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Tallernant des Réaux, historiette XGVI, Madame d' Yères

vres, qu'il assistait encore de ses biens, et c'est là qu'il passa dans la retraite et l'obscurité les trente dernières années de sa vie, sacrifiant avec joie les avantages que sa naissance et son mérite personnel lui assuraient dans le monde. Mort en 1692, à 64 ans, il avait trente ans lors de la mission de Metz.

Enfin, ce sont Louis de Rochechouart de Chandenier, abbé de Tournus, que saint Vincent établit chef de la mission, et son frère Claude-Charles, puîné, abbé de Moutiers-Saint-Jean. Ils étaient fils de Jean-Louis de Rochechouart, baron de Chandenier, guerrier renommé, mort en 1635, et de Louise deMontberon de Fontaines-Chalandray. Le nom de Rochechouart est célèbre, sous divers rapports, dans nos annales. Ainsi en est-il de celui de LaRochefoucault, dont l'éclat rejaillit encore sur nos deux abbés. Car ils étaient petits-neveux de François, cardinal de la Rochefoucault, qui avait aussi été abbé de Tournus dans sa jeunesse et avait transmis cette abbaye à Louis1.

Le cardinal était mort depuis treize ans à l'époque de

1. Dans un voyage d'Italie, François de La Rochefoucault avait connu saint Charles Borromée, dont les entretiens et les exemples devinrent la règle de sa vie. Successivement évêque de Glermont et conseiller d'Etat, puis cardinal, évoque de Scnlis, grand aumônier et ministre d'Etat, il prit avec ardeur, dans toutes ces charges, les intérêts de la religion. Nul ne montra plus de zèle, notamment aux États-Généraux de 1614 et dans l'Assemblée du clergé de 1615, pour la réception en France du concile de Trente. Il fit, en particulier, sa mission propre de la réforme des ordres religieux. Muni de pleins pouvoirs à cet égard par le pape et par le roi, il commença par se démettre de l'évêché de Senlis, où ses nouvelles fonctions devaient l'empêcher souvent de résider, pour donner l'exemple de L'attachement à la discipline de l'Église, dans un temps où il voulait rappeler aux observances de la discipline religieuse. A la tête d'un conseil dVvêques et de magistrats nommé par le roi, d'un conseil d'ecclésiastiques et de religieux aussi capables que zélés qu'il se forma lui-

la Mission de Metz ; mais la mémoire de ses vertus, célébrées en son oraison funèbre par le jésuite André Castillon, et représentées au naturel en sa Vie par le chanoine régulier la Morinière, était encore toute vivante, et ses neveux s'attachèrent à les reproduire. Claude- Charles n'était que diacre, et il ne voulut jamais, par humilité, être promu au sacerdoce, se croyant incapable d'un tel ministère à cause du peu de science, disait-il, que sa mauvaise santé lui avait permis d'acquérir dans sa première jeunesse. Et, néanmoins, tout le temps qui lui restait après la prière et les bonnes œuvres, il le consacrait à la méditation et à l'étude. Quand il mourut, le 18 mai 1710, âgé de plus de quatre-vingts ans, les religieux de son abbaye firent graver sur sa tombe une très-belle épitaphe ou inscription en style lapidaire, qu'on peut lire à la fin du premier volume de la Vie de saint Vincent de Paul par Collet. « C'est là, dit l'historien, un monument que la vertu seule peut ériger à la vertu. » C'est là encore un éloge de Vincent ; « car, ajoute trèsbien Collet, les vertus de ce respectable élève sont si évidemment celles du père qui l'a formé, que, quoique dans cette espèce d' épitaphe on ne dise qu'un mot de Vincent de Paul, on peut assurer que toute la pièce est à sa louange. »

Fils soumis de Vincent, l'abbé de Tournus ne lui résista que pour refuser les honneurs ecclésiastiques auxquels l'appelaient son mérite et sa naissance, et que le

I lui-même, il dressa, de concert avec eux, de sages règlements, auxquels l'abbaye de Sainte-Geneviève, les ordres de Prémontré, de Saint-Benoît, de Cluni, de Giairvaux, de Cîteaux, durent leur réforme totale ou partielle II procura encore l'établissement d'une congrégation nouvelle, de chanoines réguliers, encouragea les missions, fit la guerre à tout relâchement et poussa à toutes les bonnes œuvres. A l'âge de goûtante-douze ans, il quita la cour et se démit de toutes ses charges, pour vivre dans la retraite, la piété et l'exercice d'une charité immense.

