Summ.t n° 22, p
aussitôt, parce que je suis obligé de tenir la Compagnie nette de ces brouilleries... Tenez-y donc la main, s'il vous plaît, pour l'amour de Notre-Seigneur. »
Pesnelle, Missionnaire à Gênes, lui avait demandé quelques écrits à ia mode, au nom d'un vicaire apostolique. « Nous nous sommes donnés à Dieu, lui répondit Vincent, le 22 août 1659, pour ne prendre aucune part dans ces contestations qui sont aujourd'hui entre tant de si saintes personnes, et entre des corps si considérables dans l'Eglise, et faisons profession de n'avoir céans ni de lire tant d'écrits qui s'impriment et qui courent par Paris, et même dans les provinces, sur ces sujets. Nous nous contentons de prier Dieu qu'il unisse les esprits et les cœurs, et mette la paix en son Église. Selon cela, vous supplierez Monseigneur le vicaire de nous excuser si nous ne vous envoyons tous ces imprimés. »
A plus forte raison refusait-il de tels écrits aux siens, et exigeait-il impérieusement qu'ils leur fermassent la porte, si quelques-uns venaient à y frapper. Il écrivait à Gabel, à Sedan, le 28 décembre 1658 :
« Le débit qui se fait de quelques imprimés touchant les opinions du temps, et la connaissance que j'ai eue qu'on en a porté en une de nos maisons, m'obligent à vous avertir que, si on en porte chez vous, vous ne les receviez pas, ni personne des vôtres ; parce que la lecture de ces écrits sert de peu et peut nuire beaucoup, surtout aux personnes de communauté, qui, venant à s'en entretenir, en disent leur sentiment. Et comme chacun a son sens, il arrive diversité d'opinions ; et de là les diss et les divisions. Nous devons savoir, et nous bien établir aux choses de foi ; mais pour ces questions d'école, lai-sons-les là.
« Notre-Seigneur ne voulait pas que les apôtre- imputassent avec les scribes et les pharisiens, à <ausedu Levain
de leur doctrine, qui eût pu leur donner quelque impression maligne. Et saint Pierre défendit aux premiers chrétiens de disputer sur l'Écriture, parce que, disait-il, il y a des choses obscures et difficiles, même dans les Épîtres de saint Paul. Cela étant, nous avons bien plus de raison d'éviter à nous entretenir de ces matières inutiles. Par la grâce de Dieu, on n'en parle point céans. Aussi avons-nous mille beaux sujets de conversation plus édifiants et plus convenables. Nous devons pourtant respecter les diverses lumières de ceux qui agitent ces questions, mais non pas nous déclarer ni d'un côté ni d'autre; chacun a ses raisons. Et Dieu permet qu'ils en aient de différentes, comme il l'a permis entre saint Pierre et saint Paul, et entre le même saint Paul et saint Barnabe ; comme aussi entre les anges, faisant voir aux uns les choses autrement qu'aux autres. C'est pourquoi, Monsieur, je vous prie derechef de ne pas souffrir qu'il entre chez vous de ces papiers volants, ni qu'on y avance de ces propositions qui ne servent qu'à mettre la discorde entre les frères et à mésédifier les externes, qui trouveraient à redire à notre curiosité et à notre babil, s'ils nous voyaient lire et parler de ces libelles et de ces nouveautés, et encore plus s'ils nous voyaient prendre parti.» Mêmes précautions indiquées dans une lettre à Get, du 22 septembre 1656 : «J'ai consenti qu'on vous porte les discours de M. Godeau sur le pontifical, mais non pas l'autre livre que vous demandez de la fabrique de Port- Royal, parce qu'à tous ceux qui sortent de cette boutique, on dit qu'il y a toujours quelque chose à redire... Je vous dis tout ceci, Monsieur, pour que vous ne vous chargiez plus de faire venir des livres pour qui que ce soit d'une telle source, qui, n'étant pas nette, donne sujet de craindre qu'il y ait quelque danger à boire dans les ruisseaux qui en procèdent. »
La soumission simple et sans contestation qu'il demandait à ses prêtres, il la devait exiger bien plus des Filles de la Charité. En janvier 1653, il invita mademoiselle Le Gras à rompre un engagement contracté pour v trois de ses Filles, soupçonnant qu'on voulait s'en servir pour répandre l'esprit du temps dans la petite Compagnie: « Je crains, disait-il, qu'il n'y ait là quelque chose du Port-Royal. » Ce n'est pas lui qui aurait entretenu les Filles de la Charité dans cet orgueil de la vérité, que les sectaires inspiraient aux religieuses de Port-Royal. Pures, elles aussi, comme des anges, il voulait qu'elles fussent, non orgueilleuses comme des démons, mais humbles et soumises comme des enfants ; qu'au lieu de se faire d'une ignorance prétendue et prétentieuse un titre à refuser l'obéissance exigée par les pasteurs, elles y vissent une obligation nouvelle de se laisser conduire. Il leur apprenait à se contenter de gémir des maux de l'Eglise, à prier pour ses besoins, et à réduire toute leur science à cette soumission générale qui ne demande ni raisonnements ni discussions.
