Lettre du 24 mai
2. Au sujet de la confession générale, Vincent écrivait à sainte Chantai, le 14 juillet 1639 : « L'on va en peu de lieux où il se trouve quelqu'un qui y manqu
taurées, reconstruites ou enrichies ! Que de bonnes œuvres, que de vertus mises en usage, là où on en ignorait jusqu'au nom î Enfin, que d'âmes sanctifiées et sauvées ! C'est le secret de Dieu, qui ne sera manifesté qu'au grand jour des révélations ; mais déjà Ton peut voir dans tous ces biens l'accomplissement de la mission du Sauveur qui était, suivant le prophète, « d'eiï' l'iniquité, d'abolir et d'exterminer le péché, et de rétablir la sainteté et la justice. »
Et que serait-ce, si nous avions des Mémoires sur tant de Missions ! Mais les enfants de Vincent étaient comme lui* des hommes d'action et non d'écriture ; quelques lettres adressées au saint instituteur soit par les prélats qui le remerciaient du bien fait à leurs-diocèses, soit par les Missionnaires qui renvoyaient à leur père l'honneur de leurs succès ou lui demandaient ses conseils, voilà tous les monuments qui nous en restent. A vrai dire, tout cela n'est écrit qu'au livre de vie.
Ajoutons enfin que toutes les bonnes œuvres provignent dans le champ de l'Église. Ce que Vincent ne pouvait faire par lui-même, d'autres, inspirés et instruits par lui, le faisaient ; par exemple, les Missions dans les villes qu'il avait interdites à sa congrégation. Comme il en était l'âme, comme elles étaient entreprises à son inst.ion et conduites sur ses plans, comme elles avaient en général pour ouvriers des enfants de son adoption, des prêtres de sa conférence des mardis, à lui encore en reviennent l'honneur et le mérite. Puis, à partir de l'établissement de la congrégation de la Mission, c'est, de tous côtés en France, une multiplication de compagnies semblables, nées de la contagion du zèle et d'une sainte émulation. Vincent de Paul s'en réjouissait: car, ne cherchant que la gloire de Dieu, lui demandant tous les
jours d'envoyer des ouvriers à sa vigne, personne n'était moins jaloux que lui du monopole des bonnes œuvres. Non-seulement il n'avait aucune peine égoïste de ces travaux, mais, dans son humilité, il les mettait bien au-dessus des siens , tout en remerciant Dieu de la fécondité accordée, comme il disait, aux petites fonctions de sa compagnie. Le 18 juin 1660, il écrivait à Desdames en Pologne à propos d'une mission du P. Eudes : « Quelques prêtres de Normandie, conduits par le P. Eudes, sont venus faire une mission dans Paris avec une bénédiction admirable. La cour des Quinze- Vingts est bien grande, mais elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux prédications. En même temps, un grand nombre d'ecclésiastiques sont sortis de Paris pour aller travailler en d'autres villes, et tous ont fait des fruits qui ne se peuvent exprimer ; et à tout cela nous n'avons point de part, parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si belles et si utiles, qu'elles ont donné émulation à d'autres pour s'y appliquer comme nous, et avec plus de grâces que nous, non-seulement au fait des Missions, mais encore des séminaires qui se multiplient beaucoup en France. Il y a sujet de louer Dieu du zèle qu'il excite en plusieurs pour l'avancement de sa gloire et le salut des âmes. »
Et avec plus d'humilité encore, il dit un jour : « Soyons, mes frères, comme ce paysan qui portait les hardes de saint Ignace et de ses compagnons fatigués du chemin, et qui, voyant qu'ils se mettaient à genoux lorsqu'ils étaient arrivés en quelque lieu pour s'y arrêter, il s'y mettait aussi ; les voyant prier, il priait de même ; et comme ces saints personnages lui eurent une fois demandé qu'est-ce qu'il faisait là, il leur répondit : « Je