saint prêtre le sollicita plus d'une fois d'accepter, espérant beaucoup de bien pour l'Église d'une telle vertu unie à un si grand nom. Il aimait mieux une pieuse retraite ou les humbles fonctions du sacerdoce. « L'oraison était sa plus fréquente nourriture, l'humilité son ornement, la mortification ses délices, le travail son repos, la charité son exercice, la pauvreté sa chère compagne. » C'est en ces termes touchants que nous en parle Abelly, qui l'avait intimement connu à Saint-Lazare. Il faisait, en effet, deux parts de son temps, l'une pour Saint-Lazare, où il était si heureux de vivre auprès de Vincent, l'autre pour son abbaye de Tournus, sur les bords de la Saône, où il se partageait entre l'étude, la prière et l'exercice de la charité. Le jésuite François Chifflet, historien de l'abbaye et de la ville de Tournus, qui l'y avait vu souvent et de bien près, a écrit de l'abbaye et de l'abbé : « Dans cette abbaye, toutes choses sont si bien ordonnées, que j'avais sujet de dire : Castra Dei sunt hœc. J'ai eu l'honneur d'y -converser plusieurs fois avec l'abbé, et j'avoue que j'en suis sorti tout embaumé de la douce odeur de ses venus. Les mitres et la pourpre même semblaient être au-dessous de tels mérites * »

Un tel homme, choisi pour chef d'une mission, fait honneur à la sagesse de Vincent. Rien ne devait manquer à cette misson de Metz, ni les conseils et les prières d'un saint, ni la protection d'une grande reine, ni le mérite des jeunes apôtres ; rien, pas même le génie venant en aide à la vertu, en la personne de Bossue t.

Bossuet connaissait l'abbé de Tournus par les confé-

1. Histoire de l'abbaye royale et de la ville de Tournus, in-4,

Dijiih. ! 164, p. CCLXL

il G

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rences de Saint-Lazare, et aussi par la marquise de Sênecey, gouvernante des Enfants de France : la marquise, toujours si affectionnée à Bossue t, était tante de l'abbé.

Les ouvriers choisis, il ne s'agissait plus que de leur tracer un plan de travail, et de tout préparera Metz pour leur bonne réception et le succès de leur entreprise. Vincent, comme on l'imagine bien, se chargea de leur donner, avec sa bénédiction, tous les avis nécessaires, et de régler d'avance toute leur conduite ; puis il s'appliqua à prévenir du côté de Metz toutes les difficultés. Il écrivit lui-même aux grands personnages qui avaient en main l'autorité soit religieuse, soit civile, et il obtint de la reine une lettre de cachet à leur adresse. L'évêque d'Auguste, que nous connaissons, le baron de Moussy La Contour, commandant pour le roi à Metz, et mestre de camp de la garnison de cette place, les échevins, l'assemblée des trois ordres, tous, en un mot, protestèrent de leur obéissance à la reine et de leur désir de seconder les pieux projets de Vincent. Mais il fallait à Metz quelqu'un qui se chargeât, avec cœur et autorité, de préparer tous les esprits, et quelqu'un aussi qui disposât tout pour la réception matérielle des Missionnaires. Dans les entretiens de Saint-Lazare entre ceux-ci et leur vénéré père, il fut aussitôt question de ce grand archidiacre de Metz, qui, en 1652, à l'époque de son ordination, avait fait sur Vincent une impression si profonde, qui, deux ans plus tard, avait marqué si brillamment sa place dans la conférence des mardis, et qui, l'année précédente, avait débuté avec tant d'éclat dans les chaires de la capitale. A défaut de Vincent, qui n'avait cependant pas oublié le jeune diacre de Saint-Lazare, l'abbé de Ghampin, son commensal au Louvre et son ami, l'abbé de Ghandenier surtout, n'auraient pas man-

que de jeter sur lui les yeux et de mettre en lui leur plus grande espérance. Et il est à croire que si l'abbé de Ghandenier, plus que tout autre, le désigna à Vincent, Vincent, de son côté, sachant les liens étroits qui unissaient ces deux hommes, si grands, l'un par sa naissance et sa vertu, l'autre par son génie, se détermina encore, par cette considération, à choisir l'abbé de Tournus pour chef des Missionnaires.

