‹ Saint Vincent de PaulChapitre 39 sur 159 · M PlbqUet, tom. I, p · texte numérisé non relu

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santé à noter en passant, c'est que Bossuet, qui avait signé sa première lettre : grand archidiacre de Metz, signait celle-ci: prêtre indigne. C'était la formule même de Vincent, transmise jusqu'à ce jour à ses fils. Bossuet l'avait lue dans la réponse du saint prêtre à sa lettre du 12 janvier, la première peut-être qu'il eût reçue de lui, et, touché, sans doute, de son humilité, il la prit désormais pour modèle : fils et disciple, il ne voulut plus étaler ses titres d'honneur, écrivant à un tel père et à un tel maître, qui ne faisait étalage que de sa prétendue indignité.

L'espoir de Bossuet se fondait, comme il nous l'a dit, sur le zèle et la prudence de Vincent, à lui si connus, et aussi sur le crédit dont le saint prêtre jouissait auprès d'Anne d'Autriche et dans son conseil de conscience. Il ne doutait pas que cette grande reine, dont il avait apprécié pendant six semaines la piété et le zèle pour la religion, la charité pour la ville de Metz, ne s'empressât, poussée par un tel conseiller, d'arrêter les audacieuses entreprises et les injustes procédures des huguenots. Il ne se trompait ni sur la reine ni sur Vincent. Un mois après, le 2 mars, il pouvait écrire à celui-ci : « Je vous rends grâces très-humbles de la charité que vous avez eue, pour faire avertir la reine de l'affaire pour laquelle je m'étais donné l'honneur de vous écrire. Je vois, par les lettres que Sa Majesté en a fait écrire en ce pays, que votre recommandation a fort opéré. Je prie Dieu qu'il bénisse les saintes intentions de cette pieuse princesse, qui embrasse avec tant d'ardeur les intérêts de la religion. »

Restait à préparer matériellement le séjour et la vie des Missionnaires à Metz. Outre les lettres qu'il écrivit à cet égard aux officiers de la ville et les recommandations qu'il leur fit adresser par la reine, Vincent chargea de ce

soin Nicolas de Monchy , supérieur de la Mission de Toul *, Suivant l'ordre de Vincent, Nicolas de Monchy se rendit à Metz pour préparer une demeure aux Missionnaires. Mais ses affaires ne lui permirent pas d'y rester plus d'un jour, et la préparation matérielle de la mission, aussi bien que la préparation des esprits, retomba presque entièrement sur Bossuet. Ici encore Bossuet se montra le digne disciple de Vincent, de l'homme le plus positif, le [lus organisateur en tout sens qui fût jamais, et il s'apliqua à ces soins matériels avec la même ardeur que nous venons de lui voir déployer dans des intérêts qui seuls semblaient convenir à ce génie. Il y fut généreusement aidé par le baron de Moussy La Contour, compagnon d'armes du maréchal de Schomberg, mort récemment, avec qui il avait eu des relations de respectueuse amitié, qu'il continuait à entretenir avec sa veuve, Marie de Hautefort. Telles devaient être naturellement ses relations avec de Moussy La Contour. En effet, entre le lieutenant du roi et l'archidiacre, aussi bien qu'entre leurs deux familles, l'amitié se resserra à tel point que

i. La Mission avait été établie à Toul dès 1635, à la prière de Charles- Chrétien de Gournai, évêque de Scythie, de la famille du preux chevalier dont Bossuet prononcera bientôt l'oraison funèbre. Charles de Gournai gouvernait cette église en qualité de suffragant, sous le cardinal Nicolas-François de Lorraine, frère du duc Charles IV. Mais le cardinal ayant renoncé à la pourpre et à l'état ecclésiastique, en 1634, pour épouser la princesse Claude, sa cousine germaine, et empêcher ainsi le duché de sortir de sa famille, Louis XIII, à la recommanda tion de Nicole de Lorraine, réfugiée en France, et de Vincent de Paul, reconnaissant de la protection accordée aux siens, nomma Charles de Gournai à l'évêché de Toul. De son côté, Charles de Gournai, pour reconnaître la part que Vincent avait eue à sa nomination, continua sa faveur aux Missionnaires de Toul, eten transmit la tradition aux évèques qui le suivirent : André de Saussai, son troisième successeur, qui occupait le siège en 1658, fut un des protecteurs les plus déclarés de la congrégation de la Mission,

souvent, dans les registres des paroisses de Metz, on peut voir, à l'occasion de baptêmes et d'autres cérémonies de l'Église, les noms de Bossue t et de ses sœurs unis aux noms du baron de Moussy La Contour et de ses enfants.

