inséparablement liés à une question de foi. Admettez la faillibilité de l'Église en pareil cas, et aussitôt la foi et la tradition chrétiennes se trouveront compromises. Évidemment, l'inspiration et l'autorité de l'Église deviendraient illusoires, si elle ne pouvait condamner que des erreurs abstraites, sans avoir droit de décider jamais que ces erreurs appartiennent à tel homme, à tel livre. Tous les hérétiques échapperaient à ses anathèmes, se moqueraient d'elle et de ses décisions ; il leur suffirait de dire, comme les jansénistes, qu'elle ne les a pas entendus, qu'elle ne sait pas lire ; et alors on continuerait à répandre l'erreur, tout en accordant à ses oracles un respect dérisoire et sacrilège : ce serait la souffleter à genoux. Les livres circuleraient malgré ses prohibitions, les sectes subsisteraient dans son sein, quelque effort qu'elle fît pour les en chasser, et resteraient chez elle
malgré elle. Le drapeau ennemi flotterait sur la place à côté du sien . Chefs et soldats braveraient ses foudres, et s'arrogeraient d'eux-mêmes, dans la grande république chrétienne, des droits de nationalité qu'elle ne pourrait leur ravir. Telle fut précisément, comme Ta défini si spirituellement le comte de Maistrefcte l'Église gallicane), le caractère exceptionnel de cette secte janséniste, la plus subtile, la plus hypocrite qui ait jamais existé, voulant rester dans l'Église malgré l'Église, prétendant lui être fidèle, et l'accusant d'ignorer les dogmes, de ne pas comprendre ses propres décrets, et de n'avoir pas assez d'intelligence pour démêler le sens d'un livre. Armons l'Église de tous les pouvoirs nécessaires à sa défense et à l'accomplissement de sa mission. Qu'elle puisse arrêter l'envahissement des hérétiques et des mauvaises doctrines, faire la police chez-elle, mettre à la porte ceux qui lui semblent dangereux, préserver ses enfants du poison de l'erreur en leur en indiquant la nature et les sources.
Du reste, on suivit les jansénistes sur ce nouveau terrain, et, en 1654, les évêques de France déclarèrent que les cinq propositions avaient été condamnées dans le sens de Jansénius.
Le Saint-Siège ayant fait une semblable déclaration, les évêques, pour arrêter les progrès de l'erreur et couper court aux vains subterfuges de la secte, proposèrent, dans leur assemblée de 1657, un formulaire de foi que tous devaient souscrire, et qui embrassait la question de droit et la question de fait.
Mais, dans l'intervalle, l'attention publique s'était portée sur un autre point. Le duc de Liancourt, protecteur, maître d'hôtel, en quelque sorte, des Ports-royalistes, se confessait à un prêtre de Saint-Sulpice, nommé Picoté. Celui-ci l'interrogea un jour sur ses liaisons avec Port-
Royal, et ne le voyant pas disposé à les rompre, il lui demanda deux ou trois jours pour réfléchir et prendre conseil. Le duc consentit; mais il ne revint pas au jour convenu, et répandit dans le public que les prêtres de Saint-Sulpice lui avaient refusé l'absolution. Saint Vincent de Paul, à qui il était allé se plaindre, voulant empêcher l'éclat, vint dès le lendemain conférer de cette affaire avec Olier, Bretonvilliers et le confesseur, et il fut résolu qu'on consulterait la Sorbonne. Plusieurs docteurs des plus célèbres répondirent que le confesseur serait bien en droit de refuser l'absolution, mais qu'on ne devait pas refuser la communion, si le duc s'y présentait, parce qu'il y avait une grande différence entre l'administration publique de l'Eucharistie et le jugement secret de la Pénitence. Le duc n'avait agi que par obéissance aux caprices de sa femme. Voyant le grand éclat qu'avait cette affaire, il se repentit, et protesta que, « s'il avait à recommencer, il ne s'embarquerait pas dans ce parti 4. » Regrets tardifs ! le mal était fait. Déjà Arnauld, empressé de saisir une si belle occasion de rentrer dans la lice que la constitution d'Innocent X semblait lui avoir fermée, s'était emparé de l'affaire et avait publié sa Lettre à un duc et pair, dans laquelle il blâmait fortement la conduite du prêtre de Saint-Sulpice. On y répondit solidement par divers écrits, et Arnauld répliqua par une lettre datée de Port-Royal-des-Champs, du 16 juillet 1655, sous ce titre : Seconde lettre de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, à un duc et pair de France. Deux propositions en furent extraites et déférées en Sorbonne. Malgré les mouvements de Saint-Amour et de soixante-deux docteurs attachés à Port-Royal, elles y furent censurées, et Arnauld fut rayé de la liste des docteurs. Mais Arnauld
1. .Journaux de Des Lions, cilés dan» ia Vte de M Olier, tom. Il, p. 170.