Ce fut l'abbé de Ghampin qui reçut l'ordre a 'écrire à Bossuet, au nom de Vincent et de la conférence, pour l'informer de la Mission prochaine et lui demander sa participation à une œuvre si salutaire. Bossuet lui répondit aussitôt, et le pria d'assurer Vincent qu'il n'omettrait rien de sa part pour y coopérer dans toutes les choses dont on le jugerait capable. Et comme il devait faire un petit voyage à Paris avec l'évêque d'Auguste, il demandait le temps de l'arrivée de ces messieurs, afin qu'ils pussent prendre, l'évêque et lui, leurs mesures sur cela, « jugeant bien l'un et l'autre, disait-il, que nous serions fort coupables devant Dieu, si nous abandonnions la moisson dans le temps où sa bonté souveraine nous envoie des ouvriers si fidèles et si charitables. »

Ne recevant aucune réponse de l'abbé de Ghampin, il prit le parti d'écrire directement à Vincent, le 12 janvier, n'étant pas fâché, d'ailleurs, que cette occasion se présentât de lui renouveler ses respects. 11 l'assura, avant toutes choses, de l'excellente disposition en laquelle était l'évêque d'Auguste, pour coopérer à cette œuvre. « Pour ce qui me regarde, Monsieur, ajoutait-il, je me reconnais fort incapable d'y rendre le service que je voudrais bien; mais j'espère de la bonté de Dieu que l'exemple de tant de saints ecclésiastiques, et les leçons que j'ai autrefois apprises en la Compagnie, me donne-

ront de la force pour agir avec de si bons ouvriers, si je ne puis rien de moi-même. Je vous demande la grâce d'en assurer la Compagnie, que je salue de tout mon coeur en Notre-Signeur, et la prie de me faire part de ses oraisons et saints sacrifices. S'il y a quelque chose, i disait-il en terminant, que vous jugiez ici nécessaire pour la préparation des esprits, je recevrai de bon coeur, et exécuterai fidèlement, avec la grâce de Dieu, les ordres que vous me donnerez.»

On n'a malheureusement plus la réponse de Vincent à cette lettre. Mais on sait que depuis qu'il l'eût reçue, c'est à Bossuet qu'il s'adressa toujours pour disposer toutes choses ; c'est Bossuet encore qu'il chargea de remettre à l'évêque d'Auguste la lettre qu'il lui écrivait pour le remercier de ses dispositions favorables et lui en demander la continuation. L'évêque répondit à Vincent, le 29 janvier, pour l'assurer, et le prier d'assurer la reine, qu'il emploierait de très-bon cœur tout ce qu'il pourrait avoir de crédit et d'autorité, au spirituel et au temporel, dans la ville et dans le diocèse, pour tout faire réussir à la gloire de Dieu, à l'édification des peuples, au salut des âmes et à la conversion des hérétiques et infidèles, « que nous y avons, disait-il, en nombre fort considérable... Je passerais pour prévaricateur en mon ministère, si je ne montrais pas, en cette occasion, combien l'œuvre de Dieu et le commandement de Sa Majesté me sont en considération. J'ajouterai à cela l'état particulier que je fais de votre conduite, qui paraît à l'avantage de toute l'Église en ces missions. »

Une seule difficulté se présentait à l'évêque. L'ordre des missions faites par les fils de Vincent ou par les Messieurs de la Conférence, voulait que, durant tout le temps qu'ils étaient en fonction, toute autre prédication que la leur cessât dans chacune des églises de la ville.

MISSION DE METZ. lOo

En cet ordre il ne faut voir ni égoïsme, ni envie, mais seulement désir d'assurer le succès de la Mission par l'union et l'uniformité des efforts. Moyen excellent, en effet, d'empêcher toutes les collisions d'amour-propre, toutes les comparaisons entre les différentes manières de prêcher et de conduire, tous ces tiraillements en sens contraires dont le diable, essentiellement, suivant son nom même, esprit de discorde et de division, se sert pour entraver le bien.

Or, il se trouvait alors à Metz un religieux dominicain, nommé Guespier, fort honnête et habile, docteurde Sorbonne, qui déjà y avait prêché Pavent avec applaudissement et recommandation, et avait été retenu pour y prêcher le carême, après avoir refusé la chaire d'Angers qui lui était offerte. N'y avait-il pas une espèce d'affront à le congédier à l'entrée du carême ? Il le pensait, et aussi l'évêque d'Auguste. C'est pourquoi Pierre Bedacier proposait à Vincent un moyen terme : le religieux n'aurait occupé la chaire de la cathédrale que trois fois par semaine, et, les quatre autres jours, elle aurait été à l'entière disposition des Missionnaires, qui, les jours même de prédication du dominicain, auraient' pu, le reste du temps, user librement de l'église pour leurs exercices, et prêcher dans les autres églises de Metz.

