Desdames, en Pologne, 20 juin
DISCOURS SUR LES MISSIOiNS, ETC. 423
Jésus-Christ pour la mort de Jésus-Christ, et que nous devons mourir en Jésus-Christ pour la vie de Jésus- Christ ; que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ, et que pour mourir comme Jésus- Christ, il est nécessaire de vivre comme Jésus-Christ. Or, ces fondements posés, nous nous donnons à l'opprobre et à l'ignominie ; nous désapprouvons les honneurs qui nous sont rendus, la bonne renommée et les applaudissements qu'on nous donne, et nous ne faisons rien qui ne tende à cette fin... Humiliez- vous donc grandement, dans la vue que Judas avait reçu de plus grandes grâces que vous, et que ces grâces avaient eu plus d'effets que les vôtres, et que, nonobstant cela, il s'est perdu. Et que profitera-t-il donc au plus grand prédicateur du monde, et doué des plus excellents talents, d'avoir fait retentir ses prédications avec applaudissement dans toute une province, et même d'avoir converti à Dieu plusieurs milliers d'âmes, s'il vient à se perdre lui-même ? »
Sans l'humilité et l'esprit de soumission qui l'accompagne, la science, le talent, lui paraissaient un danger pour la Compagnie. Le 19 septembre 1660, huit jours avant sa mort, alors qu'immobile dans son fauteuil il ne pouvait plus que répondre aux questions qui lui étaient faites et transmettre ses ordres, on vint lui dire qu'un prêtre des Bons-Enfants, toujours en révolte contre les vœux et les règles, et prévenant le coup qui avait déjà frappé de moins coupables que lui, demandait son congé. « O mon Sauveur ! s'écria le saint vieillard, malgré sa charité si discrète, quelle grâce vous nous faites de nous débarrasser d'un tel esprit, brillant jusqu'à être altier et hautain ! Oh ! Messieurs, quelles grâces rendrons-nous à Dieu ! O mon Dieu ! que vous savez bien conduire votre ouvrage ! que vous faites bien voir qu'il est à vous ! Oh ! bien, Messieurs, adorons, remercions, et prions la
Compagnie de remercier Dieu de nous avoir délivrés * ! » De ce sentiment d'humilité devait naître l'abandon le plus absolu à Dieu : « Le bon Dieu ne se gouverne pas dans ses œuvres selon nos vues et nos souhaits. Nous devons nous contenter de faire valoir le peu de talents qu'il nous a mis en mains, sans nous mettre en peine d'en avoir de plus grands ou de plus étendus. Si nous sommes fidèles en peu, il nous constituera sur beaucoup, mais cela est de son ressort, et non pas de nos soins. Laissonsle faire, et resserrons-nous dans notre coquille. La Compagnie a commencé sans aucun dessein de notre part, elle s'est multipliée par la seule conduite de Dieu sans que nous y ayons contribué que delà seule obéissance... J'ai été plus de vingt ans que je n'ai osé demander à Dieu la propagation de la Compagnie, estimant qu'étant son ouvrage, il fallait laisser à sa Providence seule le soin de sa conservation et de son accroissement. Mais à force de penser à la recommandation qui nous est faite dans l'Evangile de lui demander qu'il envoie des ouvriers à sa moisson, je suis demeuré convaincu de l'importance et de l'utilité de cette dévotion... Continuons à faire de même. Dieu aura fort agréable cet abandon, et nous serons en paix. L'esprit du monde est remuant et veut tout faire. Laissons-le ; nous ne voulons pas choisir nos voies, mais marcher par celles qu'il plaira à Dieu de nous prescrire. Estimons-nous indignes qu'il nous emploie, et que les hommes pensent à nous, et nous voilà bien. Offrons-nous à lui pour tout faire et pour tout souffrir à sa gloire et à l'édification de son Église. Il n'en veut pas davantage. S'il en désire les effets, ils sont en lui et non pas en nous. Élargissons fort notre cœur et notre volonté en sa
1. Journal des dernières semaines de la vie de saint "Vincent, rédigé par Griquel. — Archives de la Mission.
présence, sans nous déterminer à ceci ou à cela, jusqu'à ce que Dieu aura parlé. Prions-le qu'il nous fasse la grâce de travailler cependant à la pratique des vertus que Notre-Seigneur pratiquaiten sa vie cachée *. »
D'après cela, la vertu lui semblait presque suffisante aux Missionnaires, pour qu'ils pussent se rendre fort utiles : « Il suffit qu'ils aient une bonne santé, un esprit raisonnable et une bonne intention, encore qu'ils n'aient rien d'extraordinaire, ni même aucun talent pour la prédication : nous avons tant d'autres choses à faire, que, Dieu merci ! personne ne demeure oisif qui veut travailler parmi nous] Au contraire, les simples ouvriers et les plus communs sont pour l'ordinaire les plus propres pour nous et les plus utiles pour le pauvre peuple. Dieu sait faire des pierres des enfants d'Abraham, et Notre-Seigneur, ayant choisi des gens grossiers pour ses disciples, en fit des hommes apostoliques, qui, sans avoir des sciences acquises, ni des esprits élevés, ni de belles prestances, ont néanmoins servi d'instrument à leur divin Maître pour convertir tout le monde. Pourvu que les Missionnaires soient bien humbles, bien obéissants, bien mortifiés, bien zélés et pleins de confiance en Dieu, sa divine bonté s'en servira utilement partout, et suppléera aux autres qualités qui leur pourraient manquer 2. »
Qu'ilnous suffise d'avoir ajouté ce supplément aux leçons de Vincent sur les vertus du Missionnaire. Passons, suivan t notre promesse, à ses enseignements sur la prédication.
Manière de prêcher. —Révolution dans la prédication.
Il la voulait d'abord fondée sur la foi et non sur la raison. Il disait souvent : « Le peu d'avancement à la
1. Lettres du 12 novembre 1655, des 25 avril et 20 juin 1659.