II
1 1 ï SAINT VINCENT DE PAUL.
manda pardon, au nom de la Compagnie, de l'avoir privé de sa chaire. Dès le 6, mercredi des cendres, les Missionnaires ouvrirent la station. Aussitôt ils se répandirent dans les diverses chaires de la ville. Bossuet leur céda celles de la cathédrale et des, principales églises. Pour lui, il se confina dans la modeste église de Saint-Jean de la Citadelle, et, à l'exception de quelques discours qu'il fut invité à donner à la cathédrale avec Blampignon et Gédoyn, il y renferma son éloquence. A un auditoire composé, en grande partie, d'hommes de guerre et d'hommes du peuple, il faisait chaque jour un sermon et une conférence, et deux fois par semaine un grand catéchisme. « La grâce et la piété, dit une relation du temps, triomphèrent dans les cœurs de M. le gouverneur, de madame la gouvernante, et de tous les officiers et soldats. » Dans ses conférences, il visait de préférence aux religionnaires, et c'est à lui, sans doute, que revient la principale part d'une conversion remarquable arrivée dans le cours de cette Mission de Metz.
Malgré la défense que le consistoire avait faite aux siens d'assister aux prédications, beaucoup s'y rendirent. Un d'entre eux, à son retour, raconta à sa femme ce qu'il avait entendu, et celle-ci voulut aussitôt se faire instruire et se convertir. Qui l'instruisit ? Bossuet. L'abjuration se fit avec grande solennité, en présence de l'évêque d'Auguste, de l'archidiacre, de l'abbé de Blampignon, du lieutenant du roi, et, ajoute notre relation, « d'une très-honorable compagnie. » Quelques jours après, la dame, étant tombée malade, demanda le saint viatique. Les ministres, qui avaient été d'abord comme étourdis du coup de cette si solennelle abjuration, se réveillèrent alors, et se mirent en campagne pour ramener à eux la proie qui leur avait été heureusement ravie. Mais, dit la relation, « les visites que M. Bossuet lui
rendit (preuve manifeste de son rôle principal), les contraignirent de dissimuler leurs malicieuses intentions. » On porta le viatique à la malade en grande pompe, au milieu d'un cortège de prêtres et des personnages les plus qualifiés, ayant chacun un cierge à la main. A la vue de son Sauveur, la dame tressaillit de joie, et le ravissement qui se peignit sur son visage et dans sa pose fut déjà une prédication très-efficace. Mais l'émotion fut au comble, lorsque, recueillant toutes ses forces, elle s'écria : « Je renonce à toutes les affections temporelles et à tous les intérêts humains qui eussent pu, parmi les calvinistes, me faire avoir beaucoup de vues, soit pour mon mari, soit pour mes enfants. Mes filles, qui sont catholiques, je les mets entre les mains de la Providence de Dieu; je demande pour elles la protection et les prières de tant de personnes de mérite qui sont ici présentes. Ah! j'ai trop résisté aux lumières qu'il plaisait à Dieu de me donner de temps en temps, et aux inspirations qui m'attiraient à la véritable foi. Je crois, j'aime et j'espère de tout mon cœur! »
Ces paroles, entrecoupées de sanglots, pénétrèrent au fond des âmes, et en arrachèrent des larmes qui mouillèrent tous les yeux. L'évêque d'Auguste, toujours présent, administra aussitôt à la malade le sacrement de confirmation, qui fut reçu dans les sentiments dont la profession de foi de tout à l'heure était le gage sincère et l'expression héroïque. Au sortir de la maison, la foule, ne pouvant plus contenir ses transports, entonna le Te Deum, qu'elle continua tout le long des rues. C'était le soir. Les cierges et les flambeaux jetaient un vif éclat. Les hérétiques, dit toujours notre relation, fuyaient, comme des hiboux, le Dieu des lumières, et s'enfermaient avec empressement, pendant que les catholiques sortaient de toutes parts, grossissaient le cortège et se
rendaient à l'église pour s'échauffer d'une dévotion mutuelle et remercier le Seigneur de ses miséricordes. — Saintes représailles de la pauvre servante catholique, privée dans sa mort par l'hérésie des consolations de sa foi ?