prie Dieu qu'il fasse ce que vous lui demandez. Je suis comme une pauvre bête qui ne saurait faire oraison : je le prie qu'il vous écoute. Je voudrais lui dire ce que vous lui dites ; mais je ne saurais, et ainsi je lui offre vos prières. » 0 Messieurs et mes frères ! nous devons nous considérer comme les porte-sacs de ces dignes ouvriers, comme de pauvres idiots qui ne savons rien dire et qui sommes le rebut des autres, et comme de pauvres petits glaneurs qui viennent après ces grands moissonneurs. Remercions Dieu de ce qu'il lui a plu agréer en cela nos petits services. Offrons-lui, avec nos petites poignées, les grandes moissons des autres, et soyons toujours prêts à faire ce qui est en nous pour le service de Dieu et pour l'assistance du prochain. Si Dieu a donné une si belle lumière et fait une si grande grâce à ce pauvre paysan, que pour cela il a mérité qu'il fût parlé de lui dans l'histoire, espérons que, faisant notre possible, comme il a fait, pour contribuer à ce que Dieu soit honoré et servi, sa divine bonté recevra en bonne part nos oblations et bénira nos petits travaux. »
Il est vrai qu'ici il n'y avait pas de vraie concurrence, puisque Vincent s'était interdit les grandes villes. Mais la Compagnie étant encore trop peu nombreuse, et ne pouvant fournir aux demandes qui lui venaient de toutes parts, plusieurs prélats eurent la pensée de former de petits corps de Missionnaires sur son modèle. Vincent en fut informé et du côté de la cour de France, dont les lettres patentes étaient nécessaires, et du côté de la cour de Rome, dont on sollicitait l'approbation. Le chanceli» r
lier lui conseilla de former opposition à ces div établissements. « Le Saint-Siège, lui dit-il, ne voit qu'avec peine la multiplication des communautés ; et toujours son intention a été que celles qui ont les mêmes emplois et tendent au même but se lient ensemble pour
ne former qu'une seule société ; car un grand corps se soutient mieux, à tous égards, qu'une multitude de membres sans liaison ; enfin, à parler en général, il arrive trop souvent que ceux qui ont commencé par une émulation louable finissent par une basse jalousie. »
En effet, il y eut deux projets d'union, l'un avec des prêtres de Naples et d'Orvietto, par l'intermédiaire du cardinal Brancaccio, l'autre avec les Missionnaires d'Authier de Sisgau. La question des vœux fit échouer le premier * ; nous allons dire comment échoua le second.
Authier de Sisgau, né en 1609, avait été d'abord religieux de Saint- Victor à Marseille, sa ville natale. Pendant qu'il habitait Avignon pour ses études théologiques, il s'était adjoint quelques jeunes ecclésiastiques, et tous ensemble s'étaient engagés par vœu à travailler à la réforme du clergé. Secondés par Louis de Bretel, archevêque d'Aix, qui leur donna une chapelle et une maison dans la ville, ils commencèrent leur œuvre sous le titre de Prêtres ou de Missionnaires du clergé. Ayant un même dessein, ils demandèrent à Vincent l'union avec lui. Vincent la trouva désirable, pourvu qu'en effet il y eût entre eux même fin, mêmes moyens, même esprit. Ceci se passait en 1634. Authier vint à Paris et tomba bientôt d'accord avec Vincent. Mais, de retour en province, il écrivit qu'il trouvait opposition dans sa Compagnie. On revint cependant au projet, et on y mit pour conditions qu' Authier serait coadjuteur du général, avec droit de succession, et qu'en attendant, il aurait la direction de toutes les maisons des premiers religieux de Provence. Vincent donna l'exclusion à la première de ces clauses ; et, quant à la seconde, il la restreignit en ce
1, Lettre à Jolly, à Rome, du 8 novembre 1058.
sens que le général ferait visiter tous les ans ces maisons, qu'il aurait le droit d'en nommer les supérieurs et d'en transférer les sujets. Sur cette réponse, le projet d'union fut définitivement abandonné *.
Bien qu'aucune des unions projetées n'eût abouti, et qu'on conseillât à Vincent de s'opposer aux établissements rivaux, loin de se rendre à un tel conseil, il pria Dieu de les multiplier en proportion des besoins infinis des peuples, et il s'offrit lui-même à les faire réussir, demandant à diminuer, si mieux que lui ils devaient croître pour le bien de l'Église.
