‹ Saint Vincent de PaulChapitre 148 sur 159 · MISSIONS D'AGEN, DE RICUELIEU, ETC · texte numérisé non relu

MISSIONS D'AGEN, DE RICUELIEU, ETC

rangues ; c'est pourquoi il ne lui en faudra pas faire ; mais vous lui direz que vous êtes venus pour présenter à Sa Majesté les services de la Compagnie, et pour l'assurer de ses prières, afin qu'il plaise à Dieu de bénir sa personne et ses armes, et de le conserver tout un siècle ; qu'il lui fasse la grâce de dompter les rebelles et d'étendre son empire jusqu'aux extrémités de la terre ; enfin de faire régner Dieu dans ses États. Ensuite, il faudra s'adresser à la reine régente, et lui dire quelque chose de semblable, et pas à Monsieur i ; et, au sortir, tâcher de voir monseigneur le cardinal (Mazarin) , pour lui faire la révérence,* les offres, les souhaits, etc., fort brièvement. Surtout, Monsieur, gardez-vous de rien demander et de faire aucune plainte. Et en cas qu'on vous demande si vous êtes bien satisfait de vos paroissiens, dites qu'oui, que ce sont de bonnes gens qui craignent Dieu, car cela se peut dire en général, qu'ils sont bons serviteurs du roi, et qu'ils ont eu un maître (Richelieu), et ont une maîtresse (Mme d'Aiguillon) qui leur ont montré cet exemple, etc. Il ne faut qu'un mot comme cela pour mouvoir leurs Majestés à leur faire quelque grâce, comme de confirmer leurs privilèges. » Après quelques conseils sur la réception du roi à l'église, de ses aumôniers à la maison de la Mission, Vincent recommande de ne rien épargner, et il achève : « S'il se passe quelque dimanche avant la venue du roi, vous ferez sagement d'exhorter la ville à le bien recevoir, à lui témoigner grande joie et grande affection par des acclamations et des louanges à leurs Majestés, et en toutes les bonnes manières que faire se pourra. »

1. Sage restriction l car, pendant cette deuxième Fronde, Gaston d'Orléans tint, comme toujours, une conduite tort incertaine, et après avoir donné les mains à l'emprisonnement des princes, il passa aux Frondeurs contre Mazarin.

Quel mélange d'habileté, de conduite , de politique, de respect, de charité, dans cette lettre !

La question devint plus délicate en 1655, relativement à Mademoiselle, qui depuis le canon de la Bastille, n'avait point encore fait sa pleine réconciliation avec la cour. Mademoiselle était alors à Champigny, terre qu'elle disputait, par un procès qu'elle gagna, au duc de Richelieu1. Vincent fut néanmoins d'avis de l'y aller complimenter : (( Oui, Monsieur, écrivit-il au supérieur de Beaumont le 3 octobre, je suis d'avis que votre maison rende ses devoirs à Mademoiselle d'Orléans, quand elle sera à Ghampigny ; que deux prêtres y aillent : ce sera assez vous et un autre ; et que vous lui disiez, avec grand respect et modestie : « Mademoiselle, nous sommes deux prêtres de la Mission de Richelieu, qui avons reçu ordre de M. Vincent de venir faire la révérence à Votre Altesse, de lui offrir nos très-humbles services et nos prières. C'est ce que nous faisons, Mademoiselle, avec tout le respect et la soumission que nous devons à Votre Altesse. » Si elle vous parle, il la faudra écouter sans l'interrompre, et selon les demandes qu'elle vous fera, lui faire vos réponses. » Quelle prudence !