Nous lisons encore dans la lettre à Get : « Comme il a plu à Dieu de tenir la Compagnie fort nette de cette doctrine, nous ne devons pas seulement tâcher de nous maintenir dans cette netteté, mais éviter tant que nous pouvons que les autres se laissent prendre par les beaux discours de Messieurs de Port-Royal, et n'entrent dans leurs erreurs, surtout à présent qu'il n'y a plus lieu de douter qu'ils n'en soient convaincus. »
Application aux externes. — Le docteur Des Lions.
Ces paroles nous montrent que ce que Vincent fit pour les siens, il le sut faire encore pour ce grand nombre de
communautés soit religieuses, soit séculières dont il était le supérieur. Il veilla particulièrement sur les Filles de la Visitation, que le bienheureux François de Sales avait confiées à sa garde. Sa vigilance était là d'autant plus nécessaire, que les rapports du saint évêque de Genève avec la grande Angélique, la réformatrice de Port- Royal, étaient pour les sectaires un titre à s'introduire parmi elles. Vincent recommanda donc à toutes les maisons de Paris et à celles qu'elles avaient fondées en province, de prendre garde que les ecclésiastiques qui les fréquentaient ne fussent infectés des opinions nouvelles : « Car, leur disait-il, ceux qui sont dans une mauvaise doctrine ne cherchent qu'à la répandre ; et néanmoins ils ne se déclarent pas d'abord : ce sont comme des loups qui se coulent doucement dans la bergerie pour la ravager et pour la perdre. »
Vincent inspira les mêmes sentiments et la même conduite aux congrégations séculières de la Providence, de la Propagation de la foi, des Nouvelles catholiques et de l'Union chrétienne ; les filles de la Providence, en particulier, lui renvoyèrent toujours l'honneur de leur respectueuse soumission aux décrets et aux ministres de l'Église. La congrégation de Prémontré, par l'organe de son abbé, témoigna, au procès de canonisation, qu'il avait été l'instigateur des décrets portés par les chapitres de l'ordre en conformité avec les constitutions pontificales * .
Vincent, qui, dès 1646, avait envoyé ses Missionnaires en Irlande, ne négligea rien pour préserver de l'erreur les jeunes Irlandais qui étaient venus étudier à Paris. Plusieurs d'entre eux avaient été déjà gagnés par les in-
1. « Mirum est quanto studio egerit, ut dicta congregatio Praemonstr., per décréta suorum capitulorum, mandaret suis omnibus, quatenus eisdem constitutionibus se submitterent et conformarent. >»
trigues de la secte, et réunis dans une maison du faubourg Saint-Marceau, où on les préparait à porter dans , leur pays les nouvelles doctrines. Mais vingt- six de ces 'jeunes ecclésiastiques sortirent du séminaire janséniste et vinrent trouver Vincent, qui les confia à la conduite d'un : de ses prêtres et les logea au collège des Bons-Enfants. Là, à l'instigation du saint, ils rédigèrent une déclaration, par laquelle ils s'engageaient à adhérer toujours à tous décrets et censures des souverains pontifes, à n'enseigner jamais aucune des propositions condamnées par le Saint- Siège, et notamment les cinq propositions janséniennes ; et, comme gage de leur fidélité, ils en laissèrent un exemplaire entre les mains de Vincent, Irritée de se voir arracher sa proie, la cabale interposa l'autorité de Courtin, recteur de l'Université, pour casser la déclaration par un décret. Les Irlandais en appelèrent à la faculté de théologie, qui se joignit à eux pour interjeter appel au Parlement contre le recteur et sa procédure. Le parti fit pleuvoir les pamphlets, où l'on ne ménageait pas Vincent, âme de toute l'affaire, et où on l'accusait d'avoir promis des bénéfices aux Irlandais pour les engager à signer la déclaration. Malgré tout, le bon droit triompha : un arrêt du Parlement (24 mars 1651) condamna le décret du recteur ; et, grâce à Vincent de Paul, les jeunes Irlandais, élevés dans la vraie doctrine, purent porter une foi pure dans leur pays d.