Mais il s'opposa à ce qu'on usurpât son titre de la Mission ; non, certes, par orgueil de nom, mais pour prévenir les inconvénients d'une confusion entre plusieurs Compagnies, inconvénients que son expérience signalera tout à l'heure. Et, toutefois, il aurait encore renoncé à ce monopole, si le chancelier Séguier ne l'eût pressé de le défendre. Tous les ecclésiastiques voués au salut du clergé ou des peuples prenaient le nom de Missionnaires, même l'abbé Olier, qui, après avoir appelé les siens 'prêtres de la communauté de Saint-Sulpice, avait déjà érigé deux ou trois séminaires sous ce nouveau nom. Néanmoins Vincent hésitait encore à s'opposer à cette usurpation de titre, et il écrivait à Aimeras à Rome, le 19 août 1050 : « 11 vaut mieux commettre cela à Dieu, et tacher de nous taire distinguer des autres par une ..de sou. rence, et par l'usage des vertus
qui font un vrai Missionnaire, afin qu'il ne nous arrive pas ce que dit Notre-Seigneur, que les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. » Il charidant Aimeras de veiller sur cette affaire, soyons [tas que les débats soient allés plus
l Leiti is à Home, du 17 janvier 1634, du h1' avril 164*2 el du
loin auec les prêtres de Saint-Sulpice, qui reprirent leur premier nom, bien qu'on lise encore dans une lettre à Jolly, à Rome, du 17 août 1657, quelques mois après la mort d'Olier : « Nous en sommes en un temps où la Mission donne de l'émulation à beaucoup de personnes pour y travailler. Il se peut faire que ces messieurs de Saint- Sulpice qui sont allés à Rome ont d'autres desseins que ceux qui paraissent. » Mais les Missions étant étrangères à la Compagnie de Saint-Sulpice 4, on ne devine pas plus les desseins que Vincent de Paul lui suppose que les motifs qui lui firent prendre momentanément le titre des prêtres de Saint-Lazare.
Jusqu'ici Vincent n'avait encore rien fait pour défendre la possession exclusive de son nom, quoique Authier de Sisgau eût obtenu d'Innocent X, en 1647, la confirmation de son institut, sous le titre de Missionnaires du Saint-Sacrement. Quatre ans plus tard, le 15 janvier 1651, pendant qu'Authier était en conflit avec Des Lions, au sujet de l'évêché de Bethléem, auquel il parvint, Vincent, qui l'ignorait, lui écrivit pour se défendre d'avoir rien fait contre son élévation ; puis il ajoutait : « Je vous dis de plus que je n'ai jamais fait ni dit aucune chose contre votre sainte congrégation. Au contraire, Dieu m'a toujours donné du respect pour elle, et un grand désir de la servir ; et pour témoignage de ce, je n'ai jamais célébré la sainte Messe, depuis que j'ai eu connaissance de son érection, que je ne l'aie recommandée à Dieu deux fois actuellement, l'une en la préparation, l'autre au Mémento, à ce que sa divine bonté la fasse saintement prospérer, et l'accompagne de ses bénédictions en son intention et ses emplois, la nommant même plutôt que la nôtre, pour ce qu'en effet je l'estime davantage. Je parle chrétiennement, Monsieur, et en la
1 Vie de M Olier, t. I. p. 447-
présence de Dieu qui sait que je dis la vérité, et afin que vous n'en doutiez pas, donnez-moi, s'il vous plaît, les occasions de vous le faire voir autrement que par paroles. Employez-moi pour le service de votre congrégation. » Ce n'avait pas été Vincent non plus, mais le chancelier, qui avait refusé tout à plat la bulle de l'établissement d'Authier, disant qu'il existait déjà en France une congrégation de Missionnaires. Vincent ne lui en avait ni parlé ni fait parler. La première opposition dont sa correspondance garde trace fut à l'occasion du duc de Ventadour qui, après avoir renoncé à tous les privilèges de sa naissance^ s'était fait d'abord chanoine de Notre-Dame de Paris, et maintenant songeait à réunir quelques prêtres pour aller évangéliser les Indes. Or, Ventadour et ses associés voulaient s'appeler Missionnaires, « ce qu'il est à propos d'empêcher, écrivait Vincent, s'il est possible. Et peu importe qu'ils s'appellent Missionnaires des Indes: nous sommes pour les Indes comme pour ailleurs (lettre du 21 décembre 1651).» Il promit cependant à Ventadour de ne pas traverser son dessein, voulant seulement éviter la similitude des noms ; et Ventadour, de son côté, s'ena à garder le nom que lui donnerait le pape (12 avril 1652). Aussi, l'assistant de Rome ayant porté empêchement non-seulement à la dénomination, mais au dessein même de Ventadour, Vincent l'en blâma (vendredi-saint 1652) : « Il vaudrait mieux qu'il y eût cent entreprises de missions, quoique préjudiciables à notre institut, que si nous en avions détourné une bonne comme est cellelà, sous prétexte de nous maintenir. Car, outre que ce projet pour les Indes est apparemment une œuvre que Dieu suscite, nous fâcherions quantité de personnes de condition et de vertu, et montrerions en cela plus d'envie ou d'ambition que de véritable zèle, étant vrai que si nous avons celui-ci, nous suions bien aises que tout le