chargea Pascal de sa vengeance, et les Provinciales, pendant plus d'une année, couvrirent toute autre voix et absorbèrent l'attention de la France entière.
Un peu plus tard, les évêques de France et Le pape Alexandre VII proposèrent une nouvelle formule de foi, qui devait être signée par le clergé tant régulier que séculier, et même par les religieuses, sous les peines les plus graves que sanctionnait l'autorité royale.
Le parti se divisa alors en deux camps. Les uns, plus rigides, voulaient qu'on fit une exception et une réserve pour la question de fait ; les autres étaient d'avis qu'on signât simplement, mais en sous- entendant le sens de Jansénius. C'était une hypocrisie et un parjure. Les évêques souscrivirent et firent souscrire le formulaire dans leurs diocèses. Il n'y eut que quatre opposants : Pavillon, évêque d'Alet ; Caulet, évêque de Pamiers ; Chouart de Buzenval, évêque de Beauvais *, et Henri Arnauld, évêque d'Angers. Ces quatre évêques s'en tinrent, sur la question de fait, à un silence respectueux, et publièrent en ce sens leurs mandements. Clémeut IX, successeur d'Alexandre "VII, fut offensé de cette obstination, et voulut exiger des évêques opposants la révocation de leurs mandements. Mais on lui fit observer qu'il rencontrerait une résistance qui pouvait devenir fatale et perpétuer le schisme. Il se contenta alors de demander
1 .11 y eut un différend entre l'évêque de Beauvais et son chapitre au sujet du mandement pour la publication de la bulle d'Innocent X. Les chanoines s'adressèrent au Saint-Siège pour avoir des commissaires qui prissent connaissance de cette affaire. Mais, au lieu de Perrochel, évêque de Boulogne, qu'ils demandaient, on leur donna son oilicial qu'ils ne connaissaient pas, et ils prièrent Vincent d'écrire à son disciple de Saint-Lazare pour savoir si l'official était un homme rem et bût, el pour qu'on lui recommandât cette affaire comme une amure de Dieu. (Lettre de Vincent à l'évêque de Boulogne, du 18 mars 1C54.)
aux quatre évêques la publication d'un second mandement qui pût être regardé comme une suffisante rétractation du premier, et d'un nouveau formulaire explicite sur la double question de fait et de droit. Les évêques parurent se soumettre. Mais la distinction du fait et du droit restait clairement énoncée dans leurs procès-verbaux, dont on fit pour cela un grand mystère, tandis que leurs lettres au pape donnaient à entendre qu'ils avaient agi et signé comme tous leurs collègues. On n'omit rien pour persuader le Souverain Pontife de leur soumission franche et sincère, et il leur rendit sa bienveillance. C'est ce qu'on appela, en langage un peu prétentieux et emphatique, la paix de l'Église ou la paix de Clément IX. C'était donner à quatre évêques entêtés et plus ou moins sciemment hypocrites, une grande importance, que de les représenter comme tenant en leurs mains la paix et la guerre. — Inutile de pousser plus loin ce résumé historique, puisque nous avons dépassé déjà les limites de la vie de Vincent de Pau] .
Fermeté et charité. — Programme de conduite.
On a remarqué tout à l'heure les noms de Pavillon et de Caulet. Grâce aux lettres de Vincent plus haut citées, ces deux évêques avaient commencé par la soumission ; ils reçurent et publièrent la bulle d'Innocent X dans leurs diocèses. Quatre ans après, ils étaient encore dans les mêmes sentiments. L'évêque d'Alet, consulté alors par Arnauld sur le cas de conscience relatif au formulaire et sur les écrits de Port-Royal composés à l'appui : « Ces ouvrages sont beaux et éloquents, dit-il à l'abbé de Rancé ; cependant je n'y vois rien qui prouve que l'opi-