Vincent avait voulu visiter, dès 1638, la maison de Richelieu, où sa présence était nécessaire dans les commencements d'une telle fondation. Il était sur le point de partir, et il avait annoncé son voyage, lorsque l'archevêque de Paris, qui l'employait sans cesse à diverses œuvres, lui donna mandement de visiter une maison religieuse. Y prévoyant de grands et longs embarras, il aurait bien désiré que la commission fût donnée à un

1. Mémoires de Mademoiselle, 2e partie, sous l'année 1655, dans les Mémoires pour servir à Vhisl. de France, collect. Michaud, 2e série,. t. IV, p. 189.

autre ; mais il préféra obéir, et le 1er octobre 1638, il écrivit à Lambert, supérieur de Richelieu, pour lui annoncer ce contre- temps : «. Or sus, je suis enfant d'obéissance ; il me semble que, si Monseigneur me commandait de m'en aller aux extrémités de son diocèse et d'y demeurer toute ma vie, que je le ferais comme si Notre-Seigneur me le commandait, et que cette solitude, ou l'emploi qu'il m'y donnerait, serait le paradis anticipé, parce que je serais dans l'accomplissement du bon plaisir de Dieu. » Puis il encourageait, en attendant, ses prêtres, les félicitait de leurs travaux, et ajoutait : « Il n'y a que moi qui suis un misérable pécheur, qui ne fais que du mal sur la terre, et qui dois souhaiter qu'il plaise à Dieu de m'en retirer bientôt, comme je l'espère de sa bonté, et qu'il me fera miséricorde. » Il ne laissa pas d'aller ensuite à Richelieu, mais dans la plus mauvaise saison de l'année, ce qui augmenta encore le prix de son obéissance et dut exciter davantage ses enfants à suivre un si bel exemple.

Missions de Champagne, de Normandie, de Bretagne, etc. Les Missions jusqu'à nos jours

C'est aussi en l'année 1638 que la Mission commença à s'établir en Champagne. Le 12 mars, un acte de fondation fut passé entre René de Bresles, évêque de Troyes, et François du Goudray, agissant au nom de Vincent de Paul, par lequel l'évêque donnait une grande maison et 6,000 livres tournois aux Missionnaires, à la charge, pour ceux-ci, d'y entretenir six prêtres et deux frères pour donner au clergé et aux peuples tous leurs exercices. L'évêque déclarait encore qu'il agissait en conn. 28

sidération des biens déjà faits par les Missionnaires, et suivant la promesse qu'il en avait donnée au commandeur de Sillery, qui, en effet, comme commandeur de Troyes, contribua à cette fondation. D'autres Missions furent fondées dans la suite à Arcis-sur-Aube, à Barsur-Seine, à Nogent, à Montmirail et en divers lieux du diocèse de Troyes. La Mission de Montmirail, un des premiers théâtres des travaux apostoliques de Vincent, eut pour fondateurs (1643) le duc de Retz, l'aîné de ses élèves, avec consentement de François Malier, évêque de Troyes. Mais les guerres en chassèrent bientôt les Missionnaires, qui n'y purent revenir qu'en 1678 *.

En Champagne toujours, et dans le diocèse de Sens, les Missionnaires, de bonne heure établis, se signalèrent par les mêmes travaux et les mêmes succès, notamment à Saint-Cyr, dont le seigneur écrivait, en 1642, à Vincent : « Les soins de messieurs vos prêtres, joints à l'exemple de leur piété, ont fait dans mes paysans un tel changement de vie, que leurs voisins ont peine à les reconnaître. Pour moi, j'avoue que je ne les connais plus, et je ne puis que je ne me persuade que Dieu m'a envoyé une nouvelle colonie pour peupler mon village. »

A Joigny, l'assiduité des peuples était si grande, que, a quoiqu'on sonnât quelquefois la prédication à deux heures après minuit, écrivait un Missionnaire, l'église néanmoins se trouvait toute pleine. »

Le bruit de ces succès arriva jusqu'à Ghâlons-sur- Marne, et Félix de Vialart, qui en était évêque, voulut aussi avoir des Missionnaires. Non- seulement il les employa en divers lieux de son diocèse, mais il obligea ses curés à suivre et à étudier la méthode de la Compagnie, pour pouvoir l'appliquer à leur tour ; et, en effet, quel-

1, Arch. de VÊlat, MM. 534.

ques-uns la surent si bien prendre, que* même avec peu de dispositions pour parler en public ils se rendirent bientôt utiles ouvriers de l'Évangile.

