‹ Saint Vincent de PaulChapitre 26 sur 159 · LES CONFERENCES ECCLESIASTIQUES · texte numérisé non relu

LES CONFERENCES ECCLESIASTIQUES

Leur origine.

Dans ses missions, Vincent ne s'était pas borné à évangéliser les peuples ; il s'était occupé de la sanctification du clergé, persuadé toujours que la sainteté du pasteur est le salut du troupeau. Il avait l'habitude de réunir, autant et aussi souvent qu'il le pouvait, tous les prêtres d'un canton , pour les entretenir de Dieu et de leurs devoirs. Après leur avoir donné des avis sur leur conduite personnelle, il leur parlait de la meilleure manière d'annoncer l'Évangile, de catéchiser les enfants, d'entendre les confessions et d'administrer les sacrements de l'Église.

C'était bien là une ébauche des conférences ecclésiastiques, mais il ne pouvait y avoir en cela rien de réglé ni de durable. Le saint parti, chacun retournait à ses habitudes, et trop souvent, hélas ! à sa négligence et à ses désordres.

Les exercices des ordinands furent un pas de plus dans la réforme du clergé. On y travaillait sur des âmes neuves, que le mal n'avait point encore endurcies et qu'il était facile de plier au bien. D'ailleurs, ces dix ou onze jours suivis de retraite, de prières, de solides entretiens et de saints exemples devaient laisser en elles une impression

plus profonde. Mais, rendues au monde, à la dissipation, aux périls du ministère, à l'influence fatale des anciens du clergé, qu'allaient-elles devenir ? Vincent s'en inquiétait tous les jours devant Dieu. Il connaissait si bien l'inconstance et la faiblesse de la volonté humaine ! Si souvent il avait vu des prêtres gagnés par là à la sagesse et à la vertu, qui, rejetés ensuite, suivant la parole de l'apôtre, au milieu d'uue nation méchante et corrompue, en avaient bientôt repris les sentiments, les maximes et la conduite ! Il gémissait, il priait et cherchait les moyens de maintenir les jeunes ordmandsdans leurs résolutions, et de ramener par eux les autres à la perfection de leur état.

Plusieurs projets se présentèrent à son esprit. Mais il était si humble, il avait une telle défiance de ses propres lumières, une telle crainte de devancer l'heure delà Providence, qu'il les rejeta tous, et retomba dans le calme et le silence de la prière, attendant qu'une circonstance lui révélât la volonté de Dieu. Car c'est une chose remarquable, que cet homme, qui a embrassé toutes les œuvres utiles au clergé et aux peuples, les a toutes faites siennes et marquées à jamais de son nom, n'a pris peut-être l'initiative d'aucune, et qu'il a pu dire après chacun de ses plus grands établissements : « Je n'y avais pas pensé! » Dieu respectait ainsi et ménageait son humilité, principe et fondement de ses institutions comme de ses vertus ; partout il voulait laisser visible, aux yeux de Vincent et aux yeux du monde, l'empreinte de ce doigt qui seul crée, soutient et conserve.

\ incent en était là de ses réflexions et de ses projets, lorsqu'un des jeunes ecclésiastiques qui avaient pris part aux retraites des ordinands, le vint voir et lui proposa de recevoir à Saint-Lazare, dans des réunions périodiques, tous ceux qui voudraient entretenir en eux la grâce de

l'ordination, se porter mutuellement à bien vivre, conférer sur les vertus et les fonctions de leur état, en un mot se sanctifier eux-mêmes pour sanctifier les peuples.

C'était l'impulsion extérieure, le mot d'en haut qu'attendait Vincent. Dieu venait de lui parler par la bouche de ce jeune homme. Aussitôt il se rappela les fameuses conférences dans lesquelles les Pères du désert se fortifiaient contre l'ennemi invisible et s'excitaient à la perfection chrétienne. La solitude alors était le grand champ de bataille de l'avenir, et c'est pourquoi les démons, maîtres du reste de la terre, y luttaient avec tant d'acharnement contre ces hommes qui leur disputaient l'empire. Mais, depuis le triomphe du christianisme, c'était le monde qui était devenu le théâtre du combat, où les prêtres, plus exposés encore que les solitaires d'Orient, obligés à défendre les autres en se défendant euxmêmes, avaient besoin de se revêtir d'une armure plus forte et de se ménager des secours plus abondants. Ils pouvaient trouver cela dans ces conférences, consacrées par tant d'illustres exemples et la bénédiction de Dieu. « Cette pensée est du ciel, dit enfin Vincent au jeune homme ; cependant réfléchissons davantage et prions ! » Et il le congédia.

En effet, pendant quinze jours encore, il réfléchit et consulta Dieu. Il crut de plus en plus reconnaître qu'il y allait de sa gloire et du bien de son Église. Pour achever de se rassurer contre toute suggestion personnelle et humaine, il soumit le projet, d'abord à l'archevêque de Paris, qui se hâta de l'approuver, et bientôt après au souverain-pontife, qu'il consultait toujours, lors même qu'il n'y était pas obligé, persuadé que son agrément serait au moins à l'œuvre une bénédiction.