Il faut renoncer à décrire toutes les conversions, tous les fruits de salut, qui récompensèrent les efforts des Missionnaires. C'est que tout prêchait en eux, leur conduite comme leur parole ; à les voir seulement, on se sentait touché plus encore qu'à les entendre. Leur chef, l'abbé de Tournus, se distingua par sa charité, son humilité et sa mortification. Il pria de Monchy de distribuer autant d'aumônes de son argent que de celui de la reine. Pendant le cours de la station, il se contenta plus d'une fois à dîner d'un peu de pain, d'un fruit et d'un verre d'eau rougie, et cela en son plus grand travail. Supérieur des Missionnaires, il faisait auprès d'eux l'office de serviteur. Pendant trois mois, chaque matin, il allait éveiller ses compagnons, même ses valets, allumait leur chandelle, se mettait à genoux au pied de leur lit pour dire : Benedicamus Domino ! et ne se relevait qu'après qu'on lui avait répondu : Deo gratias i !
Vincent, à qui revenait la nouvelle des bons succès de la .Mission comme à leur principe et à leur auteur, en entretenait ensuite les siens et les Messieurs de la conférence. Prenant de là occasion d'instruire ses prêtres de la nécessité du recueillement extérieur, de la modestie, du bon exemple dans leurs Missions, il ajoutait : « Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. Messieurs les. abbés de Ghandenier, et ces autres Messieurs qui viennent de faire la Mission à Metz en Lorraine,
1. Conférences sur l'abbé de Tournus. Archives de la Mission.
avec grande bénédiction, allaient deux à deux en surplis, du logis à l'église et de l'église an logis, sans dire mot, et avec une si grande récollection, que ceux qui les voyaient admiraient leur modestie, n'en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc était une prédication muette, mais si efficace, qu'elle a peut-être autant et plus contribué, à ce qu'on m'a dit, au succès de la Mission, que tout le reste. »
Mais, durant la Mission même, que d'autres entretiens il dut en faire à Saint-Lazare ! que de lettres il dut écrire, suivant son habitude, à toutes ses maisons, surtout à l'occasion de quelqu'une des meilleures nouvelles qui lui étaient à lui-même journellement transmises par l'abbé de Tournus et ses compagnons î Hélas ! entretiens et lettres, tout est perdu, et il ne nous reste plus que la lettre suivante, adressée le 6 avril à Louis de Chan denier : « Je rends grâces à Dieu, Monsieur, de la santé qu'il vous donne et des bénédictions qu'il vous continue, et à tous ces Messieurs en général et en particulier. J'en fais remercier sa divine bonté par tous ceux qui prennent part à votre conservation et à vos travaux, particulièrement par notre communauté et par ces Messieurs de notre Assemblée, à qui je fis faire lecture mardi dernier des extraits que j'avais fait faire de vos lettres et de celles de M. de Blampignon. Ils furent tous ravis d'entendre l'heureux progrès de l'œuvre et les saints effets de vos bonnes conduites, et en sortirent enflammés de joie et de reconnaissance. M. de Saint- Jean s'y trouva, qui voulut emporter ces extraits, afin d'étudier les points principaux pour en faire le rapport à la reine, comme il fit le lendemain ; et ce fut avec tant de consolation pour Sa Majesté, qu'elle rejaillit jusque sur son visage, mais avec telle abondance qu'il s'en aperçut aussitôt, li tenait en sa main ces extraits, et
Sa Majesté lui ayant demandé qu'est-ce que c'était que ce papier, il répondit qu'il y avait pris ce qu'il venait de lui dire: « Baillez-le-moi, dit-elle, je le veux voir », et le retint. Elle témoigna surtout être fort satisfaite de l'assistance spirituelle et corporelle que vous donnez aux pauvres, et dit que s'il faut encore de l'argent, elle le donnera. Je vous supplie très-humblement de me mander jusqu'où ira cette dépense. » Puis Vincent annonçait à l'abbé de Tournus, pour la semaine sainte, un renfort de trois Missionnaires, nécessité par les travaux croissants de la Mission, tout en regrettant de n'en pouvoir envoyer davantage, et il finissait par ce bel éloge de Claude-Charles : « Les prédications , de M. l'abbé de Mou tier- Saint- Jean sont si efficaces, qu'elles portent leur vertu jusqu'ici, d'où je considère souvent sa douce et agréable composition, et il me semble que sa grande modestie me persuade de devenir modeste, tout rustique que je suis. Je le salue avec respect et tendresse. »