Vincent soutint encore dans la foi les évêques et les docteurs, particulièrement ceux qui avaient fait partie de la conférence des Mardis. A leurs successeurs à Saint- Lazare, aux jeunes étudiants en théologie, il ne cessait de recommander avec saint Paul d'éviter le néologisme de l'hérétM : Devita profanas vocum novitates. C'est lui
i. Mémoires du P. Rupin, tom. I, pp. 410-414*
qui engagea la reine mère à inspirer au roi cette horreur de l'hérésie par laquelle Louis XIV se distingua toujours. Au conseil de conscience, il usa de tout son crédit pour écarter des prélatures et des bénéfices tous les suspects de jansénisme, et pour faire nommer aux charges ecclésiastiques les prêtres fidèles : en cela il s'entendait tou- ' jours avec les nonces du Saint-Siège * et avec le chancelier. Regardant avec raison les chaires de l'enseignement ou de la prédication comme les sources publique de la doctrine et des mœurs, il s'employa à n'y laisser monter que des hommes d'une foi éprouvée ; et, s'il apprenait qu'une thèse suspecte de jansénisme allait être soutenue dans une communauté ou dans une école, il la dénonçait au chancelier et au nonce, et la faisait supprimer par leur autorité.
Que ne fit-il pas encore pour ramener à la soumission les égarés ! Nous en avons un exemple dans sa conduite à l'égard de ce Jean Des Lions, docteur de la maison de Sorbonne et doyen de Senlis, dont nous avons plus d'une fois cité sur ces matières les Journaux si curieux. Des Lions était attaché à l'hérésie par ses opinions per-
1. « Ipsi erat cum excellentissimis sedis apostolicae apud regem « Christian issimum Nuntiis, et familaris necessitudo, et consiliorum « societas (Epist. episc. Aquensis ad Glem. XI.).» —Voir sur les! faits précédents Summ., nos 21 et 23 ; pp. 51 et 57. — Dans leurs lettres à Glém. XI, les évêques témoignèrent aussi de la conduite de Vincent au conseil de conscience ; par exemple l'évêque de Gahors : « Nihil ita fuit potius quam ut, in ovili Ghristi vigilibus et solli- « citis pastoribus suffectis, lupi et mercenarii procul arcerentur « Non médiocre insuper, hoc eodem defung'ens ministerio, et fer- « ventis sui in Deum amoris, et catholicse suse fidei, et in « Apostolicam sedem summae fidelitatis dédit experimentum; « nam... ad Jansenismi pravas et haereticas novitates resecandas, « damnandas et evellendas, romanorumque Ponlificum decretis debia tam reverentiarn suscriptionemque procurandam, nil prudentissirnus « sacerdos omisit. »
APPLICATlOxN AUX EXTERNES, ETC. 401
sonnelles et plus encore par ses liaisons avec Arnauld, le duc de Liancourt et les personnages les plus considérables du parti. Cependant la constitution d'Innocent X l'avait ébranlé. Vincent en profita, et lui députa l'évèque de Pamiers, encore fidèle, pour l'engager à faire une retraite à Saint-Lazare. Des Lions parut se rendre. Il ne lui restait plus qu'une petite difficulté dont il voulait demander la solution au pape. Vincent envoya sa lettre à Rome et eut assez de crédit pour lui obtenir une réponse favorable. Mais, comme il arrive toujours aux gens qui manquent de simplicité et de droiture, il y trouva des difficultés nouvelles ; puis le respect humain, d'anciens préjugés, des liaisons encore plus anciennes, le retinrent dans le parti.