La Contour était aussi pieux que brave, et il n'avait pas besoin des recommandations de la reine pour se prêter à une mission qu'il désirait lui-même ardemment. Il s'empressa d'assigner pour logement aux Missionnaires attendus l'Hôtel dit de la Haute-Pierre, où avaient toujours été reçus les rois de France dans leurs séjours à Metz, et il y fit porter, de la citadelle et de la ville, le nombre de lits, matelas et couvertures marqué dans un mémoire dressé par Nicolas de Monchy. On fit en sorte de ne rien laisser à la charge de la Mission. On pourvut aussi de meubles les chambres : tous étaient honnêtes, mais il y en avait qui l'étaient plus ; c'est pourquoi Bossuet priait de Monchy de revenir à Metz pour disposer chambres et meubles suivant les personnes qu'il voulait placer, sinon, de lui mander son ordre. Le plus malaisé à trouver, c'étaient les plats, le linge de table et ce qui était nécessaire pour la cuisine. C'eût été une grande décharge d'avoir un cuisinier qui fournît de tout ; mais tous les cuisiniers à qui Bossuet en avait fait parler demandaient quarante sols par jour, « prix, disait-il, excessif pour Metz. » Enfin, il promettait de s'informer de ce qui se pourrait faire pour une plus grande commodité et épargne, et d'écrire à de Monchy ce qu'il pourrait ménager.Onpeut être sûr que, par des soins si vigilants et si minutieusement exprimés, tout se fit le mieux possible.

Il serait mal de reculer devant ces détails, si relevés par le but auquel ils tendaient, si intéressants par le contraste entre leur bassesse apparente et la hauteur d'un tel génie. A ce propos, M. Moquet rappelle heureusement

l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, où se trouvent des paroles semblables; après quoi Bossuet s'écriait: a Malgré les oreilles délicates, elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler plus que ce langage. »

Tout étant ainsi disposé, Bossuet écrivait à saint Vincent de Paul, le 10 février : ce Je me réjouis, Monsieur, de voir approcher le temps du carême, dans l'espérance que j'ai de voir bientôt les excellents ouvriers que Dieu nous envoie par votre moyen, que je salue de tout mon cœur en Notre-Seigneur, et très-particulièrement M. l'abbé de Chandenier. » Et l'hiver se trouvant un des plus durs qu'on eût vus de longtemps, il ajoutait : « Je les plains d'avoir à faire un si grand voyage pendant un froid si rigoureux ; mais leur charité surmontera tout. Qu'ils viennent donc bientôt au nom de Dieu : la moisson est ample ; et les petites difficultés qui s'élèvent seront bientôt aplanies par leur présence. »

Ils se mirent, en effet, en route*. Mais, comme c'est le propre des œuvres de Dieu d'être contrariées par tout, même par la nature qui, en cela, obéit aveuglément à des desseins cachés de son créateur, ils furent aussitôt surpris et arrêtés par des débordements désastreux dont eurent à souffrir les principales villes de France. Qu'on juge des inquiétudes mortelles de Vincent, qui alors avait en chemin à la fois et les Missionnaires de Metz, et plusieurs de ses prêtres se dirigeant sur Nantes, où ils devaient s'embarquer pour Madagascar ! Voici comme il en parle lui-même dans une lettre adressée à Get, supérieur de la Mission de Marseille, le 8 février 1658 : « Le courrier est retardé par une inondation prodigieuse qui est en ce pays, causée par le dégel, qui fait qu'en beaucoup de rues de Paris on voit passer plus de bateaux que de carrosses. Jamais on n'a vu les eaux si hautes qu'elles sont.