monde prophétise, que Dieu envoie de bons ouvriers et de nouvelles communautés en son Église, que leur réputation croisse et que la nôtre diminue. Au nom de Dieu, ayons plus de confiance en lui que nous n'en avons. Laissons-le conduire notre petite barque : si elle lui est utile et agréable, il la gardera du naufrage ; et tant s'en faut que la multitude et la grandeur des autres la fassent submerger, qu'elle voguera avec plus d'assurance parmi tant de bons vaisseaux, pourvu qu'elle aille droit à sa fin, et qu'elle ne s'amuse pas à les traverser. » L'assistant réussit néanmoins, car on ne voit pas dans l'histoire que la congrégation de Ventadour ait été établie.
Mais l'opposition décidée de Vincent contre les usurpateurs de son titre est de l'année 1657. Une société de Missionnaires s'était formée dans la ville de Lyon par les soins d'un pieux chirurgien, Jacques Grétenet, qui en fut bientôt le directeur, quoiqu'il n'appartînt pas à l'Église. Aussi l'association renfermait- elle des ecclésiastiques et des laïques, qui s'appliquaient indistinctement à l'œuvre des Missions. L'évêque du Puy, Henri de Maupas, les appela dans son diocèse; le prince de Gonti, gouverneur du Languedoc, se servit d'eux dans son gouvernement et leur obtint des lettres patentes pour s'établir en divers lieux ; enfin le marquis de Goligny leur fonda un établissement à Lyon avec beaucoup de magnificence. Telle est l'origine des Missionnaires de Saint-Joseph, appelés quelquefois joséphistes.
Or, .c'est en ces circonstances que Vincent écrivit à Jolly, à Piome, le 17 août .1657 : « Il y a quelques gentilshommes en Forez qui, après s'être employés quelque temps à pareils exercices, ont résolu de se lier en corps, et en ont déjà les lettres patentes du roi signées d'un secrétaire d'Etat, qu'ils ont fait mettre au sceau. J'en ai fait parler à Monseigneur le chancelier, quia fait réponse
que difficilement il pourra éviter de les sceller, parce que beaucoup de personnes de condition s'en mêlent ; et à même temps, il m'a fait dire que je le fusse voir derechef, et qu'on verra qu'il n'y ait rien dans ces lettres qui nous fasse préjudice. Pour moi, je prie Notre-Seigneur que non-seulement il bénisse les intentions et les œuvres de ces nouveaux Missionnaires et de tous les autres, mais encore que, s'il voit qu'ils soient pour faire mieux que nous, il nous détruise et les élève. »
C'est toujours le même vœu de l'apôtre prêt à s'immoler, lui et son œuvre, à la plus grande gloire de Dieu. Mais c'est aussi pour cette même gloire, et sans aucun retour égoïste sur lui-même, qu'il crut devoir écrire, le 5 octobre 1657. à l'abbé de Saint-Just, grand vicaire de Lyon, la lettre suivante, dans laquelle on lira tous les sages motifs de sa conduite pour conserver son nom :
« Monsieur, la bonté que Notre-Seigneur vous a donnée pour nous, me fait prendre la confiance de vous donner avis d'une difficulté qui se rencontre en la poursuite que fait ici monsieur N. pour obtenir des lettres, patentes sur l'érection de la Compagnie que Monseigneur l'archevêque de Lyon a érigée en son diocèse, pour l'employer sous le nom de prêtres de la Mission. Et pour ce que notre chétive Compagnie porte aussi le même nom de la Mission, et que cette ressemblance de nom est sujette à beaucoup de fâcheux inconvénients, j'ai fait représenter à Monseigneur le chancelier nos petites difficultés sur cela, en attendant que j'eusse l'honneur de vous en écrire, étant iré que Monseigneur l'archevêque n'a pas dessein de faire une bonne œuvre pour nuire à une autre. Voici deux ou trois inconvénients qui sont arrivés avec une autre Compagnie qui porte le même nom, et qui pourraient arriver ici. Mgr l'évêque de Bethléem, ayant établi une pareille Compagnie, douze ou quinze ans après la notre, n.