Enfin, après un séjour de près de trois mois, les Missionnaires durent quitter la ville de Metz transformée, et Bossuet leur délivra ce beau témoignage dans une lettre à Vincent du 23 mai, qui achève de nous faire connaître leurs travaux et leurs succès : « Je ne puis voir partir ces chers Missionnaires, sans vous témoigner le regret universel et la merveilleuse édification qu'ils nous laissent. Elle est telle, Monsieur, que vous avez tous les sujets du monde de vous en réjouir en Notre- Seigneur ; et je m'épancherais avec joie sur ce sujet-là, si ce n'était que les effets passent de trop loin toutes mes paroles. Il ne s'est jamais rien vu de mieux ordonné, rien de plus exemplaire que cette mission. Que ne vous dirais-je pas des particuliers, et principalement du chef et des autres, qui nous ont si saintement, si chrétiennement prêché l'Évangile, si je ne vous en croyais informé
d'ailleurs par des témoignages plus considérables, et par la connaissance que vous avez d'eux ; joint que je n'ignore pas avec quelle peine leur modestie souffre les louanges ? Ils ont enlevé ici tous les cœurs, et voilà qu'ils s'en retournent à vous, fatigués et épuisés selon le corps, mais riches, selon l'esprit, des dépouilles qu'ils ont ravies à l'enfer, et des fruits de pénitence que Dieu a produits par leur ministère. Recevez-les donc, Monsieur, avec bénédiction et actions de grâces ; et ayez, s'il vous plaît, la bonté de les remercier avec moi de l'honneur qu'ils m'ont voulu faire de m'associer à leur Compagnie et à une partie de leur travail. Je vous en remercie aussi vous-même ; et je vous supplie de prier Dieu qu'après avoir été une fois uni à de si saints ecclésiastiques, je le demeure éternellement, en prenant véritablement leur esprit, et profitant de leurs bons exemples. »
De son côté, durant le cours de la Mission, le chef, l'abbé Louis de Chandenier, avait rendu à Bossuet un semblable témoignage, et, ne s'éstimant pas digne de le remercier lui-même, il avait cru qu'un mot de Vincent serait seul en proportion avec de tels services. C'est pourquoi il écrivait au saint prêtre : « J'ai cru, Monsieur, que vous n'auriez pas désagréable que je vous fasse part d'une pensée qui m'est venue, qui est que vous écriviez nn petit mot de congratulation à Monseigneur d'Auguste, de l'honneur *de sa protection qui nous est très-favorable ; et pareillement un de congratulation à M. Bossuet, du secours qu'il nous donne par les prédications et instructions qu'il fait, auxquelles Dieu donne aussi beaucoup de bénédictions *. »
i. Sur toute l'histoire de celle Mission de Metz, voir M. Floquet, Études sur Bossuet, tom. I, pp. 468 et suivantes ; voir surtout, Œuvres de Bossuet, loin. XXXVII, pp. 3-22 ; 1° cinq lettres de Bossuet à saint Vincent de Paul; 2° une lettre du même à M. de Monchy ; 3° une
C'est ainsi que ces ouvriers, vraiment évangéliques, se renvoyaient mutuellement tout le mérite du travail et toute la gloire du succès ; ou plutôt, ils les renvoyaient à Vincent, qui avait tout ordonné dans sa sagesse, tout animé de ses conseils, tout soutenu par ses prières, et Vincent, dans son humilité et le sentiment vrai qu'il avait des choses surnaturelles, renvoyait tout à Dieu. Mais il n'était pas moins reconnu de tous que le saint homme avait été l'âme de l'entreprise, et cette conviction leur resta dans le cœur jusqu'à leur extrême vieillesse. Car ni les impressions des Missionnaires, ni les traces qu'ils laissèrent de leur passage ne furent chose éphémère. Leur souvenir était encore vivant à Metz en 1706, comme le prouve la lettre déjà citée de Charles de Coislin à Clément XI. Pour Bossuet, quarante-quatre ans après, il parlait de ses compagnons, de Vincent et de lui-même, avec la même modestie, la même admiration, le même respect religieux, qu'en 1658, ce qu'il exprimait dans ce noble langage : « Ce fut aussi pour nous un temps bien précieux que celui où, associé à leurs travaux, nous nous efforcions de conduire dans les pâturages de vie l'Église de Metz, où nous remplissions alors le ministère ecclésiastique ; et nul n'a douté que les fruits de cette Mission ne fussent dus non-seulement aux pieuses excitations, mais aussi aux prières du vénérable Vincent i. »
lettre de P. Bedacier à saint Vincent de Paul; 4° une relation d'un fait mémorable arrivé dans le cours de la Mission de Metz. — Ce sont là, avec les conférences de Saint-Lazare sur l'abbé Louis de Ghandenier, les vrais mémoires, les pièces authentiques à consulter sur ce sujet.