Nouveaux efforts de Vincent quand parut la déclaration d'Alexandre VII. Hélas ! le moment était mal choisi. Alors venait d'avoir lieu à Port-Royal le fameux miracle de la Soin ft'-k'pine, que nous n'avons point ici à raconter, et, avec tout le parti, Des Lions y avait vu un solennel témoignage rendu par Dieu lui-même à la vérité du jansénisme. La première impression passée, Vincent revint à la charge, et cette fois il parut sur le point de triompher : Des Lions ne demandait plus, pour tout délai, que le temps de ramener avec lui le duc et la duchesse de Liancourt. Pour le presser et couper court à de nouveaux subterfuges, Vincent lui écrivit le 2 avril 1657 :
« J'espère qu'à ce coup, Monsieur, vous donnerez la gloire à Dieu et l'édification à son Église, que chacun attend de vous en cette occasion : car d'attendre davantage, il est à craindre que l'esprit malin, qui emploie tant de souplesses pour éluder la vérité, ne vous mette imperceptiblement en tel état, que vous n'aurez plus tant de force de le faire, pour ne vous être pas prévalu de la grâce, depuis un si long temps qu'il y a qu'elle tjbus u. 23
sollicite par des moyens si suaves et si puissants, que je nai pas ouï dire que Dieu en ait employé de tels à l'égard de qui que ce soit de ce côté-là.
« De dire, Monsieur, que les miracles que fait la Sainte- Épine au Port-Royal semblent approuver la doctrine qui se professe en ce lieu-là ; vous savez celle de saint Thomas, qui est que jamais Dieu n'a confirmé les erreurs par des miracles, fondé sur ce que la vérité ne peut autoriser le mensonge, ni la lumière les ténèbres. Or, qui ne voit que les propositions soutenues par ce parti sont des erreurs", puisqu'elles sont condamnées ? Si donc Dieu fait des miracles, ce n'est point pour autoriser ces opinions qui portent à faux, mais pour en tirer sa gloire en quelque autre manière.
(c D'attendre que Dieu envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas ; il vous renvoie à l'Église, et l'Église assemblée à Trente vous renvoie au Saint Siège, au sujet dont il est question ; ainsi qu'il paraît par le dernier chapitre de ce concile.
« D'attendre que le même saint Augustin revienne s'expliquer lui-même : Notre-Seigneur nous dit que si l'on ne croit pas aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscites nous diront. Et s'il était possible que ce saint revînt, il se soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife.
a D'attendre le jugement de quelque Faculté de théologie fameuse, qui décide encore ces questions : où est-elle ? On n'en connaît point dans l'état du christianisme une plus savante que celle de Sorbonne, dont vous êtes un très-digne membre.
a D'attendre, d'un autre côté, qu'un grand docteur et très-homme de bien vous marque ce que vous avez à faire : où en trouverez-vous un, en qui ces deux qualités se rencontrent mieux qu'en celui à qui je parle ?
« Il me semble, Monsieur, que j'entends que vous me dites que vous estimez ne vous devoir pas déclarer sitôt, afin d'amener avec vous quelque personne de condition. Cela est bon ; mais il est à craindre que, pensant sauver du naufrage ces personnes-là, ils ne vous entraînent et noient avec eux. Je vous dis ceci avec douleur, d'autant que leur salut m'est aussi cher que le mien, et je donnerais volontiers mille vies si je les avais pour eux. ; Il semble que votre exemple les fera bien plutôt revenir que tout ce que vous leur pourriez dire. Tout cela donc posé, au nom de Dieu, Monsieur, ne différez plus cette action, qui doit être tant agréable à sa divine bonté : il y va de votre propre salut, et vous avez plus de sujet de craindre pour vous-même, que pour la plupart de ceux qui trempent dans ces erreurs ; parce que vous en* avez reçu, et non pas eux, un éclaircissement particulier de la part de notre Saint- Père. Quel déplaisir auriez-vous, Monsieur, si, remettant plus longtemps à vous déclarer, on venait à vous y contraindre, ainsi que la résolution en a été prise par nosseigneurs les prélats ? C'est pourquoi je vous supplie derechef, au nom de Notre-Seigneur, de vous hâter, et de ne pas trouver mauvais que le plus ignorant et le plus abominable des