Dans le diocèse de Reims, le roi et l'archevêque Éléonor d'Estampes de Valançay s'entendirent pour fonder la Mission à Sedan. Cette ville \enait d'entrer dans le domaine du roi. Le duc de Bouillon, frère de Turenne, enveloppé dans la conspiration de Cinq-Mars, et emprisonné au château de Pierre-Encise comme complice, était sorti de sa prison et du procès par un traité, et, poussé par l'habile Mazarin. que Richelieu avait chargé de négocier l'affaire, il avait livré cette place importante pour rançon de sa liberté et de sa vie.

A peine Louis XIII fut-il en possession de Sedan, qu'il voulut que Vincent y envoyât ses prêtres. Les besoins de la religion y étaient, en effet, bien pressants ; car, à raison de leur commerce continuel avec les huguenots, les catholiques y diminuaient de nombre tous les jours, et la vraie foi allait s'y éteindre.

La cure de Sedan fut d'abord unie à la Mission par l'archevêque, avec le consentement de l'abbé de Mouzon et des religieux de cette abbaye, et Louis XIII donna pour l'administration de la cure et l'entretien des Missions 2,500 livres de rente. Outre un prêtre pour desservir Balan, il devait y avoir à Sedan un curé, sept prêtres et deux frères. Quatre prêtres au moins demeuraient chargés des fonctions curiales, et quatre autres devaient évangéliser les souverainetés de Sedan, Raucourt et Saint-Manges.

Louis XIII laissait de plus pour cette œuvre un fonds considérable, qui ne fut connu qu'après sa mort : il était de 64,000 livres, portées sur son testament, dont 24,000 étaient destinées à Sedan, et 40,000 à d'autres Missions, suivant qu'il serait convenu entre le P. Dinet, son con-

fesseur, et Vincent de Paul. Le P. Dinet laissa toute direction à Vincent. Anne d'Autriche, au nom de son fils, informée du bien déjà fait à Sedan, voulut que la somme, destinée d'abord pour dix années seulement, servît à une Mission perpétuelle, et fût employée en achat d'héritages, dont le revenu alimenterait les Missionnaires. Treize maisons furent, en effet, achetées auprès de Saint-Lazare, et une partie du revenu fut consacrée à la Mission de Sedan. Cette Mission fut augmentée de trois prêtres en 1680, parce que, depuis sa fondation en 1644, le nombre des communiants s'était accru des deux tiers. Bientôt, sur plus de dix mille habitants, parmi lesquels on ne comptait d'abord que quinze cents catholiques, un tiers à peine resta engagé dans l'hérésie. Aussi le roi put-il, sans inconvénient, éteindre le collège ou académie du protestantisme, et en affecter le revenu de 4,500 livres à un séminaire qui fut fondé en 1681 par arrêt du conseil. Les jeunes ecclésiastiques devaient y étudier deux ans la philosophie, puis être transférés à Reims pour leurs études théologiques *.

C'est grâce à leur méthode, que les Missionnaires diminuèrent ainsi le nombre des protestants et augmentèrent si étonnamment le nombre des catholiques. Avant eux, les chaires de Sedan ne retentissaient que de controverses, qui affermissaient les hérétiques dans l'erreur par l'obstination de la lutte, et laissaient les catholiques dans la plus profonde ignorance des croyances et des pratiques de leur foi. Par leur méthode d'exposition, les Missionnaires réussirent à désarmer les uns et à instruire solidement et pratiquement les autres . En même temps, ils se répandirent dans les villages autour de Sedan, presque tous dépeuplés par la guerre, qu'ils secoururent

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