‹ Saint Vincent de PaulChapitre 120 sur 159 · MISSIONS FIN GÉNÉRAL, FTC · texte numérisé non relu

MISSIONS FIN GÉNÉRAL, FTC

à peu l'indifférence, pratique d'abord, théorique ensuite, en attendant l'athéisme.

Le mal gagnait surtout les campagnes, plus dépourvues encore que les villes de pasteurs instruits et vigilants, plus exposées par suite à céder aux suggestions de l'hérésie, à l'envahissement de l'ignorance et du désordre moral. C'est aussi vers les campagnes que se tourna d'abord l'àme apostolique de Vincent de Paul ; ou plutôt, de l'apostolat des campagnes il fit son œuvre propre, et, en un sens, exclusive. Car, ainsi qu'il nous l'a dit déjà, il ne s'occupa de la réformation et de l'éducation du clergé que pour fournir les campagnes de pasteurs fidèles, ou, suivant sa comparaison si heureuse, que comme un conquérant qui cherche à laisser garnison dans les places qu'il a prises.

Oui, l'évangélisation des campagnes et des pauvres, voilà la mission de Vincent et de sa Compagnie. Mission unique dans l'histoire de l'Église, disait-il encore, puisque aucun autre corps religieux ne se l'était proposée pour fin particulière et principale.

Et, de ce côté encore, Vincent a été l'homme de la Providence. Au temps de Richelieu, et à la veille de Louis XIV, on ne pouvait guère prévoir l'avènement si prochain de la démocratie, et Vincent, si respectueux pour les puissances, si soumis à toute autorité, le prévoyait moins que personne. Mais Dieu, qui l'avait suscité et le menait à son insu, et comme malgré lui, à l'accomplissement de toutes ses œuvres, le faisait à temps l'homme des petits et des pauvres, alors si dédaignés, bientôt si menaçants. Chaque saint a sa mission propre et son coin à cultiver dans la vigne du Seigneur. Saint [gnace, chevalier de naissance et de caractère, donne à sa Compagnie une constitution féodale et militante ; sans iiger les petits, il s'adresse de préférence aux grands,

et par les grands, chefs alors de l'hérésie, il arrête, quand il les a soumis, les progrès du protestantisme. Même en notre âge dit égalitaire, ses fils continuent à s'emparer des grands par la direction et par l'éducation, et ils rendent ainsi un immense service en mettant le christianisme à la tête de la société. En même temps, toujours fils d'un guerrier, ils poursuivent leur lutte éternelle contre tout ce qui veut s'opposer à Dieu.

Quand la féodalité est vaincue, et qu'au règne brillant, mais éphémère, de la royauté absolue, va succéder le règne de la bourgeoisie d'abord, ensuite du peuple, Vincent de Paul prend la société par le bas, par les petits et les pauvres ; il baptise, il adoucit par avance cette démocratie sauvage ; entre elle et l'aristocratie, entre la pauvreté et la richesse, il met, non la lutte, mais le trait d'union de la charité. Et quand la démocratie menacera de tout détruire, Dieu ressuscitera le nom et les œuvres de Vincent de Paul, et sous son drapeau s'abritera l'espérance de la société.

Voilà donc l'origine des Missions populaires de Vincent ; en voilà l'à-propos et la nécessité. A ces raisons particulières viennent se joindre les raisons générales de tous les temps, d'où l'on comprend comment les Missions ont toujours existé dans l'Église. Il est des maux auxquels les pasteurs ordinaires ne peuvent porter remède. Hommes de tous les jours et de tous les instants, on est trop accoutumé à les voir et à les entendre, pour que leurs discours et leurs conseils conservent cette force qui pénètre et remue les âmes. Un étranger, qui survient tout à coup, ne soulève d'abord aucune répugnance, dégagé qu'il est de tout intérêt humain et local ; puis l'attrait de la nouveauté pousse vers lui ; sa parole inconnue produit des impressions nouvelles sur des âmes blasées ou paralysées, et entraîne les esprits à la foi, les cœurs à la vertu.

Effets éphémères, a-t-on dit, dont, la cause passée, il ne reste bientôt plus de trace ; pluie d'orage qui laboure et ne féconde pas ; ébranlements d'imagination, de nerfs même, et non de cœur, ni de volonté ; mouvement passager plutôt que conversion solide et durable. Et, en effet, comment, en si peu de temps, instruire et convaincre ? Alors il faut bien mettre le sentiment à la place de la doctrine. Gomment éprouver les consciences, les réduire à des sacrifices longtemps refusés, détruire des habitudes invétérées ? Alors il faut bien se contenter de quelques larmes d'une sensibilité nerveuse, de promesses que le vent emporte, de résolutions que le lendemain détruit.

Voilà ce qu'on a dit dès le temps de Vincent de Paul ; voilà ce qu'on a répété de nos jours en des circonstances semblables, lorsque l'Église, après le cataclysme révolutionnaire, a voulu reprendre les Missions par lesquelles on avait régénéré la France après le cataclysme protestant. Car rien de nouveau sous le soleil, rien de nouveau notamment dans les objections contre l'Église, et le libéralisme de la Restauration aurait été bien étonné, si on lui avait fait voir qu'il n'était que l'écho de l'abbé de Barcos et des jansénistes.