hommes vous parle de la sorte, puisque ce qu'il vous dit est raisonnable. Si les bêtes ont parlé, et les méchants prophétisé, je puis dire aussi la vérité, quoique je sois bête et méchant. Plaise à Dieu vous parler lui-même efficacement, en vous faisant connaître le bien que vous ferez ! car outre que vous vous mettrez en l'état où Dieu vous demande, il y a sujet d'espérer qu a votre imitation une bonne partie de ces messieurs-là reviendront de leurs égarements ; et, au contraire, vous pourrez être cause qu'ils y demeureront, si vous retardez ce dessein ; et je doute même que vous l'exécutiez jamais : ce qui me serait une
affliction mortelle, à cause que vous estimant et vous affectionnant au point que je fais, et ayant eu l'honneur de vous servir en qualité que j'ai fait, je ne pourrais sans une extrême douleur vous voir sortir de l'Église. J'espère que Notre- Seigneur ne permettra pas ce malheur, comme je l'en prie bien souvent. »
De plus en plus ému par cette lettre touchante, Des Lions promit sa soumission: il ne s'agissait plus que d'en fixer le mode et de la rendre utile à ses coreligionnaires. Vincent eut encore la bonté de se prêter à ce dessein et d'en régler lui-même l'exécution. Mais Arnauld fut plus fort que lui, et ressaisit sa proie. Sa proie, nous disons bien ; car, dans sa personne, dans celle de sa nièce Perrette, dans les biens de sa famille, Des Lions fut toujours la victime d' Arnauld 4.
Vincent mettait quelquefois autant de prudente habileté que de zèle persévérant dans ses efforts auprès des ecclésiastiques à foi suspecte. L'un deux, savant, grand prédicateur, de grande condition, le venait voir souvent. « Monsieur, lui dit un jour le saint, comme vous êtes habile et éloquent, j'ai un conseil à vous demander. Dans nos missions à la campagne, il nous arrive de trouver des personnes qui ne croient pas aux vérités de notre sainte religion, et nous ne savons comment nous y prendre pour les leur persuader. Que devons-nous faire en ces rencontres ? — Pourquoi me demandez-vous cela ? répondit l'abbé avec émotion. — C'est, Monsieur, que les pauvres s'adressent aux riches dans leurs besoins, et, comme nous sommes de pauvres ignorants, nous avons recours à vous qui êtes riche en science. » Flatté et remis, l'abbé énuméra les preuves de la religion : l'Écriture, les Pères, le raisonnement, le commun consentement des
1. "Voir sur Des Lions les Mémoires de Niceron, t. XI, p. 322.
peuples et des siècles, le témoignage des martyrs, les miracles, etc. « Fort bien, Monsieur, reprit Vincent, mettez, je vous prie, tout cela par écrit, simplement et sans façon, et envoyez-le moi. » Deux ou trois jours après, l'abbé apportait lui-même son mémoire. « Merci, Monsieur, lui dit Vincent. Je reçois une joie singulière de vous voir dans ces bons sentiments, et de les apprendre de vous-même ; car, outre le profit que j'en tirerai pour mon usage particulier, cela me servira même pour votre justification. Vous l'aurez peine à croire, il est néanmoins très-véritable que certaines personnes sont persuadées et disent que vous n'avez point de bons sentiments touchant les choses de la foi. Achevez donc, Monsieur, ce que vous avez si bien commencé; et, après avoir si dignement soutenu la foi par votre écrit, professez-la par une vie édifiante. Vous y êtes d'autant plus obligé que vous êtes de condition ; car il en est de la vertu jointe à la naissance comme d'une pierre précieuse qui brille plus enchâssée dans l'or que dans le plomb. » Cette conduite et ce discours eurent leur effet, et Vincent eut la consolation de voir l'abbé entrer et persévérer dans des résolutions saintes *.
Le plus souvent, Vincent de Paul s'en tenait à de sages précautions, et se contentait de recourir à la prière, le meilleur remède, disait-il, qu'on pût opposer à l'hérésie. Sans doute, il était bien aise de voir les docteurs consacrer leur plume et leurs veilles à la défense de la foi, et il les y excitait volontiers ; mais dans la prière et le secours de Dieu il mettait sa principale confiance. La prière, répétait-il aux siens, la pratique exacte des vertus contraires aux vices des hérétiques, c'est-à-dire l'humilité