1. « Fuit etiam nobisdesideratissimum tempus, quo eorumlaboribus sociati, Metensem ecclesiam, in quà lune ecclesiasticis officiis fungebamur, in vitaR pascua deducere conabamur : cujus Missionis fructus venerabilis Vincentii non modo piis instigation ibus, verum etiam precibus tribuendus, nemo non sensit (ad Clem. XI.). »
On nous saura gré de nous être étendu si longuement sur cette mission de Metz, que tant de difficultés vaincues, tant d'efforts, tant de succès, tant de personnages illustres recommandaient à notre attention spéciale. Puis, les monuments se trouvant ici en abondance et signés des plus grands noms, nous avons voulu donner une esquisse de ce que furent toutes les Missions entreprises sous l'influence de Vincent de Paul. Croyons bien, en effet, que toutes les autres, si les monuments nous en eussent été conservés, nous offriraient de semblables souvenirs, sinon pour la célébrité des Missionnaires, au moins, — ce qui vaut mieux devant Dieu, — pour leur zèle, leur charité et les fruits qu'ils produisirent dans les âmes.
La Mission finie , Anne d'Autriche s'en fît encore rendre compte par Vincent et par l'abbé de Tournus. Au récit qu'ils lui firent, elle comprit bien vite la nécessité d'un établissement fixe à Metz pour en conserver les fruits, et pour les étendre dans -les campagnes du pays messin, dont l'ignorance de la religion, l'oubli de Dieu, le danger d'une complète perversion par les efforts des huguenots environnants , l'avaient douloureusement, frappée en 1657. Pour cela, il fallait à Metz un établissement qui servît à double fin: et à élever des prêtres qui portassent de tout côté le zèle et les lumières dont le clergé actuel était presque totalement dépourvu, et à contenir un camp volant de Missionnaires, toujours prêts à aller répandre dans les villages les vérités de la foi et de la morale chrétienne. Le projet arrêté entre elle et Vincent, et toutes choses réglées, elle donna sur-lechamp une somme de soixante mille livres pour la mise en œuvre de ses pieuses intentions. Mais, la mort de Vincent étant alors survenue, ce fut son successeur René Aimeras qui dut commencer l'affaire. Une maison fut ii. 7.
achetée à Metz, au nom apparent du conseiller Bénigne Bossuet, père du grand archidiacre, en réalité pour le compte des prêtres de Saint-Lazare. Dès 1661, rétablissement fut autorisé par Henri de Bourbon, évêque nominal de Metz, et par les lettres patentes de Louis XIV, qui écrivit encore, concurremment avec sa mère, aux échevins de la ville, pour leur recommander la maison naissante. Mais les choses traînèrent en longueur jusqu'en 1663 , année où se fit l'établissement définitif. Aux soixante mille livres déjà données, la reine ajouta une rente annuelle de trois mille six cents livres, et l'acte de fondation fut enfin rédigé. Après avoir rappelé le triste état spirituel où elle a trouvé, en, 1657, le pays messin; la compassion qu'elle en a ressentie; la nécessité reconnue par elle d'ériger à Metz un séminaire et une maison de Mission, la reine, considérant « les grands biens et notables services que les prêtres de la congrégation de la Mission ont rendus et rendent continuellement à l'Église, par les instructions qu'ils donnent aux ecclésiastiques dans les séminaires, ordinations et retraites spirituelles ; les bénédictions particulières que Dieu verse sur leurs travaux dans les missions qu'ils font à la campagne aux pauvres gens des champs », fonde à Metz un établissement de huit prêtres et quatre frères an moins, destinés à travailler sans cesse, d'abord, par les exercices accoutumés d'un séminaire, à l'avancement de l'état ecclésiastique, puis, par des missions, au salut des pauvres gens de la campagne *. L'acte validé par de nouvelles lettres patentes du roi et enregistré au parlement, l'établissement fut placé, à la demande peut-être de Bossuet, sous la direction du supérieur de Toul, de ce Nicolas de Monchy, que nous