qu'il nomma du commencement prêtres du clergé, et l'ayant fait approuver depuis à Rome, sous le nom de Societas Presbyterorum sanctissimi sacramenti ad Missiones, il l'a fait appeler de la Mission. Et ensuite ayant obtenu le don du Pape de deux collèges en Avignon, de la fondation de quelques Savoyards, et qui étaient pour des écoliers du même pays, il arriva que, les Savoyards voyant que ces collèges leur étaient enlevés par des Missionnaires qu'ils croyaient être de notre corps, les habitants d'Annecy en furent si transportés de colère, qu'ils s'attroupèrent plusieurs fois pour aller jeter dans le lac nos prêtres établis dans cette ville-là, qui pour cette raison demeurèrent longtemps cachés, sans oser paraître. Et le sénat de Chambéry n'a jamais voulu vérifier notre établissement en Savoie pour cette raison-là, nonobstant les diverses jussions de son Altesse Royale.
« Un autre inconvénient qui en est arrivé, Monsieur, est qu'un bourgeois de Marseille, où cette Compagnie-là a une maison, et nous une autre, ayant donné par testament aux prêtres de la Mission quelque bien, et étant mort ensuite sans déclarer à quels prêtres de la Mission, nous voilà sur le point d'entrer en procès, pour faire dire à quelle des deux maisons le legs appartient.
« Outre ces deux inconvénients, -arrivés par cette Compagnie-là, en voici un troisième venu d'un particulier, qui avait travaillé quelque temps à Toulouse à des Missions que feu Monseigneur l'archevêque y fit faire, et qui prenait le nom de Missionnaire. Celui-ci, passant à Lyon, visita l'hôpital des malades ; et ne le trouvant pas en bon ordre à son gré, il écrivit une grande lettre à feu Monseigneur le cardinal de Lyon, par laquelle il lui représenta les dérèglements qu'il pensait avoir trouvés en cet hôpital, et l'exhorta d'y mettre ordre ; ou s'il ne le faisait pas. qu'il l'appelait au jugement de Dieu; et signa
cette lettre de son nom : Barry, prêtre de la Mission. Ce bon seigneur, qui se trouva pour lors à Paris, indigné de cette hardiesse, se plaignit hautement de notre Compagnie, croyant que ce prêtre en fût, qui n'en était pas, et fit feu et flamme contre nous, en sorte que, quoique je le fisse assurer par nos amis, et que je l'assurasse moimême que cet homme nous était inconnu, il a toujours témoigné son mécontentement en toutes les rencontres où il se parlait de nous.
« Voilà, Monsieur, quelques raisons, entre plusieurs autres, pour lesquelles nous avons cru devoir représenter à Mgr le chancelier les inconvénients qui sont à craindre ci-après, si cette Compagnie de Mgr de Lyon porte le nom de la Mission.
« Nous ne trouvons*rien à dire aux règles que ce digne prélat leur a prescrites, qui sont toutes bonnes et saintes, ni qu'il se trouve des prélats qui érigent de pareilles compagnies, et de bons ecclésiastiques qui entreprennent les fonctions que nous pratiquons. Au contraire, Monsieur, nous prions Dieu tous les jours à la sainte messe qu'il envoie de tels ouvriers à son Église. Certes, je crois qu'il faudrait renoncer au christianisme pour avoir d'autres sentiments.