Les faits répondront eux-mêmes, de toutes les réponses la plus péremptoire. On verra que les Missions de Vincent de Paul, par leur durée, par leurs règlements, par leurs épreuves, suffisaient à produire une régénération sincère et solide ; qu'elles l'ont produite, en effet, en France et à l'étranger. Il est vrai qu'il les faut considérer dans l'en semble des œuvres du saint, dans le concours que ces œuvres se prêtaient les unes aux autres. Les Missions, coïncidant et concordant avec la réformation du clergé, en tiraient une force, une vitalité qui assuraient la durée à leurs fruits. Ces fruits, on les mettait

sous la garde de pasteurs régénérés ; ou plutôt, le Missionnaire se contentait d'ouvrir le sillon et d'y jeter la semence ; au pasteur ensuite de cultiver, d'arroser et de recueillir la moisson.

Éphémères même, les effets d'une Mission ne seraient pas méprisables. C'est beaucoup, quand il y a sincérité, qu'un temps d'arrêt dans le mal, qu'un retour momentané au bien ; c'est beaucoup que le règlement de compte d'une vie coupable, dût ce compte être bientôt surchargé de nouveaux crimes : le règlement définitif, s'il doit jamais venir, ne fût-ce qu'à la mort, en sera plus facile ; plus facile aussi sera le retour final à la vertu.

D'ailleurs, comme toutes ces objections disparaissent, non-seulement devant les faits, mais à la lumière et au feu des discours que Vincent adressait à ses Missionnaires ! Convaincu du mal des peuples et de l'efficacité du remède, il ne cessait d'exhorter ses enfants à marcher avec courage dans cette carrière des Missions, que Dieu par lui leur avait ouverte.

Discours sur les Missions. — Vertus des Missionnaires.

« Ne sommes-nous pas bien heureux, mes frères, d'exprimer au naïf la vocation de Jésus-Christ ? Car, qui est-ce qui exprime mieux la manière de vie que Jésus -Christ a tenue sur la terre, que les Missionnaires ? Je ne dis pas seulement nous, mais aussi ces grands ouvriers apostoliques de divers ordres qui font des Missions et dedans et dehors le royaume. Oh ! mes frères, ce sont là des grands Missionnaires, et desquels nous ne sommes que les ombres. Voyez comme ils se transportent

aux Indes, au Japon, au Canada, pour achever l'œuvre que Jésus-Christ a commencée sur la terre, et qu'il n'a point quitté depuis le premier instant ? Pensons qu'il nous dit : Sortez, Missionnaires ; sortez ! Quoi ! êtesvous encore ici ! et voilà des pauvres âmes qui vous attendent, le salut desquelles dépend peut-être de vos prédications et de vos catéchismes. C'est là, mes frères, ce que nous devons bien considérer ; car Dieu nous a destinés pour travailler en tel temps, en tels lieux, et pour telles personnes. C'est ainsi qu'il destinait ses prophètes pour certains lieux et pour certaines personnes, et ne voulait point qu'ils allassent ailleurs. Mais que répondrions-nous à Dieu, s'il arrivait que par notre faute quelqu'une de ces pauvres âmes vînt à mourir et à se perdre ? N'aurait-elle pas sujet de nous reprocher que nous serions en quelque façon cause de sa condamnation, pour ne l'avoir pas assistée comme nous le pouvions ? Et ne devrions-nous pas craindre qu'il ne nous en demandât compte à l'heure de notre mort ? Comme, au contraire, si nous correspondons fidèlement aux obligâstions de notre vocation, n'aurons-nous pas sujet d'espérer que Dieu nous augmentera de jour en jour ses grâces, qu'il multipliera de plus en plus la Compagnie, et lui donnera des hommes qui auront des dispositions telles qu'il convient pour agir dans son esprit, et qu'il bénira tous nos travaux ? Et enfin toutes ces âmes qui obtiendront le salut éternel par notre ministère rendront témoignage à Dieu de notre fidélité dans nos fonctions.

« Que ceux-là seront heureux qui, à l'heure de leur mort, verront accomplies en eux ces belles paroles de Notre-Seigneur : EvangeUzare pauperibus misit me Dominus ! Voyez, mes frères, comme il semble que Notre- Seigneur nous veuille déclarer par ces paroles que lo