Elles ont mis tout Paris dans l'effroi. Elles ont fait de grands dégâts et dedans et dehors. On vient de nous dire qu'elles ont emporté cette nuit quatre arches entières du Pont- Marie, avec les maisons qui étaient bâties dessus. Elles auraient bien fait d'autres ravages sans un canal qui prend au-dessus de l'Arsenal, qui passe hors le faubourg Saint-Denis, et qui va se décharger au bout du Cours, lequel canal a grandement servi pour détourner les eaux de la ville et diminuer la force de la rivière. Je prie Notre-Seigneur qu'il ait pitié de son pauvre peuple. Ce débordement étrange aura surpris en chemin nos prêtres qui sont allés à Nantes, et ces messieurs qui vont faire la mission à Metz. Nous en sommes en grande peine. » Cette peine dura vingt jours, pendant lesquels il n'entendit parler ni des uns ni des autres.

Non moins grande était l'inquiétude à Metz, qu'un déluge, écrit Bossuet, environnait aussi de toutes parts. Ce qui alarmait encore l'archidiacre, c'est qu'un retard des Missionnaires allait renouveler tous les embarras du côté du prédicateur. Si les eaux les empêchaient d'arriver à Metz avant le commencement du carême, le bon père avait grande répugnance à abandonner sa chaire à un autre en les attendant, ou à la céder après avoir commencé. En cette circonstance, si l'évêque d'Auguste était'' contraint d'user de son autorité, n'y avait-il pas à craindre un scandale? Et un scandale en telle matière, et avant une mission, combien fatales en pouvaient être les conséquences ! « Mais Dieu, Monsieur, qui pourvoit à tout, écrivit, le 2 mars, Bossuet à Vincent, nous a remis en repos de ce côté-là, par l'ordre qu'a eu le syndic de cette ville de dire à M. d'Auguste et à M. de La Contour, que la reine aurait fort agréable si le prédicateur quittait entièrement sa chaire, en acceptant cent écus que Sa Majesté lui fait donner, outre la rétribution ordi-

naire 4, et étant retenu pour prêcher l'année prochaine. Par là toutes choses sontapaisées ; et moi, je vous l'avoue, tiré d'une grande peine d'esprit. •» Qui peut douter que ce charitable accommodement soit dû à un conseil de Vincent à Anne d'Autriche ?

Dans le même temps, Bossueteut une autre consolation et une autre espérance. Il vit tout à coup arriver à Metz, « comme par miracle, » dit-il, le Frère Mathieu Renard, que n'arrêtaient ni les éléments ni les hommes, ni les brigands ni les fleuves débordés; Frère Mathieu que nous verrons faire, envoyé par Vincent, cinquante - trois voyages en Lorraine pour l'assistai] ce de cette province désolée. N'était-ce pas un précurseur ? la colombe annonçant la fin du déluge? Bossuetle pensa, et il écrivit encore à Vincent : « 11 ne me reste plus qu'à prier Dieu qu'il ouvre bientôt le chemin, au milieu des eaux, à ses serviteurs; qu'il fasse fructifier leur travail, et donne efficace à leur parole. »

Tous ses vœux furent exaucés.- Le lundi gras, 4 mars, les Missionnaires arrivèrent à Metz, après avoir échappé à mille dangers. Le lendemain, suivant l'usage de Saint- Lazare, l'abbé de Tournus leur fit faire abstinence, pour attirer, par cette mortification, la bénédiction de Dieu sur leurs travaux; puis, à leur tête, il se rendit auprès du P. Guespier, se mit à genoux devant lui, et lui de-

1. Le P. Guespier ne reçut que les cent écus de la reine, qui représentaient les honoraires accoutumés de la station qliadragésimale. Jl réclama bien, en outre, les trente pistoles à ce destinées, qui étaient entre les mains du receveur de l'église de Metz, et Vincent, à sa prière, écrivit à l'évèque d'Auguste qu'il ne s'opposait pas, pour son compte, à ce qu'on lui accordât double rétribution ; mais on ne l'entendit pas ainsi à Metz, et les trente pistoles du receveur turent données, par ordre de la reine, à la confrérie de la Charité. (Lettre, de S. Vincent au P. Guespier, du 20 novembre 1658.)

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