« La difficulté va donc, Monsieur, à la confusion des noms, qui fait qu'on impute souvent les faits d'une compagnie à une autre du même nom, qui en a à souffrir, et qu'il en arrive beaucoup d'autres inconvénients ; et que r pour cela que Dieu a mis des différences dans les res, les espèces et les individus. Un ciron a ses différences avec toutes les autres créatures, en sorte que nulle ne peut être dite ciron, sinon le même ciron ; tant il est vrai que la sagesse du souverain Créateur a pris de mettre cette distinction entre les choses, que l'une ne soit pas l'autre. Cela posé, Monsieur, il semble
que s'il plaisait à Mgr l'archevêque de donner un autre nom à ces Messieurs que de prêtres de la Mission, comme, par exemple, de prêtres de Mgr l'archevêque, du clergé ou du diocèse de Lyon, ce nom conviendrait bien à la chose, puisqu'ils se dévouent à faire toutes les choses ecclésiastiques que mondit seigneur leur ordonnera.
« De dire qu'on leur pût donner le nom de prêtres de mondit seigneur l'archevêque, et ajouter : pour être employés aux Missions de son diocèse, cela n'empêcherait pas, Monsieur, que les inconvénients qui sont arrivés avec les prêtres du Saint-Sacrement à cause de la clause : ad Missiones, dont j'ai parlé, n'arrivassent entre ces deux compagnies ici, le nom de Mission s'y rencontrant. Et partant, il semble que ce sera une chose digne de la sagesse de mondit seigneur, de remédier en ce commencement à ces inconvénients et autres semblables, ce qui sera facile en faisant prendre un autre nom à sa dite compagnie, lui laissant néanmoins tous les exercices qui se font à la Mission . Que si Monseigneur n'agrée pas cette proposition, très- volontiers nous changerons notre nom de Missionnaires en un autre, si mondit seigneur l'ordonne ainsi et que cela se puisse, ensuite de quarante ans et plus qu'il y a que cette chétive compagnie a commencé à travailler, a été érigée par feu Monseigneur l'archevêque de Paris, confirmée par bulles d'Urbain VIII et du pape d'aujourd'hui, et par lettres patentes du roi, enregistrées au Parlement. Ce sera donc à mondit seigneur à ordonner ce qui lui plaira, et à vous, Monsieur, à nous faire la grâce, s'il vous plaît, d'assurer mondit seigneur que j'aimerais mieux mourir que de faire quelque chose qui lui soit désagréable, et qu'au reste nous ferons ce qu'il nous fera l'honneur de nous commander. »
Le 1 5 décembre 1654, à la requête de Vincent, la Con- .aîion de Propagande/ fide rendit, un décret déclarant qu'il n'y avait pas lieu de rien innover touchant les instances à l'effet d'ériger une autre semblable Congrégation en Fiance, ni de permettre que des congrégations semblables s'y multipliassent, dans la crainte que leurs rivalités ne tournassent au préjudice de la religion ; ajoutant que si quelques séminaires ou collèges devaient être érigés en Fiance, ils seraient confiés à la direction des prêtres de Vincent. La Compagnie de Vincent continua à porter par excellence le nom de la Mission, en Fiance et par tout le monde, parce que c'était pour elle non un vain titre, mais l'expression de sa fin et comme l'étiquette de ses œuvres. Et si d'autres comont réussi à le prendre à côté d'elle, nulle ne l'a porté avec tant de bénédiction, ni si longtemps, ni si loin.
Et maintenant que les fils de Vincent sont en possession de leur saint nom de guerre, qu'ils sont armés des lements et des instructions de leur vénéré général, vraie tactique de leur militant apostolat, suivons-les sur tant de champs de batailles, où ils vont lutter contre le mai sous toutes ses formes, mal moral, mal physique, contre l'hérésie et l'infidélité. Et comme le spectacle devra être souvent le même, n'ajoutons au tableau général que nous en avons précédemment esquissé, que les traits les plus saillants et les plus caractéristiques, suivant les temps, les lieux et les personnes.