principal de son œuvre était de travailler pour les pauvres. Quand il allait à d'autres, ce n'était que comme en chemin faisant. Nous ne devons pas considérer un pauvre paysan ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît de la portée de leur esprit, d'autant que bien souvent ils n'ont pas presque la figure ni l'esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille, et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres ; qu'il n'avait presque pas la figure d'un homme en sa passion, et qu'il passait pour fou dans l'esprit des Gentils et pour pierre de scandale dans celui des Juifs. Et avec tout cela il se qualifia l'évangéliste des pauvres : Evangelizare pauperibus misit me. Oh ! Dieu, qu'il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a faite ! Malheur donc à nous, si nous nous rendons lâches à servir et à secourir les pauvres ! car après avoir été appelés de Dieu, et nous être donnés à lui pour cela, il s'en repose en quelque façon sur nous. Souvenez-vous de ces paroles d'un saint Père: Si non pavisti, occidisti, qui s'entendent à la vérité de la réfection corporelle, mais qui se peuvent appliquer à la spirituelle avec autant de vérité, et même avec plus de raison. Jugez combien nous avons sujet de trembler, si nous venons à manquer en ce point ; et si, à cause de l'âge, ou bien sous prétexte de quelque infirmité ou indisposition, nous venons à nous ralentir et à dégénérer de notre première ferveur. Pour moi, nonobstant mon âge, je ne me tiens point excusé de l'obligation de travailler au salut de ces pauvres gens ; car qui m'en pourrait empêcher ? Si je ne puis prêcher tous les jours, je ne prêcherai que deux fois la semaine ; et si je n'ai assez de force pour me faire entendre dans les grandes chaires, je parlerai dans les pe-

tites ; et si je n'avais pas encore assez de voix pour cela, qui est-ce qui m'empêcherait de parler simplement et familièrement à ces bonnes gens, comme je vous parle à présent, les faisant approcher et mettre autour de moi comme vous êtes? Je sais des vieillards qui, au jour du jugement, pourront s'élever contre nous, et entre autres un bon père jésuite, homme de sainte vie, lequel, après avoir prêché plusieurs années à la cour, ayant été atteint à l'âge de soixante ans d'une maladie qui le mena à deux doigts de la mort, Dieu lui fit connaître combien il y avait de vanité et d'inutilité en la plupart de ses discours relevés et de ses Tanfares, desquels il se servait en ses prédications, en sorte qu'il en ressentit plusieurs remords de conscience ; ce qui fut cause qu'ayant recouvré sa santé, il demanda et obtint de ses supérieurs permission d'aller catéchiser et exhorter familièrement les pauvres de la campagne. Il employa vingt ans dans ces charitables travaux et y persévéra jusqu'à la mort ; et se voyant près d'expirer, il demanda une grâce, qui fut qu'on enterrât avec son corps une baguette dont il se servait en ses catéchismes, afin, disait-il, que cette baguette rendît témoignage comme il avait quitté les emplois de la cour pour servir Notre-Seigneur en la personne des pauvres de la campagne.

« Quelqu'un de ceux qui cherchent à vivre longtemps, pourrait peut-être appréhender que le travail des Missions ne vînt à raccourcir ses jours et avancer l'heure de sa mort, et pour cela tâcherait de s'en exempter, autant qu'il lui serait possible, comme d'un malheur qu'il aurait sujet de craindre ; mais je demanderais à celui qui aurait un tel sentiment : Est-ce un malheur à celui qui voyage dans un pays étranger d'avancer son chemin et s'approcher de sa patrie ? Est-ce un malheur à ceux qui naviguent d'approcher du port? Est-ce un malheur à une âme

fidèle que d'aller voir et posséder son Dieu ? Enfin est-ce un malheur aux Missionnaires d'aller bientôt jouir de la gloire que leur divin Maître leur a méritée par ses souffrances et par sa mort ? Quoi ! a-t-on peur qu'une chose arrive, que nous ne saurions assez désirer, et qui n'arrive toujours que trop tard ?

« Or, ce que je dis aux prêtres, je le dis aussi à ceux qui ne le sont pas, je le dis à tous nos frères. Non, mes frères, ne croyez pas que, parce vous n'êtes pas employés à la prédication, vous soyez pour cela exempts des obligations que nous avons de travailler au salut des pauvres ; car vous le pouvez faire en votre façon, peut-être aussi bien que le prédicateur même, et avec moins de danger pour vous ; vous y êtes obligés étant membres d'un même corps avec nous, tout de même que tous les membres du sacré corps de Jésus-Christ ont coopéré chacun en leur manière à l'œuvre de notre rédemption ; car si le chef de Jésus-Christ a été percé d'épines, les pieds ont été aussi percés des clous avec lesquels ils étaient attachés à la croix ; et si après la résurrection ce sacré chef a été récompensé, les pieds ont aussi participé à cette récompense, et ont partagé avec lui la gloire dont il a été couronné 4. »

Vincent répondait à toutes les difficultés que les obstacles suggéraient à la faiblesse. Alors il écrivait : « Peutêtre Notre-Seigneur a dessein de sauver quelque bonne âme qui est en danger de son salut et doit mourir bientôt, laquelle, si elle se perd, Dieu vous rendra responsable de sa perte, et moi avec vous, si nous ne faisons sa volonté. C'est une épreuve que Notre-Seigneur veut faire de votre patience, et l'esprit malin se sert de cette occasion pour détourner le bien qu'il voit que vous ferez. » On refuse

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