Bossuet s'entremit aussi dans cette affaire. Il entretint fort particulièrement le prédicateur du carême, qu'il trouva homme sage, accommodant et désireux du bien, mais en même temps obstiné dans ses premiers sentiments, et persuadé qu'il y allait du sien de quitter tout à fait la chaire. « Il témoigne qu'au reste, écrivait Bossuet à de Monchy, il contribuera tout ce qu'il pourra pour le bon succès de la Mission, et qu'il exhortera fortement le peuple à se rendre digne d'en recevoir le fruit. »

D'abord, Bossuet désirait l'accommodement proposé par l'évêque d'Auguste, en considération moins du religieux que de la réussite de l'œuvre. « Si Ton en use autrement, écrivait-il toujours au même, on ne pourra pas éviter quelque murmure du peuple. Plusieurs tâchent déjà d'en semer, et vous n'ignorez pas, et moi aussi, de quel principe cela vient. » Gela venait du chapitre, non opposé directement à une Mission que la reine avait voulue et qu'il avait promis de favoriser, mais opposé à une entreprise qu'avait embrassée ardemment l'évêque d'Auguste, avec qui il était en hostilité constante. « Je prévois — c'est toujours Bossuet qui parle — je prévois quelque difficulté entre Monseigneur d'Auguste ^t le chapitre. Quelques-uns peut-être, sous main, prendront occasion de là de vouloir traverser cette œuvre. Je tâcherai de tout mon pouvoir de faire prendre un autre cours aux choses. »

Tous ces conflits n'étaient pas de nature à faire revenir Vincent sur l'ordre accoutumé des Missions, que tant d'autres raisons appuyaient. Le dominicain, déjà pomme ou prétexte de discorde entre l'évêque et son chapitre, ne le deviendrait-il pas bientôt entre les Missionnaires, ou entre ceux-ci et une partie de la population ? Il devait absolument quitter la place. L'évêque, conseillé par Bossuet, le comprenait lui-même, et, tout en attendant la décision de Vincent sur les raisons qu'il lui avait représentées, il chargeait Bossuet de lui écrire : « Après quoi il résoudra le prédicateur à tout ce que vous trouverez le plus convenable à l'œuvre de la Mission, qu'il est résolu de préférer à toutes sortes d'autres considérations : il n'y aura nul obstacle de ce côté-là, et il m'a prié de vous en assurer. » Nous verrons tout à l'heure comment se termina cette affaire.

Il y avait encore beaucoup à crairrlre des entreprises

MISTSION DE MEZ. 107

des huguenots, qui, à la nouvelle d'une Mission pour eux si formidable, sentaient quel péril allait courir leur établissement dans cette ville où ils se croyaient presque aussi forts qu'à Montauban ou à la Rochelle. Car, en 1663 encore, ils devaient se vanter d'être en aussi grand nombre que les catholiques dans Metz, ville mi-partie en ce qui est de la religion*. Aussi se préparaient-ils à défendre le poste, à entraver au moins l'attaque des Missionnaires. En attendant le jour de la lutte, comme tous les gens qui ont peur, ils usaient d'une audace insolente. Une servante catholique décéda alors chez un huguenot, marchand considérable et accommodé, après avoir été étrangement violentée dans sa conscience, et s'être vu refuser un prêtre, sous le prétexte menteur qu'elle avait changé de religion. Tous les catholiques crièrent vengeance, et une procédure fut faite par le lieutenantgénéral. Cependant, le ministre et le consistoire soutinrent l'entreprise , et tantôt, usant d'impudence, eurent le front de dire que le marchand n'avait rien fait sans ordre ; tantôt, jouant le rôle de victimes, parlèrent d'envoyer une députation à la cour pour se plaindre : en réalité, ils voulaient évoquer l'affaire au conseil, afin de la tirer du lieu où Ton en avait plus de connaissance, et de l'assoupir par la longueur du temps. A la même époque, ils intriguaient pour introduire à Metz des pédagogues de leur religion, contrairement aux édits du roi.

Bossuet informait Vincent de tous ces faits, s'en rapportant, d'ailleurs, à son zèle et à sa prudence ordinaire: « Je ne vous dis pas, Monsieur, ce que vous avez à faire sur ce sujet : c'est assez que vous soyez averti ; Dieu vous inspirera le reste. » — Une particularité intéres-

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