Il ne restait plus qu a former le noyau de l'association nouvelle et à en bien choisir les premiers membres. Ici

encore Vincent agit avec une prudence admirable. Parmi les jeunes ecclésiastiques qui avaient fait les exercices de l'ordination sous sa conduite, il en était plusieurs qui, le regardant comme leur père, continuaient à s'adresser à lui, en le priant de les appliquer, suivant qu'il reconnaîtrait leur aptitude, aux diverses fonctions de leur état. En effet, il leur assignait les emplois où ils pouvaient faire le plus de fruit pour le prochain et pour euxmêmes. Ceux-ci, il les envoyait faire des missions en province ; ceux-là, il les retenait à Paris pour les diriger et les suivre de plus près. En ce temps, on bâtissait, près la porte Saint-Antoine, l'église des Filles de la Visitation, dont il était le supérieur, et un grand nombre d'ouvriers étaient employés à cette construction. Il saisit cette occasion de mettre aussi les siens à l'œuvre et de faire sur eux son expérience. Il leur proposa donc de donner une mission à ces braves gens dans les intervalles de leur travail.La proposition fut acceptée avec empressement, et aussitôt voici ces jeunes ecclésiastiques qui se répandent dans les chantiers, et, avec une ingénieuse charité, sans rien prélever sur les heures du travail, trouvent moyen de faire à tous les instructions ordinaires des missions, d'entendre leurs confessions générales, et de les disposer à mener désormais une vie vraiment chrétienne.

Chaque jour, Vincent ne manquait pas de se rendre à la porte Saint-Antoine pour surveiller les travaux de ses ouvriers spirituels. A la vue de tant de zèle, d'habileté, de concorde, il ne douta plus qu'il n'eût trouvé en eux les éléments de son œuvre. Il s'entretint d'abord avec chacun d'eux en particulier, pour leur donner lieu d'exprimer leurs dispositions, librement, sans respect humain, en dehors de ce courant contagieux et indéfinissable d'action et de réaction réciproque qui circule dans une assemblée. Tous lui répondirent avec une unanimité

qu'un concert préalable n'eût pas produite, et, le 11 juin 1633, il leur proposa publiquement son dessein de les réunir de temps en temps pour les fortifier, et se fortifier lui-même à leur exemple, dans l'exercice des vertus chrétiennes et sacerdotales : « Prescrivez, ordonnez, s'écrièrent-ils d'une voix ; nous nous en remettons à vous, et il n'y a rien que nous ne soyons prêts à entreprendre sous votre direction. »

Charmé de ces dispositions, Vincent fixa le jour de la première assemblée, qui se tint à Saint-Lazare vers la fin de juin. Il y expliqua plus expressément sa pensée, pour confirmer ces jeunes gens dans leur résolution de conserver et d'augmenter la grâce qu'ils avaient reçue par l'imposition des mains : « Ayant l'honneur d'être prêtres de Jésus-Christ, leur dit-il en substance, vous êtes obligés de remplir, et de remplir jusqu'à la fin, les devoirs de l'état que vous avez embrassé. Il serait bien triste qu'aucun de vous vînt à donner sujet de dire de lui que, semblable à cet insensé dont parle l'Évangile, il a commencé de bâtir, mais qu'il n'a pas eu assez de courage pour achever son édifice. Vous savez aussi bien que personne, que ce malheur, tout déplorable qu'il est, n'en est pas moins commun. Oui, il n'y a que trop de prêtres qui justifient tous les jours ce qu'a dit Jérémie, que l'or s'est obscurci, que les pierres les plus précieuses du sanctuaire se sont dispersées dans les rues, et qu'elles ont été foulées aux pieds dans les places publiques. Pour tomber dans ce fâcheux état, il n'est pas nécessaire de se livrer aux grands crimes, il suffit de se refroidir dans le service de Dieu, de déchoir de sa première charité, de se laisser aller à la dissipation dans les grands chemins du monde ; car les dispensateurs des saints mystères sont déréglés, lorsqu'ils sortent de la perfection que demande leur profession sainU;.

LEUil ORIGINE. 65

« Mon dessein n'est pourtant pas de vous porter à vous séparer entièrement du monde, ni même à vous réunir tous dans une seule maison. Vous pouvez continuer à vivre chacun chez vous ou chez vos parents. Mais je crois qu'il vous serait avantageux de serrer de plus en plus les lie os de charité qui vous unissent déjà. Il est facile d'y réussir, et vous y réussirez effectivement, si vous voulez bien vous assujettir à un certain règlement de vie, pratiquer les mêmes exercices de vertu, vous entretenir de temps en temps de la sainteté et des devoirs de votre vocation. Je ne doute pas qu'en suivant ce plan, vous ne lassiez face à tous vos ennemis. Cette conduite vous affermira contre la corruption du siècle, et vous rendra fidèles aux obligations de votre état. On pourra alors vous appliquer ce qu'a dit un prophète * : « Les étoiles ont répandu leur lumière chacune en sa place. Dieu les a appelées, et elles ont dit : Nous voici, et elles ont pris plaisir à luire pour rendre hommage à celui qui les a créées » ; c'est-à-dire qu'on trouvera en vous et le bon exemple pour édifier vos familles, et une disposition continuelle à prendre les emplois auxquels vous serez appelés ; en sorte que Jésus-Christ, auteur de votre sacerdoce, aura lieu d'être content du service qu'il recevra de vous. ))

Pendant ce discours, tous les cœurs étaient ardents, et une joie sainte brillait sur tous les visages. Dans des sentiments de filiale soumission et de pieuse reconnaissance, on répéta l'engagement de suivre en tout la conduite du saint prêtre.

Pour lui, dans son besoin d'épancher sa joie devant les hommes comme devant Dieu, il écrivit de divers côtés le premier succès de cette assemblée. On se rappelle la lettre

Page 1